CHAPITRE XXVIII.

Les tourments dont nos Sauvages usent à l'endroit de ceux qui leur sont

ennemis, sont si furieusement cruels, qu'ils tesmoignent en effet

combien est absolu le pouvoir que le Diable a acquis sur leur malheureux

esprit, car ils sont au delà de toute pensée humaine, & si estrangement

horribles, qu'il ne se peut imaginer rien de plus douloureux, ny de plus

constamment souffert.

Bienheureux celuy qui endure pour le Ciel, & non pour la terre, &

malheureux est celuy qui patit sans profit, car l'un est martyr du

Diable, & l'autre de Jesus-Christ. Nos Hurons ayans pris quelqu'un de

leurs ennemis, aprés l'avoir lié & garotté, luy font une harangue des

cruautez, rigueurs, & mauvais traitemens que luy, & les siens, ont

exercé à leur endroit, & qu'au semblable il devoit se resoudre d'en

endurer autant, & plus s'il se pouvoit, & luy commandent de chanter tout

le long du chemin, ce qu'il fait (s'il a du courage assez) mais souvent

avec un chant fort triste & lugubre.

Estant arrivé au village, il est receu universellement de tous, &

particulièrement des femmes, avec de grands cris & acclamations, battans

doucement des doigts le bout de leurs levres, de joye qu'elle ont de

voir leurs ennemis prisonniers, ausquels elles font continuellement

festin, non seulement pour les engraisser pour la chaudiere, mais pour

les rendre plus sensibles aux tourmens.

Ils n'en font pas de mesme aux femmes, & petits enfans, lesquels ils

font rarement mourir, & passer par les rigueurs de la Loy, d'autant

qu'ils les conservent ordinairement pour leur servir, ou pour en faire

des presens à ceux qui en auroient perdu des leurs en guerre, & font

estat de ces subrogez, comme s'ils estoient leurs propres enfans,

lesquels estans parvenus en aage, vont aussi librement en guerre contre

leurs parens, que s'ils estoient naiz ennemis de leur propre patrie, qui

est un tesmoignage evident du peu d'amour que les enfans Sauvages ont

pour ceux qui leur ont donné l'estre, puis que si tost ils en oublient

les bien-faits passez par les presens, comme j'en ay veu l'expérience en

plusieurs, ou bien telle est leur coustume passée en loix en toutes ces

Nations.

J'ay leu de certains peuples qui conservent leurs jeunes prisonniers de

tout sexe, pour les servir, puis les mangent quand la fantasie leur en

prends, aprés de longs services; qui est une cruauté bien esloignée de

la douceur & humanité de Plutarque, lequel comme il disoit de luy-mesme,

n'eust pas voulu tuer le boeuf qui luy eust long temps servy, & encore

moins un esclave fait à l'image de Dieu, car celuy qui est cruel aux

bestes, l'est ordinairement aux hommes.

Quand nos Hurons ne peuvent emmener toutes les femmes, et filles, avec

les enfans qu'il ont pris sur leurs ennemis, il les tuent sur les lieux,

& en emportent les testes, ou les peaux, avec la chevelure. Il s'en est

veu, mais peu souvent, qu'ayans amené de ces femmes, & filles dans leur

pays, le desir de vengeance leur en a faict passer quelqu'unes par les

mesmes tourments des hommes, sans que les larmes de ce pauvre sexe,

qu'elles ont pour toute deffence, les aye pû esmouvoir à compassion, &

exempter pour un peu d'un si furieux orage, plus miserables &

malheureuses en cela, que certains Hollandois, lesquels ayans esté pris

en qualité d'ennemis, par ceux de la Nation des Loups, & appliquez au

feu, verserent tant de larmes sur les braisiers ardans, qu'elles

esteignirent avec le feu, la cholere de leurs meurtriers, qui les

renvoyerent comme femmes du costé de la Virginie, où ils avoient esté

pris.

Les Canadiennes, & Montagnaise reçoivent leurs soldats revenans de la

guerre d'une maniere fort differente à celle de nos Huronnes, car à

mesme temps qu'elles ont apperçeu les canots ou ouy la voix des hommes,

toutes les jeunes femmes, & filles s'encourent sur le bord de la

riviere, & là elles attendent de pied coy (leurs ceintures ostées, &

leur robes détachées, qu'elles tiennent seulement en estat pour cacher

leur nudité) que les canots soient environ à cent, pas d'elles, puis à

mesme temps, quitans leurs robes, se jettent toutes dans l'eau, & vont à

la nage (car elles sçavent nager comme poissons) empoigner les canots,

où sont les prisonniers ou les chevelures de ceux qu'ils ont faict

mourir, qu'elles, tirent à bord, puis se saisissent de tout le butin est

dedans, comme leur appartenant par droit d'antiquité, comme aux hommes

victorieux la gloire du triomphe qui leur est rendu, non pas admirable &

ravissant, tels qu'à ces anciens Romains, riches & puissans, mais à la

portée de pauvres Sauvages, à qui peu d'honneur sert de beaucoup pour

animer leur courage.

Or comme ces Amazones sont prestes de se saisit des canots, & qu'il ny a

plus qu'à mettre la main dessus pour les conduire à terre, les hommes

les abandonnent, & se jettent tout nuds dans l'eau avec leurs armes en

main, & nagent, jusques au bord de la riviere, où ils sont receus du

reste du peuple avec une joye & acclamation universelle de tous, leur

disans qu'ils sont bien vaillans & courageux d'avoir eu le dessus de

leurs ennemis, & amené plusieurs prisonniers, tous lesquels de ce pas,

sont conduicts dans la cabane de leur Capitaine, où sa femme & ses amis

preparent un magnifique festin de tout ce qu'ils ont de meilleur, qu'ils

leur donnent avec autant de gayeté, que s'ils avoient conquis un Empire,

ou obtenu la paix pour leur païs.

Il faut que je die ce petit mot, qu'à la vérité, nul ne se peut dire

heureux que celuy qui vit contant, ils ont peu & peu de choses les

contente, ils sont comme les petits enfans, qui croyent estre beaucoup

quand ils ont une plume sur leur bonnet, ou comme les hypocondres qui

s'imaginent d'estres Roys, Empereurs ou Papes, & ne commandent qu'à des

mousches.

Lorsque les soldats Montagnais se jettent en l'eau, & cedent leurs

canots & tout ce qui est dedans aux jeunes femmes & filles, qui leur

vont à la rencontre, il ne sont pas si simples que d'y laisser tout leur

meilleur butin, mais auparavant que de se faire voir, ils en cachent la

pluspart dans les bois, qu'ils vont requérir quelque temps aprés, & ne

laissent dans leurs canots que ce qu'ils veulent perdre, & par ainsi les

femmes n'ont pas souvent grand chose, & quelquefois rien du tout, car

les armes sont journalieres, s'ils ont quelquefois des victoires ils ont

aussi souvent des pertes, comme le cancre, qui est pris pensant prendre.

Ils attachent leurs prisonniers à la barre de leur canot avec une corde,

qui leur prent par les deux bras au dessus du coude allant par derriere

le dos, & une autre entre le genouil & le molet des deux jambes, qu'ils

attachent ensemble si estroictement, qu'ils ne peuvent marcher que fort

doucement & avec grand peine. Ils uzent quelquefois d'une, autre espece

de ligature, bien plus cruelle & inhumaine, envers ceux qu'ils croyent

avoir tué plusieurs de leurs parens & amis, car ils leur percent le gras

des jambes & des bras avec un cousteau, puis passans une corde au

travers des playes, les lient de sorte qu'ils ne peuvent grouiller sans

sentir de furieuses douleurs.

Nos Hurons qui prirent quantité de leurs ennemis, pendant que j'estois

demeurant dans leurs païs, n'userent pas de cette cruauté, car ils se

contenterent simplement de les bien garotter, & engarder de pouvoir

prendre la fuitte, & aprés ils les accommoderent en petits damnez.

Les femmes & filles ne vont point au devant avec la mesme ceremonie des

Montagnais, & se contentent de leur faire la bien venue dans le village,

& de les ayder à brusler, si elles se rencontrent à la cabane où se

faict le supplice, car il y en a d'un naturel si tendre, qu'elles ne

peuvent voir sans horreur, deschirer les membres d'un miserable. Lorsque

les hommes reviennent de la guerre, ils ont accoustumé de chanter d'un

ton fort haut, approchant de leur bourg ou village, comme j'ay veu

pratiquer à la ville de S. Gabriel, nommée par les Hurons,

Quieuindohian, au retour de quelqu'uns des leurs, il y en a aussi

d'autres qui ne disent mot, ny de prés ny de loin, entrent & s assoyent

dans les cabanes sans saluer personne, sinon qu'ils disent tout bas leur

desconvenue à leur plus familiers amis, comme firent ceux que je vis

arriver au village de S. Nicolas, autrement nommé Toenchain, ou j'estois

pour lors avec Onraon, Malouin de nation.

J'en ay veu d'autres jetter de haut cris en approchans, denotans par ces

voix lugubres, la perte de quelqu'uns de leurs compagnons; aussi ne leur

faisoit on pas grand accueil, & demandant la raison de ces façons de

faire à quelques Sauvagesses, elles me respondirent _Danstan

teongyande_, il n'y a rien de bon, les affaires ne vont pas bien pour

nous.

Il est, quelquefois arrivé qu'aucuns de nos Hurons estans poursuivis de

prés, se sont neantmoins eschappez, car pour amuzer ceux qui les

poursuivent & se donner du temps pour evader & gagner le devant, ils

tirent leurs colliers du col, & les jettent au loin arrière d'eux, afin

que si l'avarice commande à ses poursuivans de les aller ramasser, ils

pensent tousjours les devancer & se mettre en lieu de seureté, ce qui a

reussi à plusieurs. J'ay ruminé & creu, que c'est là la principale

raison pour laquelle ils portent tous leurs plus beaux colliers en

guerre afin de servir d'amorce à leurs ennemis, car de rançon ou de

tribut il ne s'en parle point, non plus que d'eschanger un prisonnier

pour un autre.

Lors qu'ils joignent un ennemy & qu'ils n'ont qu'à mettre la main

dessus, comme nous disons entre nous, rends toy, eux disent _Sakien_,

c'est à dire, assied toy, ce qu'il faict, s'il n'ayme mieux se faire

assommer sur la place, on se deffendre jusques à la mort, ce qu'ils ne

font pas souvent en ces extremitez, sous esperance de se sauver &

déchaper avec le temps, par quelque ruze desquelles il ne manque pas.

Or comme il y a de l'ambition à qui aura des prisonniers, cette mesme

ambition ou l'envie de la gloire de son compagnon; est aussi cause que

ces prisonniers y trouvent quelquefois leur liberté & souvent leur

compte, comme je vous feray voir en l'exemple suivante.

Il arriva un jour, que deux ou trois Hurons, se voulans chacun attribuer

un prisonnier Hiroquois & ne s'en pouvans accorder ils en firent juge

leur mesme prisonnier, lequel bien advisé se servit de l'occasion & dit.

Un tel m'a pris & suis son prisonnier, ce qu'il disoit contre son propre

sentiment & expres, pour donner mescontentement à celuy de qui il estoit

vray prisonnier: & de faict indigné qu'un autre eut injustement

l'honneur qui luy estoit deu, parla en secret la nuict suivante au

prisonnier, & luy dit: tu t'es donné & adjugé à un autre qu'à moy qui

t'avois pris, je pourrois bien presentement te faire mourir & me vanger

de ton mensonge, mais je ne le feray point pour eviter noyse, & te

donneray liberté, plustost qu'il aye l'honneur qui m'est deu & ainsi le

desliant le fist evader & fuyr secrettement la nuict.

Les prisonniers estans arrivez dans leur ville ou village, on leur

continue bien les festins & bonne chere, mais je vous asseure qu'ils en

voudroient bien estre exempts & estre bien esloigné de ces caresses, car

les tourments qu'ils sçavent qu'on leur prepare, leur donnent bien

d'autres pensées que celle de la bonne chere, & si la sagamité est bien

ou mal assaisonnée. Ouy les supplices sont si cruels & inhumains, qu'il

faut que le diable (car Dieu n'est point avec eux) les assiste pour les

pouvoir supporter courageusement comme il font, car il n'y a pas jusques

aux femmes & filles aussi cruelles & inhumaines que les hommes, qui

inventent de nouvelles façons de les tourmenter, & faire languir pour

plus endurer.

Premierement ils leur arrachent les ongles avec les dents, leur couppent

les trois principaux doigts de la main, qui servent à tirer de l'arc,

puis leur levent toute la peau de la teste avec la chevelure, & mettent

sur la teste des cendres ardentes, ou y font degoutter de la gomme

fondue, pendant que d'autres disposent des flambeaux d'escorces, avec

quoy ils les bruslent tantost sur une partie, puis sur l'autre, & à

aucuns ils font manger le coeur de leur parens & amis, qu'ils tiennent

prisonniers, tant leur barbarie est incapable d'assouvissement.

Il les font ordinairement marcher, nuds comme la main, au travers un

grand nombre de feux, qu'ils font d'un bout à l'autre de la cabane

ordonnée, où tout le monde qui y borde les deux costez, ayans en main

chacun un tizon allumé, luy en donnent par tout les endroits du corps en

passant, puis l'ayant lié à un poteau, luy marquent jartieres autour des

jambes avec des haches chaudes, desquelles ils luy frottent aussi les

cuisses du haut en bas, & ainsi peu à peu bruslent ce pauvre miserable:

& pour luy augmenter ses tres-cuisantes douleurs, luy jettent parfois de

l'eau sur le dos, & luy mettent du feu sur les extremitez des doigts, &

de sa partie naturelle, puis leur percent les bras prés des poignets &

avec des bastons en tirent les nerfs & les arrachent à force, & ne les

pouvans avoir les couppent, ce qu'ils endurent avec une confiance

incroyable, chantans cependant avec un chant neantmoins fort triste,

mille menaces & imprecations contre ces bourreaux & contre toute la

nation, disant: il ne me chaut de tous vos tourmens ny de la mort mesme,

laquelle je n'ay jamais appréhendée pour aucun hazard, poussez, faictes

ce que vous voudrez, je ne mourray point en vilain ny en homme couard,

car j'ay tousjours esté vaillant à la guerre, & rien ne m'a pas encore

espouvantez.

Et bien vous me tuerez, vous me bruslerez, mais aussi en ay-je tué

plusieurs des vostres, si vous me mangez j'en ay mangé plusieurs de

vostre nation: & puis j'ay des freres, j'ay des oncles, des cousins &

des parens, qui sçauront bien venger ma mort, & vous faire encore plus

souffrir de tourmens que vous n'en sçauriez inventer contre moy;

neantmoins avec tout ce grand courage, encores y en a il qui se trouvent

souvent contraints de jetter de haut cris, que la force des douleurs

arrachent du profond de leur estomach, mais tels hommes impatiens,

estoient reputez ignominieux & infâmes entre les peuples du Peru avant

leur conversion & y prenaient de si prés garde, que si pour aucun

tourment, langueurs & supplices, le miserable deffunct avoit tesmoigné

le moindre sentiment de douleur, ou en son visage, ou és autres parties

de son corps, ou mesme, qu'il luy fut eschapé quelque gemissement ou

quelque souspir, alors ils brisoient ses os aprés en avoir mangé la

chair, & les jettoient à la voirie ou dans la riviere avec un mespris

extreme.

Au contraire s'il s'estoit monstré patient, resolu, constant & mesme

farouche dans les tourmens; en tel cas comme ils en avoient mangé la

chair & les entrailles, ils seichoient les nerfs & les os au Soleil,

puis les ayans mis sur le sommet des montagnes, ils les tenoient pour

des Dieux, les adoroient & leur faisoient des sacrifices. Voyla comme

entre les peuples les plus brutaux mesme, la patience dans les tourmens,

& la confiance parmy les difficultez a tousjours esté en estime, jusques

à estre adorée pour un Dieu, & au contraire de l'impatience & des

impatiens, desquels les os estoient jettez à la voirie ou dans la

riviere, comme indignes d'estre meslez, parmy ceux des gens de bien.

Revenons à nos Hurons.

Ce pauvre corps estant prés d'expirer & rendre les derniers souspirs de

la vie, ils le portent hors de la cabane sur un eschaffaut dressé

exprés, où la teste luy ayant esté tranchée, le ventre ouvert, & les

boyaux distribuez aux enfans, qui les portent en trophée au bout de

leurs baguettes par toute la bourgade en signe de victoire, ils le font

cuire dans une grande chaudiere, puis le mangent en festin, avec des

joyes & liesses qui n'ont point de prix.

Quand les Hiroquois ou autres ennemis, peuvent attraper de nos Hurons,

ils leur en font de mesme ou pis s'ils peuvent, car c'est à qui fera

mieux ressentir les effets de la hayne à son ennemy. Or si le bon-heur

en veut quelquefois à nos Hurons, qu'ils ayent de l'advantage sur leurs

ennemis: la chanse se tourne aussi souvent du costé des Hiroquois, qui

sçavent donner ordre à leur faict, & comme chacun se tient sur ses

gardes & se mesfie de son ennemy, tel vay pour prendre, qui est souvent

pris luy mesme au filet.

Les Hiroquois, ne viennent pas pour l'ordinaire guerroier nos Hurons,

que les fueilles ne couvrent les arbres, pour à la faveur de ces ombres

& fueillages, surprendre nos hommes au despourveu, ce qui leur est assez

facile, d'autant qu'il y a beaucoup de bois dans le païs & proche la

pluspart des villages, que s'ils nous eussent pris nous autres

Religieux, ils nous eussent faict passer par les mesmes tourmens de

leurs ennemis, & arraché la barbe de plus, comme ils firent au

truchement Bruslé, qu'ils pensoient faire mourir, & lequel fut

miraculeusement delivré par la vertu de l'Agnus Dei, qu'il portoit pendu

à son col, dont voicy l'histoire.

Il est très-difficile & comme impossible à tous les François encore peu

usitez dans le païs de nos Sauvages, de faire des voyages de long cours

& courir les bois & forests où il n'y a sentier ny chemin, sans guyde ou

sans s'égarer, comme il arrive ordinairement, & moy mesme y ay esté

pris. Or je conseillerois volontiers à un chacun, pour ne plus tomber en

ces inconveniens, de ne sortir jamais en campagne seul, sans guide ou

sans un cadran & bousole, pour ce qu'encor bien que la veue du Soleil à

laquelle il se faut apprendre à marcher, soit une asseurée guyde à ceux

qui cognoissent son cours, celle de la bousole est encore plus commode à

nous autres, qui ne sommes pas naturellement Astrologues commes les

sauvages, & puis le Soleil ne se voit pas tousjours, & la bousole peut

servir en tout temps, & la nuict & le jour, il n'y a qu'à en sçavoir

user. Mais il faut avoir remarqué au préalable avant partir du logis, à

quel Rut de vent on desire aller, & à quel autre Rut vous doit demeurer

la maison, afin que vostre cadran que vous regarderez souvent, vous

redresse si vous venez à manquer, comme il se peut qu'il n'arrive

quelquefois.

Ce pauvre Bruslé, quoy qu'assez sçavant dans le pais des Hurons & lieux

circonvoisins, se perdit neantmoins, & s'égara de telle forte, que faute

d'avoir une de ses bousoles, ou print garde au Soleil, il tourna le dos

aux Hurons, traversa force païs, & coucha quelques nuits dans les bois,

jusques à un matin qu'ayant trouvé un petit sentier battu, il se rendit

par iceluy dans un village d'Hyroquois, où il fut à peine arrivé, qu'il

fut saisi & constitué prisonnier, & en suitte condamné à la mort, par le

conseil des Sages.

Le pauvre homme bien estonné ne sçavoit à quel Sainct se vouer, car

d'esperer miséricorde il sçavoit bien qu'il n'estoit pas en lieu, il eut

donc recours à Dieu & à la patience, & se soubmit à ses divines volontez

plus par force qu'autrement, car il n'estoit guère devot, tesmoin ce

qu'il nous dit un jour, que s'estant trouvé en un autre grand péril de

la mort, pour toute prière il dit son Benedicité.

Or je ne sçay s'il le dit icy se voyant prisonnier & dans le premier

appareil de la mort, car des-ja ils l'avoient faict coucher de son long

contre terre & luy arrachoient la barbe, lors que l'un d'eux avisant un

Agnus Dei, qu'il portoit pendu à son col, luy voulant arracher, il se

prit à crier & dit à ses bourreaux, que s'ils luy ostoient, Dieu les en

chastieroit, comme il fist: car ils n'eurent pas plustost mis la main

dessus pour luy tirer du col, que le Ciel auparavant serein, se troubla,

& envoya tant d'esclairs, d'orages & de foudres, qu'ils en creurent

estre au dernier jour, s'enfuyrent dans leurs cabanes & laisserent là

leur prisonnier, qni se leva & s'enfuit comme les autres, mais d'un

autre costé.

Je sçay bien que quelque petit esprit se rendra incredule à cecy,

n'importe, suffit que les gens de bien & ceux qui ont demeuré dans les

païs infidelles, sçachent que Dieu y opère encore de plus grandes

merveilles, & souvent par des personnes plus mauvaises, pour faire

davantage esclater sa gloire & cognoistre qu'en effect il est seul tout

puissant, & peut ce qu'il veut, & faict du bien à qui il luy plaist.

A la fin ce fortuné Bruslé a esté du depuis condamne à la mort, puis

mangé par les Hurons, ausquels il avoit si long-temps servy de

truchement, & le tout pour une hayne qu'ils conceurent contre luy, pour

je ne sçay qu'elle faute qu'il commit à leur endroit, & voyla comme on

ne doit point abuser de la bonté de ces peuples, ny s'asseurer par trop

à leur patience, pour ce que trop exercée elle se change en furie, &

ceste furie en desir de vengeance, qui ne manque jamais de trouver son

temps, il y avoit beaucoup d'années qu'il demeuroit avec eux, vivoit

quasi comme eux, & servoit de Truchement aux François, & aprés tout cela

n'a remporté pour toute recompense, qu'une mort douloureuse & une fin

funeste & malheureuse; je prie Dieu qu'il luy fasse misericorde, s'il

luy plaist, & aye pitié de son ame.

Il arrive aucunefois que les prisonniers s'eschappent, specialement, la

nuict, au temps qu'on les faict promener par dessus les feux, car en

courans sur les cuisans brasiers, de leurs pieds ils escartent les

tizons, cendres & charbons par la cabane, qui rendent après une telle

obscurité qu'on ne s'entrerecognoist point: de sorte qu'on est contraint

(pour ne perdre la veuë) de gaigner la porte, & de sortir dehors & luy

aussi parmy la presse, & de là il prend l'essor, & s'en va: & s'il ne

peut encores pour lors, il se cache en quelque coin à l'escart,

attendant l'occasion & l'opportunité de s'evader, & gagner païs. J'en ay

veu plusieurs ainsi, eschappez, qui pour preuve nous faisoient voir les

trois doigts principaux de leur main droicte couppez.

Entre les Mexicains avant leur conversion il s'y faisoit souvent de très

grandes guerres à ce dessein, principalement d'obtenir des prisonniers,

pour les faire mourir & sacrifier à leurs Idoles, comme i'ay rapporté en

quelque autre endroit de ce volume, de sorte qu'il s'est conté pour tel

jour, (cas pitoyable) dans la seule Ville de Mexique capitale du

Royaume, jusques à cent mille hommes sacrifiez sous le Roy Moteczuma, &

pourquoy cela sinon pour contenter & avoir favorable leurs faux dieux,

affamez du sang humain, qui par une invention infernale bastie & forgée

sur l'enclume de leur obstination eternelle, ne vouloient qui leur fust

sacrifié autre chose que des prisonniers de guerre, afin d'entretenir

tousjours les guerres & exterminer ces peuples miserables, car le diable

ne demande que la ruyne de ceux qui le se servent. C'est pourquoy lors

que les Prestres des Idoles n'avoient pas toutes choses à souhait, & que

leurs Dieux ne leur estoient pas secourables, ils alloient par tout

trouver les Roys & les Princes, & leur disoient que les Dieu mouroient

de faim, & qu'ils eussent souvenance d'eux; alors les Princes

s'envoyoient des Ambassadeurs l'un l'autre, & s'entredonnoient advis de

la necessité en laquelle les Dieux se trouvoient les convians pour ceste

cause à faire levée de gens de guerre pour donner la bataille, afin

d'avoir dequoy donner à manger aux Idoles. Ainsi ils marchoient en

abondance aux lieux destinez, & venoient aux mains pour aller à la mort,

& de la mort aux enfers.

Les prisonniers que les Mexicains obtenoient, estoient menés en haut

devant la porte du grand Temple, où le souverain Prestre, leur ouvroit

la poictrine avec un cousteau, & leur arrachoit le coeur, qu'il

monstroit premierement au Soleil, luy offrant ceste chaleur, & ceste

fumée, puis il le jettoit au visage de l'Idole. Les autres Prestres

donnoient après du pied aux corps, qui roulant par les degrez s'en

alloit en bas, où ceux qui les avoient pris à la guerre se les

partageoient & en faisoient des festins solemnels, presque à la maniere

de nos Sauvages.

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_Voyage de nostre Frere Gervais au Cap de

Victoire, & de la manière que furent amenez &

receus deux prisonniers Hiroquois par les

Montagnais._

Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles. · 第 43 / 90 题