Les tourments dont nos Sauvages usent à l'endroit de ceux qui leur sont
ennemis, sont si furieusement cruels, qu'ils tesmoignent en effet
combien est absolu le pouvoir que le Diable a acquis sur leur malheureux
esprit, car ils sont au delà de toute pensée humaine, & si estrangement
horribles, qu'il ne se peut imaginer rien de plus douloureux, ny de plus
constamment souffert.
Bienheureux celuy qui endure pour le Ciel, & non pour la terre, &
malheureux est celuy qui patit sans profit, car l'un est martyr du
Diable, & l'autre de Jesus-Christ. Nos Hurons ayans pris quelqu'un de
leurs ennemis, aprés l'avoir lié & garotté, luy font une harangue des
cruautez, rigueurs, & mauvais traitemens que luy, & les siens, ont
exercé à leur endroit, & qu'au semblable il devoit se resoudre d'en
endurer autant, & plus s'il se pouvoit, & luy commandent de chanter tout
le long du chemin, ce qu'il fait (s'il a du courage assez) mais souvent
avec un chant fort triste & lugubre.
Estant arrivé au village, il est receu universellement de tous, &
particulièrement des femmes, avec de grands cris & acclamations, battans
doucement des doigts le bout de leurs levres, de joye qu'elle ont de
voir leurs ennemis prisonniers, ausquels elles font continuellement
festin, non seulement pour les engraisser pour la chaudiere, mais pour
les rendre plus sensibles aux tourmens.
Ils n'en font pas de mesme aux femmes, & petits enfans, lesquels ils
font rarement mourir, & passer par les rigueurs de la Loy, d'autant
qu'ils les conservent ordinairement pour leur servir, ou pour en faire
des presens à ceux qui en auroient perdu des leurs en guerre, & font
estat de ces subrogez, comme s'ils estoient leurs propres enfans,
lesquels estans parvenus en aage, vont aussi librement en guerre contre
leurs parens, que s'ils estoient naiz ennemis de leur propre patrie, qui
est un tesmoignage evident du peu d'amour que les enfans Sauvages ont
pour ceux qui leur ont donné l'estre, puis que si tost ils en oublient
les bien-faits passez par les presens, comme j'en ay veu l'expérience en
plusieurs, ou bien telle est leur coustume passée en loix en toutes ces
Nations.
J'ay leu de certains peuples qui conservent leurs jeunes prisonniers de
tout sexe, pour les servir, puis les mangent quand la fantasie leur en
prends, aprés de longs services; qui est une cruauté bien esloignée de
la douceur & humanité de Plutarque, lequel comme il disoit de luy-mesme,
n'eust pas voulu tuer le boeuf qui luy eust long temps servy, & encore
moins un esclave fait à l'image de Dieu, car celuy qui est cruel aux
bestes, l'est ordinairement aux hommes.
Quand nos Hurons ne peuvent emmener toutes les femmes, et filles, avec
les enfans qu'il ont pris sur leurs ennemis, il les tuent sur les lieux,
& en emportent les testes, ou les peaux, avec la chevelure. Il s'en est
veu, mais peu souvent, qu'ayans amené de ces femmes, & filles dans leur
pays, le desir de vengeance leur en a faict passer quelqu'unes par les
mesmes tourments des hommes, sans que les larmes de ce pauvre sexe,
qu'elles ont pour toute deffence, les aye pû esmouvoir à compassion, &
exempter pour un peu d'un si furieux orage, plus miserables &
malheureuses en cela, que certains Hollandois, lesquels ayans esté pris
en qualité d'ennemis, par ceux de la Nation des Loups, & appliquez au
feu, verserent tant de larmes sur les braisiers ardans, qu'elles
esteignirent avec le feu, la cholere de leurs meurtriers, qui les
renvoyerent comme femmes du costé de la Virginie, où ils avoient esté
pris.
Les Canadiennes, & Montagnaise reçoivent leurs soldats revenans de la
guerre d'une maniere fort differente à celle de nos Huronnes, car à
mesme temps qu'elles ont apperçeu les canots ou ouy la voix des hommes,
toutes les jeunes femmes, & filles s'encourent sur le bord de la
riviere, & là elles attendent de pied coy (leurs ceintures ostées, &
leur robes détachées, qu'elles tiennent seulement en estat pour cacher
leur nudité) que les canots soient environ à cent, pas d'elles, puis à
mesme temps, quitans leurs robes, se jettent toutes dans l'eau, & vont à
la nage (car elles sçavent nager comme poissons) empoigner les canots,
où sont les prisonniers ou les chevelures de ceux qu'ils ont faict
mourir, qu'elles, tirent à bord, puis se saisissent de tout le butin est
dedans, comme leur appartenant par droit d'antiquité, comme aux hommes
victorieux la gloire du triomphe qui leur est rendu, non pas admirable &
ravissant, tels qu'à ces anciens Romains, riches & puissans, mais à la
portée de pauvres Sauvages, à qui peu d'honneur sert de beaucoup pour
animer leur courage.
Or comme ces Amazones sont prestes de se saisit des canots, & qu'il ny a
plus qu'à mettre la main dessus pour les conduire à terre, les hommes
les abandonnent, & se jettent tout nuds dans l'eau avec leurs armes en
main, & nagent, jusques au bord de la riviere, où ils sont receus du
reste du peuple avec une joye & acclamation universelle de tous, leur
disans qu'ils sont bien vaillans & courageux d'avoir eu le dessus de
leurs ennemis, & amené plusieurs prisonniers, tous lesquels de ce pas,
sont conduicts dans la cabane de leur Capitaine, où sa femme & ses amis
preparent un magnifique festin de tout ce qu'ils ont de meilleur, qu'ils
leur donnent avec autant de gayeté, que s'ils avoient conquis un Empire,
ou obtenu la paix pour leur païs.
Il faut que je die ce petit mot, qu'à la vérité, nul ne se peut dire
heureux que celuy qui vit contant, ils ont peu & peu de choses les
contente, ils sont comme les petits enfans, qui croyent estre beaucoup
quand ils ont une plume sur leur bonnet, ou comme les hypocondres qui
s'imaginent d'estres Roys, Empereurs ou Papes, & ne commandent qu'à des
mousches.
Lorsque les soldats Montagnais se jettent en l'eau, & cedent leurs
canots & tout ce qui est dedans aux jeunes femmes & filles, qui leur
vont à la rencontre, il ne sont pas si simples que d'y laisser tout leur
meilleur butin, mais auparavant que de se faire voir, ils en cachent la
pluspart dans les bois, qu'ils vont requérir quelque temps aprés, & ne
laissent dans leurs canots que ce qu'ils veulent perdre, & par ainsi les
femmes n'ont pas souvent grand chose, & quelquefois rien du tout, car
les armes sont journalieres, s'ils ont quelquefois des victoires ils ont
aussi souvent des pertes, comme le cancre, qui est pris pensant prendre.
Ils attachent leurs prisonniers à la barre de leur canot avec une corde,
qui leur prent par les deux bras au dessus du coude allant par derriere
le dos, & une autre entre le genouil & le molet des deux jambes, qu'ils
attachent ensemble si estroictement, qu'ils ne peuvent marcher que fort
doucement & avec grand peine. Ils uzent quelquefois d'une, autre espece
de ligature, bien plus cruelle & inhumaine, envers ceux qu'ils croyent
avoir tué plusieurs de leurs parens & amis, car ils leur percent le gras
des jambes & des bras avec un cousteau, puis passans une corde au
travers des playes, les lient de sorte qu'ils ne peuvent grouiller sans
sentir de furieuses douleurs.
Nos Hurons qui prirent quantité de leurs ennemis, pendant que j'estois
demeurant dans leurs païs, n'userent pas de cette cruauté, car ils se
contenterent simplement de les bien garotter, & engarder de pouvoir
prendre la fuitte, & aprés ils les accommoderent en petits damnez.
Les femmes & filles ne vont point au devant avec la mesme ceremonie des
Montagnais, & se contentent de leur faire la bien venue dans le village,
& de les ayder à brusler, si elles se rencontrent à la cabane où se
faict le supplice, car il y en a d'un naturel si tendre, qu'elles ne
peuvent voir sans horreur, deschirer les membres d'un miserable. Lorsque
les hommes reviennent de la guerre, ils ont accoustumé de chanter d'un
ton fort haut, approchant de leur bourg ou village, comme j'ay veu
pratiquer à la ville de S. Gabriel, nommée par les Hurons,
Quieuindohian, au retour de quelqu'uns des leurs, il y en a aussi
d'autres qui ne disent mot, ny de prés ny de loin, entrent & s assoyent
dans les cabanes sans saluer personne, sinon qu'ils disent tout bas leur
desconvenue à leur plus familiers amis, comme firent ceux que je vis
arriver au village de S. Nicolas, autrement nommé Toenchain, ou j'estois
pour lors avec Onraon, Malouin de nation.
J'en ay veu d'autres jetter de haut cris en approchans, denotans par ces
voix lugubres, la perte de quelqu'uns de leurs compagnons; aussi ne leur
faisoit on pas grand accueil, & demandant la raison de ces façons de
faire à quelques Sauvagesses, elles me respondirent _Danstan
teongyande_, il n'y a rien de bon, les affaires ne vont pas bien pour
nous.
Il est, quelquefois arrivé qu'aucuns de nos Hurons estans poursuivis de
prés, se sont neantmoins eschappez, car pour amuzer ceux qui les
poursuivent & se donner du temps pour evader & gagner le devant, ils
tirent leurs colliers du col, & les jettent au loin arrière d'eux, afin
que si l'avarice commande à ses poursuivans de les aller ramasser, ils
pensent tousjours les devancer & se mettre en lieu de seureté, ce qui a
reussi à plusieurs. J'ay ruminé & creu, que c'est là la principale
raison pour laquelle ils portent tous leurs plus beaux colliers en
guerre afin de servir d'amorce à leurs ennemis, car de rançon ou de
tribut il ne s'en parle point, non plus que d'eschanger un prisonnier
pour un autre.
Lors qu'ils joignent un ennemy & qu'ils n'ont qu'à mettre la main
dessus, comme nous disons entre nous, rends toy, eux disent _Sakien_,
c'est à dire, assied toy, ce qu'il faict, s'il n'ayme mieux se faire
assommer sur la place, on se deffendre jusques à la mort, ce qu'ils ne
font pas souvent en ces extremitez, sous esperance de se sauver &
déchaper avec le temps, par quelque ruze desquelles il ne manque pas.
Or comme il y a de l'ambition à qui aura des prisonniers, cette mesme
ambition ou l'envie de la gloire de son compagnon; est aussi cause que
ces prisonniers y trouvent quelquefois leur liberté & souvent leur
compte, comme je vous feray voir en l'exemple suivante.
Il arriva un jour, que deux ou trois Hurons, se voulans chacun attribuer
un prisonnier Hiroquois & ne s'en pouvans accorder ils en firent juge
leur mesme prisonnier, lequel bien advisé se servit de l'occasion & dit.
Un tel m'a pris & suis son prisonnier, ce qu'il disoit contre son propre
sentiment & expres, pour donner mescontentement à celuy de qui il estoit
vray prisonnier: & de faict indigné qu'un autre eut injustement
l'honneur qui luy estoit deu, parla en secret la nuict suivante au
prisonnier, & luy dit: tu t'es donné & adjugé à un autre qu'à moy qui
t'avois pris, je pourrois bien presentement te faire mourir & me vanger
de ton mensonge, mais je ne le feray point pour eviter noyse, & te
donneray liberté, plustost qu'il aye l'honneur qui m'est deu & ainsi le
desliant le fist evader & fuyr secrettement la nuict.
Les prisonniers estans arrivez dans leur ville ou village, on leur
continue bien les festins & bonne chere, mais je vous asseure qu'ils en
voudroient bien estre exempts & estre bien esloigné de ces caresses, car
les tourments qu'ils sçavent qu'on leur prepare, leur donnent bien
d'autres pensées que celle de la bonne chere, & si la sagamité est bien
ou mal assaisonnée. Ouy les supplices sont si cruels & inhumains, qu'il
faut que le diable (car Dieu n'est point avec eux) les assiste pour les
pouvoir supporter courageusement comme il font, car il n'y a pas jusques
aux femmes & filles aussi cruelles & inhumaines que les hommes, qui
inventent de nouvelles façons de les tourmenter, & faire languir pour
plus endurer.
Premierement ils leur arrachent les ongles avec les dents, leur couppent
les trois principaux doigts de la main, qui servent à tirer de l'arc,
puis leur levent toute la peau de la teste avec la chevelure, & mettent
sur la teste des cendres ardentes, ou y font degoutter de la gomme
fondue, pendant que d'autres disposent des flambeaux d'escorces, avec
quoy ils les bruslent tantost sur une partie, puis sur l'autre, & à
aucuns ils font manger le coeur de leur parens & amis, qu'ils tiennent
prisonniers, tant leur barbarie est incapable d'assouvissement.
Il les font ordinairement marcher, nuds comme la main, au travers un
grand nombre de feux, qu'ils font d'un bout à l'autre de la cabane
ordonnée, où tout le monde qui y borde les deux costez, ayans en main
chacun un tizon allumé, luy en donnent par tout les endroits du corps en
passant, puis l'ayant lié à un poteau, luy marquent jartieres autour des
jambes avec des haches chaudes, desquelles ils luy frottent aussi les
cuisses du haut en bas, & ainsi peu à peu bruslent ce pauvre miserable:
& pour luy augmenter ses tres-cuisantes douleurs, luy jettent parfois de
l'eau sur le dos, & luy mettent du feu sur les extremitez des doigts, &
de sa partie naturelle, puis leur percent les bras prés des poignets &
avec des bastons en tirent les nerfs & les arrachent à force, & ne les
pouvans avoir les couppent, ce qu'ils endurent avec une confiance
incroyable, chantans cependant avec un chant neantmoins fort triste,
mille menaces & imprecations contre ces bourreaux & contre toute la
nation, disant: il ne me chaut de tous vos tourmens ny de la mort mesme,
laquelle je n'ay jamais appréhendée pour aucun hazard, poussez, faictes
ce que vous voudrez, je ne mourray point en vilain ny en homme couard,
car j'ay tousjours esté vaillant à la guerre, & rien ne m'a pas encore
espouvantez.
Et bien vous me tuerez, vous me bruslerez, mais aussi en ay-je tué
plusieurs des vostres, si vous me mangez j'en ay mangé plusieurs de
vostre nation: & puis j'ay des freres, j'ay des oncles, des cousins &
des parens, qui sçauront bien venger ma mort, & vous faire encore plus
souffrir de tourmens que vous n'en sçauriez inventer contre moy;
neantmoins avec tout ce grand courage, encores y en a il qui se trouvent
souvent contraints de jetter de haut cris, que la force des douleurs
arrachent du profond de leur estomach, mais tels hommes impatiens,
estoient reputez ignominieux & infâmes entre les peuples du Peru avant
leur conversion & y prenaient de si prés garde, que si pour aucun
tourment, langueurs & supplices, le miserable deffunct avoit tesmoigné
le moindre sentiment de douleur, ou en son visage, ou és autres parties
de son corps, ou mesme, qu'il luy fut eschapé quelque gemissement ou
quelque souspir, alors ils brisoient ses os aprés en avoir mangé la
chair, & les jettoient à la voirie ou dans la riviere avec un mespris
extreme.
Au contraire s'il s'estoit monstré patient, resolu, constant & mesme
farouche dans les tourmens; en tel cas comme ils en avoient mangé la
chair & les entrailles, ils seichoient les nerfs & les os au Soleil,
puis les ayans mis sur le sommet des montagnes, ils les tenoient pour
des Dieux, les adoroient & leur faisoient des sacrifices. Voyla comme
entre les peuples les plus brutaux mesme, la patience dans les tourmens,
& la confiance parmy les difficultez a tousjours esté en estime, jusques
à estre adorée pour un Dieu, & au contraire de l'impatience & des
impatiens, desquels les os estoient jettez à la voirie ou dans la
riviere, comme indignes d'estre meslez, parmy ceux des gens de bien.
Revenons à nos Hurons.
Ce pauvre corps estant prés d'expirer & rendre les derniers souspirs de
la vie, ils le portent hors de la cabane sur un eschaffaut dressé
exprés, où la teste luy ayant esté tranchée, le ventre ouvert, & les
boyaux distribuez aux enfans, qui les portent en trophée au bout de
leurs baguettes par toute la bourgade en signe de victoire, ils le font
cuire dans une grande chaudiere, puis le mangent en festin, avec des
joyes & liesses qui n'ont point de prix.
Quand les Hiroquois ou autres ennemis, peuvent attraper de nos Hurons,
ils leur en font de mesme ou pis s'ils peuvent, car c'est à qui fera
mieux ressentir les effets de la hayne à son ennemy. Or si le bon-heur
en veut quelquefois à nos Hurons, qu'ils ayent de l'advantage sur leurs
ennemis: la chanse se tourne aussi souvent du costé des Hiroquois, qui
sçavent donner ordre à leur faict, & comme chacun se tient sur ses
gardes & se mesfie de son ennemy, tel vay pour prendre, qui est souvent
pris luy mesme au filet.
Les Hiroquois, ne viennent pas pour l'ordinaire guerroier nos Hurons,
que les fueilles ne couvrent les arbres, pour à la faveur de ces ombres
& fueillages, surprendre nos hommes au despourveu, ce qui leur est assez
facile, d'autant qu'il y a beaucoup de bois dans le païs & proche la
pluspart des villages, que s'ils nous eussent pris nous autres
Religieux, ils nous eussent faict passer par les mesmes tourmens de
leurs ennemis, & arraché la barbe de plus, comme ils firent au
truchement Bruslé, qu'ils pensoient faire mourir, & lequel fut
miraculeusement delivré par la vertu de l'Agnus Dei, qu'il portoit pendu
à son col, dont voicy l'histoire.
Il est très-difficile & comme impossible à tous les François encore peu
usitez dans le païs de nos Sauvages, de faire des voyages de long cours
& courir les bois & forests où il n'y a sentier ny chemin, sans guyde ou
sans s'égarer, comme il arrive ordinairement, & moy mesme y ay esté
pris. Or je conseillerois volontiers à un chacun, pour ne plus tomber en
ces inconveniens, de ne sortir jamais en campagne seul, sans guide ou
sans un cadran & bousole, pour ce qu'encor bien que la veue du Soleil à
laquelle il se faut apprendre à marcher, soit une asseurée guyde à ceux
qui cognoissent son cours, celle de la bousole est encore plus commode à
nous autres, qui ne sommes pas naturellement Astrologues commes les
sauvages, & puis le Soleil ne se voit pas tousjours, & la bousole peut
servir en tout temps, & la nuict & le jour, il n'y a qu'à en sçavoir
user. Mais il faut avoir remarqué au préalable avant partir du logis, à
quel Rut de vent on desire aller, & à quel autre Rut vous doit demeurer
la maison, afin que vostre cadran que vous regarderez souvent, vous
redresse si vous venez à manquer, comme il se peut qu'il n'arrive
quelquefois.
Ce pauvre Bruslé, quoy qu'assez sçavant dans le pais des Hurons & lieux
circonvoisins, se perdit neantmoins, & s'égara de telle forte, que faute
d'avoir une de ses bousoles, ou print garde au Soleil, il tourna le dos
aux Hurons, traversa force païs, & coucha quelques nuits dans les bois,
jusques à un matin qu'ayant trouvé un petit sentier battu, il se rendit
par iceluy dans un village d'Hyroquois, où il fut à peine arrivé, qu'il
fut saisi & constitué prisonnier, & en suitte condamné à la mort, par le
conseil des Sages.
Le pauvre homme bien estonné ne sçavoit à quel Sainct se vouer, car
d'esperer miséricorde il sçavoit bien qu'il n'estoit pas en lieu, il eut
donc recours à Dieu & à la patience, & se soubmit à ses divines volontez
plus par force qu'autrement, car il n'estoit guère devot, tesmoin ce
qu'il nous dit un jour, que s'estant trouvé en un autre grand péril de
la mort, pour toute prière il dit son Benedicité.
Or je ne sçay s'il le dit icy se voyant prisonnier & dans le premier
appareil de la mort, car des-ja ils l'avoient faict coucher de son long
contre terre & luy arrachoient la barbe, lors que l'un d'eux avisant un
Agnus Dei, qu'il portoit pendu à son col, luy voulant arracher, il se
prit à crier & dit à ses bourreaux, que s'ils luy ostoient, Dieu les en
chastieroit, comme il fist: car ils n'eurent pas plustost mis la main
dessus pour luy tirer du col, que le Ciel auparavant serein, se troubla,
& envoya tant d'esclairs, d'orages & de foudres, qu'ils en creurent
estre au dernier jour, s'enfuyrent dans leurs cabanes & laisserent là
leur prisonnier, qni se leva & s'enfuit comme les autres, mais d'un
autre costé.
Je sçay bien que quelque petit esprit se rendra incredule à cecy,
n'importe, suffit que les gens de bien & ceux qui ont demeuré dans les
païs infidelles, sçachent que Dieu y opère encore de plus grandes
merveilles, & souvent par des personnes plus mauvaises, pour faire
davantage esclater sa gloire & cognoistre qu'en effect il est seul tout
puissant, & peut ce qu'il veut, & faict du bien à qui il luy plaist.
A la fin ce fortuné Bruslé a esté du depuis condamne à la mort, puis
mangé par les Hurons, ausquels il avoit si long-temps servy de
truchement, & le tout pour une hayne qu'ils conceurent contre luy, pour
je ne sçay qu'elle faute qu'il commit à leur endroit, & voyla comme on
ne doit point abuser de la bonté de ces peuples, ny s'asseurer par trop
à leur patience, pour ce que trop exercée elle se change en furie, &
ceste furie en desir de vengeance, qui ne manque jamais de trouver son
temps, il y avoit beaucoup d'années qu'il demeuroit avec eux, vivoit
quasi comme eux, & servoit de Truchement aux François, & aprés tout cela
n'a remporté pour toute recompense, qu'une mort douloureuse & une fin
funeste & malheureuse; je prie Dieu qu'il luy fasse misericorde, s'il
luy plaist, & aye pitié de son ame.
Il arrive aucunefois que les prisonniers s'eschappent, specialement, la
nuict, au temps qu'on les faict promener par dessus les feux, car en
courans sur les cuisans brasiers, de leurs pieds ils escartent les
tizons, cendres & charbons par la cabane, qui rendent après une telle
obscurité qu'on ne s'entrerecognoist point: de sorte qu'on est contraint
(pour ne perdre la veuë) de gaigner la porte, & de sortir dehors & luy
aussi parmy la presse, & de là il prend l'essor, & s'en va: & s'il ne
peut encores pour lors, il se cache en quelque coin à l'escart,
attendant l'occasion & l'opportunité de s'evader, & gagner païs. J'en ay
veu plusieurs ainsi, eschappez, qui pour preuve nous faisoient voir les
trois doigts principaux de leur main droicte couppez.
Entre les Mexicains avant leur conversion il s'y faisoit souvent de très
grandes guerres à ce dessein, principalement d'obtenir des prisonniers,
pour les faire mourir & sacrifier à leurs Idoles, comme i'ay rapporté en
quelque autre endroit de ce volume, de sorte qu'il s'est conté pour tel
jour, (cas pitoyable) dans la seule Ville de Mexique capitale du
Royaume, jusques à cent mille hommes sacrifiez sous le Roy Moteczuma, &
pourquoy cela sinon pour contenter & avoir favorable leurs faux dieux,
affamez du sang humain, qui par une invention infernale bastie & forgée
sur l'enclume de leur obstination eternelle, ne vouloient qui leur fust
sacrifié autre chose que des prisonniers de guerre, afin d'entretenir
tousjours les guerres & exterminer ces peuples miserables, car le diable
ne demande que la ruyne de ceux qui le se servent. C'est pourquoy lors
que les Prestres des Idoles n'avoient pas toutes choses à souhait, & que
leurs Dieux ne leur estoient pas secourables, ils alloient par tout
trouver les Roys & les Princes, & leur disoient que les Dieu mouroient
de faim, & qu'ils eussent souvenance d'eux; alors les Princes
s'envoyoient des Ambassadeurs l'un l'autre, & s'entredonnoient advis de
la necessité en laquelle les Dieux se trouvoient les convians pour ceste
cause à faire levée de gens de guerre pour donner la bataille, afin
d'avoir dequoy donner à manger aux Idoles. Ainsi ils marchoient en
abondance aux lieux destinez, & venoient aux mains pour aller à la mort,
& de la mort aux enfers.
Les prisonniers que les Mexicains obtenoient, estoient menés en haut
devant la porte du grand Temple, où le souverain Prestre, leur ouvroit
la poictrine avec un cousteau, & leur arrachoit le coeur, qu'il
monstroit premierement au Soleil, luy offrant ceste chaleur, & ceste
fumée, puis il le jettoit au visage de l'Idole. Les autres Prestres
donnoient après du pied aux corps, qui roulant par les degrez s'en
alloit en bas, où ceux qui les avoient pris à la guerre se les
partageoient & en faisoient des festins solemnels, presque à la maniere
de nos Sauvages.
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_Voyage de nostre Frere Gervais au Cap de
Victoire, & de la manière que furent amenez &
receus deux prisonniers Hiroquois par les
Montagnais._