Tres-humble serviteur, Charles Lalemant.
A mon Reverend Pere le P. Provincial
des RR. Peres Recollects.
Le bon Pere Joseph le Caron & tous les Religieux resjouys de la venue de
si bons hostes, creut qu'en faisant un voyage en France, il amelioreroit
sort le Canada, & adjousteroit un autre bien aux RR PP. Jesuites,
qu'estoit quelque bénéfice qu'il esperoit du Roy pour la nourriture des
enfans & nouveaux convertis, & ce qui luy en donnoit davantage
d'esperance, estoit l'honneur qu'il avoit eu estant au monde d'enseigner
à la Majesté, les premiers rudimens de la foy, il ny pu rien faire
neantmoins, car encor bien que le Roy eut bonne volonté comme je vis en
effet, il fallut passer par tant de mains, que lors que nous pensames
estre le plus advancé, ce fut lors que tout estoit desesperé & qu'il
fallut penser du retour aprés avoir receu un petit bien-fait de sa
Majesté, qu'elle fist delivrer elle mesme ne s'en fiant pas à ses
officiers, qui ne nous servoient que de remises.
Le Pere s'embarqua donc pour France à la fin du mois d'Aoust 1625, qui
estoit la mesme année que les RR. PP. Jesuites estoient arrivez à Kebec,
& y fit les négociations que je viens de dire, marry de n'y avoir pu
faire davantage, & s'embarqua pour son retour l'année suivante dans la
Catherine vaisseau de 150 tonneaux, avec le F. Gervais Mohier son
compagnon, & arriverent heureusement à Tadoussac le 28 Juin 1626, où
ayans mis pied à terre, le bon Frère (encor nouveau) se trouva comme
dans un abisme d'estonnement & de merveille à l'aspect de ces pauvres
Sauvages desquels il eut quelque apprehension au commencement, car comme
il m'a dit luy mesme, il luy sembloit voir en eux quelque demons, ou des
caresmes prenans, tant il les trouvoit estrangement accommodez. Il en
prend de mesme presque à tous ceux qui les voyent pour la première fois,
& puis on s'y accoustume, comme de voir d'autres personnes de deçà mieux
couvertes.
Il se preparoit pour lors un grand festin dans une cabane à plus de 100.
Sauvages, hommes, femmes & enfans, auquel il fut invité par le maistre,
qui pensoit en cela le gratifier de beaucoup, mais il se trompoit bien
fort, car il n'avoit pas l'appétit aiguisé jusques là, que de pouvoir
manger d'une telle viande, qui n'estoit point à son goust. De le refuser
il n'y avoit point d'apparence pour ce qu'ils ne sçavent que c'est
d'estre esconduis, & l'accepter, c'estoit se mettre à l'impossible, que
fit donc ce bon Religieux il s'assit à platte terre comme les autres,
tint bonne mine & ne mangea point du tout. Ce que voyans quelqu'un de la
trouppe, luy presenterent un gros morceau de graisse d'ours à manger,
qu'ils estiment delicieuse, comme nous faisons icy la perdrix, mais
c'estoit le faire tomber de fiebvre en chaud mal, comme l'on dit, &
demeura les bras croisez, ô mon Dieu, pendant que les autres se
donnoient au coeur joye de 4 grande chaudieres de poix, prunes, figues,
raisins, biscuit, poisson & chair d'ours, le tout bouilly, cuit & meslé
ensemble avec un aviron.
Il me vient de resouvenir de ma première entrée dans leurs cabanes mais
il est vray que je trouvay leur menestre fort dégouttante, car la
regardant seulement de l'oeil, elle me faisoit souslever le coeur, &
cependant avec la grace du bon Dieu, je m'y suis bien accoustumé du
depuis, & à des mortifications bien plus grandes que l'on ne faict par
icy.
Le festin finy, il prist congé de ses hostes avec un ho, ho, ho, pour
remerciement de leur bonne chère, & s'en retourna au Navire plus affamé
qu'il n'en estoit party, & peu aprés se mirent sous voile pour Kebec, où
ils arriverent le quatriesme de Juillet, en tres-bonne santé Dieu mercy,
& ayans rendu les graces ordinaires à nostre Seigneur, ils receurent la
charité & bon accueil qu'on a accoustumé de faire aux voyageurs &
pelerins François, des commoditez du pays.
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_Comme le Père Joseph de la Roche Recollect, & le
Père Brebeuf Jesuite, monterent aux Hurons, &
d'un petit Huron qui vous fut amené, lequel fut
conduit en France, puis baptisé._