--S’il en est ainsi, reprit-il, votre ouvrier pourra affirmer qu’il a vu
M. Monistrol chez lui à onze heures...
--Hélas! non...
--Comment!... Pourquoi?...
--Parce qu’il était sorti... Mon mari ne l’a pas vu.
--En effet, c’est une fatalité... Mais il se peut que la concierge ait
remarqué M. Monistrol...
--Notre ouvrier demeure dans une maison où il n’y a pas de concierge.
Ce pouvait être la vérité... C’était à coup sûr une terrible charge
contre le malheureux prévenu.
--Et à quelle heure est rentré votre mari? continua M. Méchinet.
--Un peu après minuit.
--Vous n’avez pas trouvé qu’il était bien longtemps absent?
--Oh! si... et même je lui en ai fait des reproches... Il m’a répondu
pour s’excuser, qu’il avait pris par le plus long, qu’il avait flâné en
chemin et qu’il s’était arrêté à un café pour boire un verre de bière...
--Quelle physionomie avait-il, en rentrant?
--Il m’a paru contrarié, mais c’était bien naturel...
--Quels vêtements avait-il?
--Ceux qu’il portait quand on l’a arrêté.
--Vous n’avez rien observé en lui d’extraordinaire?
--Rien.
X
Debout, un peu en arrière de M. Méchinet, je pouvais à mon loisir
observer le visage de madame Monistrol et y surprendre les plus
fugitives manifestations de ses impressions.
Elle paraissait accablée d’une douleur immense, de grosses larmes
roulaient le long de ses joues pâlies, et cependant il me semblait par
moments découvrir au fond de ses grands yeux bleus, comme un éclair de
joie.
--Serait-elle donc coupable!... pensais-je.
Et cette idée qui déjà m’était venue, se représentant plus obstinément à
mon esprit, je m’avançai vivement, et d’un ton brusque:
--Mais vous, madame, demandai-je, vous, où étiez-vous, pendant cette
soirée fatale, à l’heure où votre mari courait inutilement à Montrouge,
à la recherche de son ouvrier?...
Elle arrêta sur moi un long regard plein de stupeur, et doucement:
--J’étais ici, monsieur, répondit-elle; des témoins vous l’affirmeront.
--Des témoins!...
--Oui, monsieur... Il faisait si chaud, ce soir-là, que j’eus envie de
prendre une glace... mais la prendre seule m’ennuyait. J’envoyai donc ma
bonne inviter deux de mes voisines, madame Dorstrich, la femme du
bottier dont le magasin touche le nôtre, et madame Rivaille, la gantière
d’en face... Ces deux dames acceptèrent mon invitation, et elles sont
restées ici jusqu’à onze heures et demie... Interrogez-les, elles vous
le diront... Au milieu des épreuves si cruelles que je subis, cette
circonstance fortuite est une faveur du bon Dieu...
Était-ce bien une circonstance fortuite?...
Voilà ce que d’un coup d’œil plus rapide que l’éclair, nous nous
demandâmes, M. Méchinet et moi.
Quand le hasard est si intelligent que cela, quand il sert une cause
avec tant d’à-propos, il est bien difficile de ne point le soupçonner
d’avoir été quelque peu préparé et provoqué.
Mais le moment était mal choisi de découvrir le fond de notre pensée.
--Vous n’avez jamais été soupçonnée, vous, madame, déclara effrontément
M. Méchinet. Le pis qu’on puisse supposer c’est que votre mari vous ait
dit quelque chose du crime avant de le commettre...
--Monsieur... si vous nous connaissiez...
--Attendez... Votre commerce ne va pas très-bien, nous a-t-on dit, vous
étiez gênés...
--Momentanément, oui, en effet...
--Votre mari devait être malheureux et inquiet de cette situation
précaire... Il devait en souffrir surtout pour vous, qu’il adore, pour
vous, qui êtes jeune et belle... Pour vous, plus que pour lui, il devait
désirer ardemment les jouissances du luxe et les satisfactions
d’amour-propre que procure la fortune...
--Monsieur, encore une fois, mon mari est innocent...
D’un air réfléchi, M. Méchinet parut s’emplir le nez de tabac, puis tout
à coup:
--Alors, sacrebleu! comment expliquez-vous ses aveux!... Un innocent qui
se déclare coupable au seul énoncé du crime dont il est soupçonné, c’est
rare, cela, madame, c’est prodigieux!...
Une fugitive rougeur monta aux joues de la jeune femme.
Pour la première fois, son regard, jusqu’alors droit et clair, se
troubla et vacilla.
--Je suppose, répondit-elle d’une voix peu distincte, et avec un
redoublement de larmes, je crois que mon mari, saisi d’épouvante et de
stupeur, en se voyant accusé d’un si grand crime, a perdu la tête.