--Ne pourrais-tu te hâter! dit-il à l’agent.
Mais l’autre, comme s’il n’eût pas entendu, poursuivit du même ton
calme:
--J’ai arrêté quelques particuliers en ma vie; eh bien! jamais je n’en
ai vu tomber en décomposition comme celui-là.--«Vous plaisantez, nous
dit-il, ou vous faites erreur!--Non, nous ne nous trompons pas.--Mais
enfin, pourquoi m’arrêtez-vous?»
Goulard haussait les épaules.
«--Ne faites donc pas l’enfant, dit-il, et votre oncle?... Le cadavre
est retrouvé et on a des preuves accablantes contre vous...»
Ah! le gredin, quelle tuile!... Il chancela et finalement se laissa
tomber sur une chaise en sanglotant et en bégayant je ne sais quelle
réponse qu’il n’y avait pas moyen de comprendre.
Ce que voyant, Goulard le secoua par le collet de son habit, en lui
disant:
«--Croyez-moi, le plus court est de tout avouer.»
Il nous regarda d’un air hébété et murmura:
«--Eh bien! oui, j’avoue tout!»
--Bien manœuvré, Goulard! approuva le commissaire.
L’agent triomphait.
--Il s’agissait de ne pas moisir dans la boutique, continua-t-il. On
nous avait recommandé d’éviter tout esclandre, et déjà les badauds
s’attroupaient... Goulard empoigna donc le prévenu par le bras, en lui
criant: «Allons, en route! on nous attend à la préfecture!» Monistrol,
tant bien que mal, se dressa sur ses jambes qui flageolaient, et du ton
d’un homme qui prend son courage à deux mains, dit: «Marchons!...»
Nous pensions que le plus fort était fait; nous comptions sans la femme.
Jusqu’à ce moment, elle était restée comme évanouie sur un fauteuil,
sans souffler mot, sans paraître seulement comprendre ce qui se passait.
Mais quand elle vit que bien décidément nous emmenions son homme, elle
bondit comme une lionne et se jeta en travers de la porte en criant:
«Vous ne passerez pas!» Parole d’honneur, elle était superbe, mais
Goulard en a bien vu d’autres. «Allons, allons, ma petite mère, fit-il,
ne nous fâchons pas; on vous le rendra, votre mari!»
Cependant, bien loin de nous faire place, elle se cramponnait plus
fortement au chambranle, jurant que son mari était innocent; déclarant
que si on le conduisait en prison, elle le suivrait, tantôt nous
menaçant et nous accablant d’invectives, tantôt nous suppliant de sa
voix la plus douce...
Puis, quand elle comprit que rien ne nous empêcherait de remplir notre
devoir, elle lâcha la porte, et, se jetant au cou de son mari: «O cher
bien-aimé, gémissait-elle, est-ce possible qu’on t’accuse d’un crime,
toi... toi!... Dis-leur donc, à ces hommes, que tu es innocent!...»
Vrai, nous étions tous émus, mais lui, plus insensible que nous, il eut
la barbarie de repousser sa pauvre femme si brutalement qu’elle alla
tomber comme une masse dans un coin de l’arrière-boutique...
C’était la fin heureusement.
La femme étant évanouie, nous en profitâmes pour emballer le mari dans
le fiacre qui nous avait amenés.
Emballer est bien le mot, car il était devenu comme une chose inerte, il
ne tenait plus debout, il fallut le porter... Et pour ne rien oublier,
je dois dire que son chien, une espèce de roquet noir, voulait
absolument sauter avec nous dans la voiture, et que nous avons eu mille
peines à nous en débarrasser.
En route, comme de juste, Goulard essaya de distraire notre prisonnier
et de le faire jaser... Mais impossible de lui tirer une parole du
gosier. Ce n’est qu’en arrivant à la préfecture qu’il parut reprendre
connaissance. Quand il fut bien et dûment installé dans une cellule des
«secrets,» il se jeta sur son lit à corps perdu en répétant:
«--Que vous ai-je fait, ô mon Dieu, que vous ai-je fait!...»
A ce moment Goulard s’approcha de lui, et pour la seconde fois:--«Ainsi,
interrogea-t-il, vous vous avouez coupable!»--De la tête, Monistrol fit:
«Oui, oui!...» puis d’une voix rauque: «Je vous en prie, laissez-moi
seul!» dit-il.
C’est ce que nous avons fait, après avoir eu soin, toutefois, de placer
un surveillant en observation au guichet de la cellule, pour le cas où
le gaillard essayerait d’attenter à ses jours...
Goulard et Poltin sont restés là-bas, et moi, me voilà!...
--C’est précis, grommela le commissaire, c’est on ne peut plus précis...
C’était aussi l’opinion du juge, car il murmura:
--Comment, après cela, douter de la culpabilité de Monistrol?
Moi, j’étais confondu, et cependant mes convictions étaient
inébranlables. Et même, j’ouvrais la bouche pour hasarder une objection,
quand M. Méchinet me prévint.
--Tout cela est bel et bon!... s’écria-t-il. Seulement, si nous
admettons que Monistrol est l’assassin, nous sommes aussi forcés
d’admettre que c’est lui qui a écrit son nom, là, par terre... et dame!
ça, c’est roide...
--Bast! interrompit le commissaire, du moment où l’inculpé avoue, à quoi
bon se préoccuper d’une circonstance que l’instruction expliquera...
Mais l’observation de mon voisin avait réveillé toutes les perplexités
du juge. Aussi, sans se prononcer:
--Je vais me rendre à la préfecture, déclara-t-il, je veux interroger
Monistrol ce soir même.
Et après avoir recommandé au commissaire de police de bien remplir
toutes les formalités et d’attendre les médecins mandés pour l’autopsie
du cadavre, il s’éloigna, suivi de son greffier, et de l’agent qui était
venu nous annoncer le succès de l’arrestation.
--Pourvu que ces diables de médecins ne se fassent pas trop attendre!
gronda le commissaire, qui songeait à son dîner.
Ni M. Méchinet ni moi ne lui répondîmes. Nous demeurions debout, en face
l’un de l’autre, obsédés évidemment par la même idée.
--Après tout, murmura mon voisin, peut-être est-ce le vieux qui a
écrit...
--Avec la main gauche, alors?... Est-ce possible!... Sans compter que la
mort de ce pauvre bonhomme a dû être instantanée...
--En êtes-vous sûr?...
--D’après sa blessure, j’en ferais le serment... D’ailleurs, des
médecins vont venir, qui vous diront si j’ai raison ou tort...