M. Méchinet hocha la tête.

--A la grande rigueur, prononça-t-il, on pourrait admettre un délire

passager... mais ce matin, après toute une longue nuit de réflexions, M.

Monistrol persiste dans ses premiers aveux.

Était-ce vrai? Mon digne voisin prenait-il cela sous son bonnet, ou

bien, avant de venir me chercher, était-il allé prendre langue au dépôt?

Quoi qu’il en soit, la jeune femme parut près de s’évanouir, et cachant

sa tête entre ses mains, elle murmura:

--Seigneur Dieu!... Mon pauvre mari est devenu fou.

Ce n’était pas là, il s’en faut, mon opinion.

Persuadé, désormais, que j’assistais à une comédie et que le grand

désespoir de cette jeune femme n’était que mensonge, je me demandais si,

pour certaines raisons qui m’échappaient, elle n’avait pas déterminé le

parti terrible pris par son mari, et si, lui innocent, elle ne

connaissait pas le vrai coupable.

Mais M. Méchinet n’avait pas l’air d’un homme qui en cherche si long.

Après avoir adressé à la jeune femme quelques consolations trop banales

pour l’engager en quoi que ce soit, il en était venu à lui donner à

entendre qu’elle dissiperait bien des préventions en se prêtant de bonne

grâce à une minutieuse perquisition de son domicile.

Cette ouverture, elle la saisit avec un empressement qui n’était pas

feint.

--Cherchez, messieurs, nous dit-elle, examinez, fouillez partout...

C’est un service que vous me rendrez... Et ce ne sera pas long... Nous

n’avons en nom que la boutique, l’arrière-boutique où nous sommes, la

chambre de notre bonne au sixième, et une petite cave... Voici les

clefs de partout.

A mon vif étonnement, M. Méchinet accepta, et il parut se livrer aux

plus exactes comme aux plus patientes investigations.

Où voulait-il en venir?... Il ne pouvait pas n’avoir pas quelque but

secret, car ces recherches, évidemment, ne devaient aboutir à rien.

Dès qu’en apparence il eut terminé:

--Reste la cave à explorer, fit-il.

--Je vais vous y conduire, monsieur, dit madame Monistrol.

Et aussitôt, s’armant d’une bougie allumée, elle nous fit traverser une

cour où l’arrière-boutique avait une seconde issue, et nous guida à

travers un escalier fort glissant, jusqu’à une porte qu’elle nous ouvrit

en nous disant:

--C’est là,... entrez, messieurs.

Je commençais à comprendre.

D’un regard prompt et exercé, mon digne voisin avait examiné la cave.

Elle était misérablement tenue et plus misérablement montée. Dans un

coin était debout un petit tonneau de bière, et juste en face,

assujettie sur des bûches, se trouvait une barrique de vin, munie d’une

cannelle de bois pour tirer à même. A droite, sur des tringles de fer,

étaient rangées une cinquantaine de bouteilles pleines.

Ces bouteilles, M. Méchinet ne les perdait pas de vue, et il trouva

l’occasion de les déranger une à une.

Et ce que je vis, il le remarqua: pas une d’elles n’était cachetée de

cire verte.

Donc, le bouchon ramassé par moi, et qui avait servi à garantir la

pointe de l’arme du meurtrier, ne sortait pas de la cave des Monistrol.

--Décidément, fit M. Méchinet, en affectant un certain désappointement,

je ne trouve rien... nous pouvons remonter.

C’est ce que nous fîmes, mais non dans le même ordre qu’en descendant,

car au retour je marchais le premier...

Ce fut donc moi qui ouvris la porte de l’arrière-boutique, et tout

aussitôt le chien des époux Monistrol se précipita sur moi en aboyant

avec tant de fureur que je me jetai en arrière.

--Diable! il est méchant votre chien! dit M. Méchinet à la jeune femme.

Déjà, d’un geste de la main elle l’avait écarté.

--Non, certes, il n’est pas méchant, fit-elle; seulement il est bon de

garde... Nous sommes bijoutiers, plus exposés aux voleurs que les

autres, nous l’avons dressé...

Machinalement, ainsi qu’on fait toujours quand on a été menacé par un

chien, j’appelai celui-ci, par son nom, que je savais:

--Pluton!... Pluton!...

Mais lui, au lieu d’approcher, reculait en grondant, montrant ses dents

aiguës.

--Oh! il est inutile que vous l’appeliez, fit étourdiment madame

Monistrol, il ne vous obéira pas.

--Tiens!... pourquoi cela?

--Ah! c’est qu’il est fidèle, comme tous ceux de sa race, il ne connaît

que son maître et moi...

Ce n’était rien en apparence, cette phrase.

Elle fut pour moi comme un trait de lumière... Et, sans réfléchir, plus

prompt que je ne le serais aujourd’hui:

--Où donc était-il, madame, ce chien si fidèle, le soir du crime?

demandai-je.

Tel fut l’effet que lui produisit cette question à brûle-pourpoint,

qu’elle faillit lâcher le bougeoir qu’elle tenait encore.

--Je ne sais pas, balbutia-t-elle, je ne me rappelle pas...

--Peut-être avait-il suivi votre mari...

--En effet, oui, il me semble maintenant me le rappeler...

--C’est donc qu’il est dressé à suivre les voitures, car vous nous avez

dit avoir conduit votre mari jusqu’à l’omnibus!

Elle se taisait, et j’allais poursuivre, quand M. Méchinet

m’interrompit. Bien loin de profiter du trouble de la jeune femme, il

parut prendre à tâche de la rassurer, et après lui avoir bien recommandé

d’obéir à la citation du juge d’instruction, il m’entraîna.

Puis, quand nous fûmes dehors:

--Perdez-vous donc la tête? me dit-il.

Le reproche me blessa.

--Est-ce donc perdre la tête, fis-je, que de trouver la solution du

problème?... Or, je l’ai, cette solution... Le chien de Monistrol nous

guidera jusqu’à la vérité.

Ma vivacité fit sourire mon digne voisin, et d’un ton paternel:

--Vous avez raison, me dit-il, et je vous ai bien compris... Seulement,

si madame Monistrol a pénétré vos soupçons, avant ce soir, le chien sera

mort ou aura disparu.

Le petit vieux des Batignolles · 第 48 / 120 题