CHAPITRE XXVI.

Aux vieillards se trouve la sagesse, dit le Sage. Pline en une Epistre

qu'il escrit à Fabate, rapporte que Pyrrhe Roy des Epiotes demanda à un

Philosophe qu'il menoit avec luy, quelle estoit la meilleure cité du

monde. Le Philosophe luy respondit, la meilleure cité du monde c'est

Maserde, Sire, un lieu de deux cens feus en Achaye. Le Roy estonné de

cette response luy en demanda la raison, & en quoy il recognoissoit tant

d'excellence, & de prerogative en ce petit lieu, pour ce (dit le

philosophe) que tous les murs de la ville sont battis de pierres noires,

& tous ceux qui la gouvernent ont les testes blanches. Le Roy admirant

sa responce conforme à tout ce qu'en a jamais tenu la sage antiquité, se

teut & demeura satisfaict, çar il est tellement important & necessaire

en tout estat, que les vieillards & hommes prudents en ayent la conduite

& le gouvernement, que sans cet ordre on n'en peut esperer qu'un notable

detriment, & en fin la ruyne totale.

Les siecles passez nous en fournissent une infinité d'exemples, &

l'Escriture Saincte d'une signalée, advenue au commencement du regne de

Roboam, fils de Salomon, lequel pour avoir suivy le conseil des jeunes,

comme jeune qu'il estoit, autant d'esprit que d'années, perdit en un

moment dix lignées qui se revolterent contre luy.

C'est pourquoy les anciens Romains, se sont rendus sages des fautes

d'autruy, & prirent cette coustume des Lacedemoniens, & d'autres

nations, entre lesquels il y avoit une loy imposée aux jeunes, d'honorer

les anciens, & que les honorables vieillards, & non les autres,

pouvoient avoir la charge de judicature, & le gouvernement de la

Republique.

Nous lisons en l'Histoire que le R. P. Frere Alphonse de Benani des

mineur Recollects a fait de la conversion du nouveau Royaume de Mexique,

que le peuple appelle Moqui, voulant establir parmy eux un bon

Capitaine, ils s'assemblerent tous au marché, & là ils garottent & lient

tout nud à un pilier, celuy lequel ils pensent estre propre, & puis tous

le fouettent avec des chardons, ou des espines picquantes, cela estant

fait, ils l'entretiennent par des plaisantes farces, & des joyeuses

faceties: & s'il se monstre Stoiquement insensible à tout, sans pleurer

ny faire des laides mines ou grimaces pour l'un, & sans aucunement rire

ou se resjouyr pour l'autre; alors ils le confirment, & asseurent pour

preux & vaillant Capitaine, lequel avec les anciens s'assemblent lors

qu'il est expedient, pour conférer & discerner des choses necessaires &

convenables, lesquelles estant vuidées & determinées, le grand Capitaine

sort luy mesme pour les declarer & publier au peuple, sans s'en attendre

à personne.

Si entre nous en l'élection des juges, Chefs, & Superieurs, on faisoit

de semblables espreuves je m'asseure qu'il n'y auroit pas tant de

brigues à la poursuitte des charges que la seule vertu emporteroit le

prix, Ô mon Dieu, nous ne sommes pas dans un siecle assez bon, car

l'insolence & l'ambition de la jeunesse a prevalu par dessus la pieté

des anciens, desquels ils font litière, & les tiennent en mespris, c'est

à ceux là à qui le grand fainct Gregoire adresse ces paroles pour leur

faire ressouvenir qu'estans hommes & fautifs comme les autres, ils ne

doivent pas perdre le don d'humilité, & la prudence qui les doit regler,

& apprendre la conduite de leurs sujets.

Les Superieurs, dit-il, ne doivent pas regarder à la puissance de leur

dignité, ains l'e galler de la condition humaine qu'ils ont envers leurs

sujets. Ils ne se doivent point réjouyr de se voir Supérieurs des

hommes, trop bien de leur estre profitable, mais il advient souvent que

celuy qui gouverne, s'oublie en son coeur à cause de sa preeminence, &

voyant que tout passe par son commandement, & qu'il est promptement

obey, & que tous les sujets louent le bien qu'il fait, & ne contredisent

point le mal, (tant s'en faut, ils louent souvent ce qu'ils devroient

blasmer) seduit par les choses qui luy sont inferieures, le coeur

s'enfle par dessus soy, & se voyant appuyé par dehors de la faveur &

applaudissement populaire, il demeure vuide de vertu, & s'oublie

soy-mesme, prestant l'aureille aux flateries, & croit que cela est ainsi

comme il l'entend par dehors, & non comme il est au dedans reellement &

veritablement: c'est la cause pourquoy il mesprise ses inférieurs, & ne

se souvient pas qu'ils luy sont egaux en la nature, & juge que sa vie

vaut mieux que la leur, d'autant qu'il les surpasse eu puissance, & par

ce qu'il peut le plus, il presume de sçavoir plus qu'eux tous.

Nos Capitaines Sauvages ont bien quelque espece de vanité semblable,

mais elle est cachée au dedans, & ne l'osent faire paroistre au dehors

peur de confusion. Ils ne font non plus de ces espreuves des Moqui, lors

qu'ils admettent ou eslisent les Capitaines, & Chefs de leur Republique,

mais ils ont ce soin qu'ils paroissent vertueux & vaillans, & qu'ils

soient plustost vieux que de moyen aage, & n'en admettent jamais aucun

jeune d'aage, dans leur conseil, ny pour la police, ny pour la guerre,

qui ne soit vieil de l'esprit, & desquels, on ne puise esperer un bon

conseil, une bonne conduite, & de bons effets, car comme disoit le Roy

Cyrus, il n'appartient à nul de commander, s'il n'est meilleur que ceux

à qui il commande.

Ils viennent ordinairement par succession ainsi que la Royauté par deça,

ce qui s'entend si le fils d'un Capitaine ensuit la vertu du pere; car

autrement ils font comme aux vieux siecles, lors que premièrement ces

peuples esleurent des Roys; mais ces Capitaines n'ont point entr'eux

autorité absolue, bien qu'on leur ait quelque respect & conduisent le

peuple plustost par prières, exhortations & remontrances, qu'ils sçavent

dextrement & rhetoriquement ajancer, que par rigueur de commandement,

c'est pourquoy ils s'y exercent, & y apprennent leurs enfans, car qui

harangue le mieux est le mieux obey.

La multitude des Loix dans un estat, n'est pas tousjours le meilleur, ny

lors que delaissans les anciennes, on en fait souvent de nouvelles,

c'est à dire que ee corps est bien malade, & prest de donner du né en

terre. Lactence Firmian dit que la Republique des Sicioniens dura plus

que celle des Grecs, & la cause fut pour ce qu'en sept cens & quarante

ans, ils n'instituerent onques aucuns Edits nouveaux, & n'outrepasserent

aucune de leurs Loix.

Nos Hurons ont bien peu de maximes, & si à mon advis, ils n'en eurent

jamais d'avantage, sont tousjours dans leurs premieres & y peuvent

perseverer jusques à la fin des siecles, si le Christianisme opposé à

leurs tenebres n'a entrée chez eux, & en tel cas, il leur faudra changer

de vie, de Loix, de maximes, qui sont pour la pluspart autant Sauvages

que brutale & impertinentes.

1. Pour premiere maxime, ils tiennent de ne pardonner jamais, ny faire

grace à aucun de leurs ennemis, que par de grands presens.

2. De desrober qui pourra, aux François, ou estrangers, pourveu qu'on

n'y soit point apprehendé, autrement on vous fairoit trouver en homme de

peu d'esprit.

3. Conviennent qu'il est loisible à un chacun de voir les filles & les

femmes d'autruy indifferemment, sans violence toutefois, & au cas

pareils les femmes, & filles, aller aux hommes, & garçons, sans pouvoir

encourir blasme ou notte d'infamie.

4. Qu'on doit assister les malades, & ne souffrir de mandians, n'y aucun

en disette sans luy faire part de ses biens.

5. De recevoir courtoisement les passans qui ne leur sont point ennemis,

& de se rendre l'hospitalité reciproque.

6. D'avoir un grand soin des os des deffuncts, & de faire des presens

pour le soulagement des ames en l'autre vie.

7. De n'entreprendre aucun voyage de long cours, sans en advertir les

Chefs, & Capitaines, pour ne laisser les bourgs desgarnis de gens de

guerre.

8. Qu'on puisse rompre un mariage quand les mariez ont rompu d'amitié, &

que l'un des deux le desire ou procure.

9. Que personne ne s'impatiente ou fasche pour chose qui arrive, s'il ne

veut estre estimé femme ou effeminé, sinon qu'il y allast de l'honneur

des deffuncts qui ne se peuvent venger, ou tirer raison des offences.

Voyla tout ce qu'ils ont de plus recommandables en leurs maximes, &

qu'ils observent avec plus d'affection & de soins; reste à deduire comme

ils se gouvernent & comportent en leur conseil, qui est tel, que les

anciens, et principaux de la ville ou du bourg, s'assemblent en un lieu

avec le Capitaine où ils proposent & decident tout ce qui est des

affaires de la communauté, non par commandement absolu, mais par

supplications & remonstrances, & par la pluralité des voix, qu'ils

colligent avec des petits fetus de joncs. Il me vient en resouvenir d'un

beau traict que Varron raconte du Senat Romain, lequel a tousjours tenu

en si grande veneration, la Religion que les faux Prestres leur

enseignoient que toutefois & quantes qu'il s'assembloit, bien que ce fut

pour affaires de grande importance, & qui requissent haste & diligence,

la premiere chose qu'on y proposoit devant que decider desdites

affaires, appartenoit à la religion, & veneration des Dieux; & voyla

comme tous les Princes Chrestiens en devroient veritablement user dans

leurs conseils, pour l'honneur & le respect qu'ils doivent au service

nostre Dieu puis qu'ils se disent ses serviteurs; mais helas les maximes

desquelles l'on se sert pour le jourd'huy sont bien différentes &

contraires à celles du mesme Dieu: qui n'a plus de part dans le conseil

des grands; où il n'est point invoqué.

Il y avoit à la ville de sainct Joseph le grand Capitaine de la Province

des Ours, qu'ils appelloient Garihoua Andionxra pour le distinguer des

ordinaires de guerre qu'ils appellent Garihoua doutagueta. Iceluy grand

Capitaine de Province avoit encores d'autres Capitaines sous luy, tant

de guerre, que de police, par tout les autres bourgs & villages de sa

jurisdiction, lesquels en chose de consequence le mandoient &

advertissoient pour le bien du public, ou de la Province: & en nostre

bourg qui estoit le lieu de sa residence ordinaire, il y avoit encore

trois autres Capitaines qui assistoient à tous les conseils avec les

anciens du lieu, outre son Assesseur & Lieutenant, qui en son absence ou

quand il n'y pouvoit vacquer, faisoit les cris & publications par la

ville des choses necessaires & ordonnées. Et ce Garihoua Andionxra

n'avoit pas si petite estime de luy-mesme, qu'il ne se voulut dire frère

& cousin du Roy de France, & de mesme égalité, comme les deux doigts

demonstratifs des mains qu'il nous monstroit joints ensemble, en nous

faisant cette ridicule & inepte comparaison.

Or quand ils veulent tenir conseil, c'est ordinairement dans la cabane

du Capitaine chef & principal du lieu, sinon que pour quelque autre

raison particulière, il soit trouvé autrement expedient. Le cry & la

publication du conseil ayant esté fait, on dispose dans la cabane, ou

lieu ordonné, un grand feu, à l'entour duquel s'assisent sur les nattes,

ou à platte terre, tous les Conseillers en suitte du grand Capitaine qui

tient le premier rang, assis en tel endroit, que de sa place il peut

voir tous ses Conseillers & assistans en face.

Les femmes & filles, ny les jeunes hommes n'y assistent point, si ce

n'est en un conseil general, où les jeunes hommes, de 25 à 30 ans

peuvent assister, ce qu'ils cognoissent par un cry particulier qui en

est fait. Que si c'est un conseil secret, ou pour machiner quelque

trahison ou surprise de guerre, ils le tiennent seulement la nuict,

entre les principaux & plus discrets Conseillers, & n'en descouvrent

rien que la chose projetée ne soit mise en effect, (s'ils peuvent)

prenant pour prétexte de leurs assemblées de nuict, que c'est pour

n'estre divertis par l'aspect d'aucune chose, & que le jour divertissoit

leur esprit, par des objects, & par ainsi que l'on ne devoit s'estonner

s'ils cherchoient l'obscurité pour voir clair à leurs affaires, plus

difficiles à demesler pendant le jour.

Estans tous assemblez, & la cabane fermée, ils font tous une longue pose

avant parler, pour ne se précipiter point, tenans cependant toujours

leur calumet en bouche, puis le Capitaine commence à haranguer en terme

& parole haute & intelligible, un assez long-temps, sur la matière

qu'ils ont à traicter en ce Conseil: ayant finy son discours, ceux qui

ont à dire quelque chose, les uns aprés les autres, sans bruit, sans

s'interrompre, & en peu de mots, opinent & disent leurs advis, qui sont

par aprés colligez avec des pailles, ou petits joncs, & là dessus est

conclud ce qui est jugé expédient par la pluralité des voix, non

criminellement, mais civilement, car je n'ay jamais veu condamner aucun

à mort, à la peine corporelle, ny à aucun bannissement entre nos Hurons,

comme il se fait quelquefois parmy les autres Nations Canadiennes.

Ils font des assemblées générales, sçavoir de regions loingtaines, d'où

il vient chacun an un Ambassadeur de chaque Province, au lieu destiné

pour l'assemblée, où il se fait de grands festins, & dances, & des

presens mutuels qu'ils se font les uns aux autres, & parmy toutes ces

caresses, ces resjouissances, & ces accolades, ils contractent amitié de

nouveau, & advisent entr'eux du moyen de leur conservation, & par quelle

manière ils pourront perdre, ruyner & exterminer tous leurs ennemis

communs: tout estant faict, & les conclusions signées, non avec la

plume, mais du doigt de leur fidelité, ils prennent congé les uns des

autres, & s'en retournent chacun en leur païs, avec tout leur train &

equipage, à la Lacedemonienne, le plus souvent un à un.

Peu s'en est fallu que je ne me sois oublié d'écrire icy un traict qui

ne doit pas estre teu. La coustume que nous avons de faire lever la main

à ceux de qui on exige une verité en justice, que nous appellons faire

serment, est pratiquée parmy nos Canadiens & Montagnais, mais en une

autre manière, car ils presentent à tenir une certaine chose qu'ils

appellent _Tustéheson_; qui est une chaîne de rassades d'environ une

brassée de longueur.

Celuy qui la presente à tenir (representant le juge) interroge la partie

& luy demande; est-ce toy qui a faist telle chose, ou bien ne sçais tu

point qui l'a faicte, l'autre est obligé en la prenant de dire verité,

d'autant que par aprés venant à estre trouvé menteur, on ne faict plus

estat de luy non plus que d'un faussaire, mais si celuy qui est apellé

au serment se sent coulpable, alors ne voulant dire la vérité, il ne

prend point aussi le _Tusteheson_, mais faict plusieurs circonlocutions

pour s'exempter de la prendre & se liberer de tout soupçon.

On dit de mesme que les Turcs font rarement de faux sermens, tesmoin

celuy qui ayant mis son argent dans un baston creuzé & voulant faire

ferment par devant le juge, donna ce mesme baston à tenir à son

Creancier qui estoit à son costé, auquel il dit, Monsieur je vous

supplie de grâce, tenez ce baston que je fasse mon ferment & leve la

main, lequel ayant achevé le Creancier tout estonné sçachant tres-bien

qu'il n'avoit esté payé, jetta de colere le baston de son debteur si

rudement contre terre que la fourbe en fut descouverte, car le baston se

rompit & l'argent en sortit, qui fist cognoistre ce debteur trompeur &

non point menteur.

Avant finir ce Chapitre, je vous feray voir par une disgrace qui nous

pensa arriver, comme ils sçavent assez bien proceder en conseil & user

de quelque manière de satisfaction envers ceux qui auroient esté

offencez par aucun d'eux, si on leur en laisse le jugement. Un jour

d'Hyver que beaucoup de Sauvages nous estoient venus voir en nostre

cabane, selon leur coustume ordinaire, un d'entr'eux marry de n'y avoir

place à son gré, vouloit insolemment debouter, un François de son lieu,

si le Pere Joseph qui prit la parolle, ne l'eut prié de ne faire point

de bruit, dequoy irrité le Sauvage sans autre replique prit lors un gros

baston duquel il luy eut deschargé un grand coup sur la teste, si les

François qui se trouverent là presens, ne l'en eussent, empesché &

repoussé les autres jeunes hommes Hurons, qui sembloient des-ja vouloir

estre de la partie contre nos François, par je ne sçay qu'elle envie

qu'ils avoient conceue contre eux.

En ceste esmeute, je remarquay particulièrement, la confiance d'un jeune

homme Huron, lequel se tint effrontement tout nud sans sourciller devant

un François, qui luy tenoit un coustelas eslevé duquel il le vouloit

frapper, & le Huron l'empecher, & en mesme temps luy sauter au collet,

comme il n'eut pas manqué si je n'y fusse arrivé & fait retirer l'un &

l'autre à l'edification de tous, car il y alloit d'un jeu qui n'estoit

point à rire.

Des-ja ce mesme Huron s'estoit gourmé à coup de poings avec un nommé la

Valée, mais un peu desavantageusement pour luy, car encor qu'il tint ce

François par les moustaches, l'autre ne perdoit point temps & luy

approchoit le poing si prés du né qu'il luy en fist sortir le sang,

neantmoins jamais aucun de ses compagnons ne bougèrent pour l'assister,

car ils ont cela de bon, qu'ils disent qu'un à un la partie est egale, &

qu'autrement il y auroit de l'injustice.

Voyant tant de desordre & que tous les barbares sortoient des-ja du

bourg, pour voir ce qui se passoit ou pour estre de la partie m'attachay

des raquettes sous les pieds pour n'enfoncer dans les neiges, & prevenir

le grand Capitaine Auoindaon & tous les vieillards, qui se mirent en

peine pour nous & crioient par tout contre les Moyenti. Comment veut on

tuer nos Nepveux, veut on faire mourir nos Capitaines, François, ennon,

ennon Moyenti, non, non jeunes gens, il ne leur faut point faire de

desplaisir, ils sont nos bons amys, & ceux qui monstrerent plus de

ressentimens pour nous furent les principaux chefs, à sçavoir,

Auoindaon, Onorotandi, Yocoisse, Ongyata & Onnenianetani, qui firent

publier un conseil general à nostre requeste, pour le lendemain matin,

où nous assistames le P. Nicolas & moy, avec tous les Hurons depuis

l'aage de 29 à 30 ans, jusques à l'extreme vieillesse. Celuy qui avoit

voulu donner le coup n'y assista point, non plus que le Pere Joseph, qui

estoit resté à nostre cabane avec tous les François, crainte qu'on y

allast faire quelque frasque ou ravage s'ils s'en feussent absentés, car

il n'y a ny clefs ny serrures aux portes en tous ces païs là, ny

fermeture suffisante qui en puisse deffendre la libre entrée à qui que

ce soit.

Pour moy j'allois librement par tout solliciter les affaires des

François, & empecher qu'on n'atentast plus sur la vie d'aucun de nous, &

d'appaiser les Sauvages, mais j'admiré ce traict de bonté en eux, qu'au

plus fort du debat, comme j'allois criant à nos François, (un peu trop

eschauffez) de se retirer & ne blesser personne, il y en eut qui

coururent aussi-tost au village, publians par tout _Onianné Auiel,

Onianné Auiel_. Gabriel est bon, Gabriel est bon, tant ils sont amis des

amateurs de la paix.

Le conseil assemblé, le grand Capitaine nous fit soir auprés de lui,

puis ayant imposé silence, il s'addressa à nous & nous parla en sorte

que toute l'assemblée le pû entendre. Mes Nepveux, à vostre requeste

j'ay faict assembler ce conseil general, afin de vous estre faict droict

sur les plaintes que vous m'avez faictes, de quelque malicieux qui vous

ont voulu offencer, mais d'autant que ces gens icy sont ignorans du

faict, proposez vous mesme vos plaintes & declarez hautement en leur

presence ce qui est de vos griefs, & en quoy & comment vous avez esté

offencez, & sur ce je bastiray ma harangue & vous ferons justice, car

nous ne desirons pas qu'aucun vous fasse de desplaisir, mais au

contraire que l'on vous rende tout le service que l'on pourra, pendant

que nous aurons ce bien de jouir de vostre presence.

Nous ne fusmes pas peu estonnez d'abord de la prudence & sagesse de ce

Capitaine, & comme il proceda en tout fort sagement jusqu'à la fin de sa

conclusion, qui fut fort à nostre contentement & edification.

Nous proposames donc nos plaintes, & comme nous avions quitté un

tres-bon païs & traversé tant de mers & de terres avec infinis dangers &

mesaises, pour leur venir annoncer la parole de Dieu, le chemin du Ciel,

& retirer leur ames de la domination de Loki, qui les entrainoit tous

aprés leur mort dans un abisme de feu sousterrain, puis pour les rendre

amis & comme parens des François qui les cherissoient, & neantmoins

qu'il y en avoit entr'eux qui avoient voulu tuer nostre frere Joseph,

particulierement un tel que nous nommasme.

Quoy leur dis-je, pour leur faire admirer la bonté & les richesses de la

France, et leur oster l'opinion que les leurs ayent allechez les

François, nous mangions de la graisse à plain soul, car c'est là leur

plus friant morceau. Les outardes, les grues & les perdrix, nous

estoient tellement communes, que cela ne nous estoit non plus espargné

qu'à vous le bled d'Inde. Les pauvres mesmes ne veulent point manger de

la chair de nos chiens. Nos maisons sont basties non d'escorces & de

bois comme les vostres, mais de pierres & matériaux solides. Les champs

sont tous semez de bon bled, de bonnes prunes & de racines excellentes,

voudriez vous croire à present que nous soyons venus chercher à disner à

vos portes, & que la necessité nous ait porté à un si miserable païs,

desnué de toutes douceurs, comme vous advouez vous mesmes, puis que nous

estions si fort à nostre ayse & que toutes choses nous venoient à

souhait, ayez donc de l'amitié pour nous, puis que l'amour que nous

avons eu pour vous, nous a faict quitter tant d'ayse & de contentement,

& faict jeusner fort austerement en procurant le salut de vos ames.

Ayant fini, le Capitaine ranga un long temps sur nos plaintes, & leur

remonstra l'excellence de nostre condition relevée entre celle des

autres François, qu'ils estimoient moins que nous, (à cause qu'ils ne

parloient point à Dieu disoient ils,) puis leur dit que ce jeune homme

avoit eu grand tort d'avoir voulu tuer le Pere Joseph, que nous ne leur

rendions aucun desplaisir, & qu'au contraire nous leur procurions du

bien & de la consolation, pour cette vie & pour l'autre, en nous privant

nous mesmes de nostre propre repos. Et bien dit-il, que voulez vous

qu'ils fassent davantage pour vous, ils vous instruisent, ils enseignent

vos enfans, ils parlent à Dieu pour nous, & nous traictent comme leurs

parens, & pour recompense nous leur voulons rendre des desplaisirs? quoy

la chose seroit elle raisonnable, non, il n'en sera pas ainsi.

Il leur remonstra de plus; que s'il estoit sçeu à Kebec, qu'ils nous

eussent voulu mal traicter, que les François en pourroient avoir du

ressentiment, & par ainsi qu'il falloit estouffer ce desordre & nous

laisser vivre en paix & repos parmy eux. Et pour conclusion, ils nous

prierent d'excuser la faute d'un particulier, lequel nous devions tenir

seul avec eux, pour un chien, à la faute duquel les autres ne trempoient

point, & nous dirent pour exemple que des-ja depuis peu, un des leurs

avoit griesvement blessé un Algoumequin, en jouant avec luy, & qu'ils

s'estoient accordez sans guerre, moyennant quelque petit present, &

celuy là seul tenu pour un chien & meschant qui avoit faict le coup, &

non les autres qui estoient bien marris d'un tel accident.

Ils nous firent aussi present de quelques sacs de bled d'Inde, que nous

acceptames, & fumes au reste caressez de toute la compagnie, avec mille

prières d'oublier tout le passé & demeurer bons amis comme auparavant; &

nous conjurerent de plus, fort instamment d'assister tous les jours à

leurs festins & banquets, ausquels ils nous feroient de bonnes sagamitez

diversement préparées & que par cette hantize & familiere conversation

qu'apportent les festins & repas, nous nous maintiendrions plus

facilement dans l'intelligence & la bonne amitié, que se doivent parens

& amys si proches, & que de verité ils nous trouvoient assez pauvrement

accommodez & nourris dans nostre petite cabane, de laquelle ils eussent

bien desiré nous retirer pour nous mettre mieux dans leur bourgade, où

nous n'aurions autre soin que de prier Dieu, les instruire en nos

sciences, & nous gouverner doucement avec eux, mais comme un continuel &

assidu bruit de la mesnagerie n'estoit point compatible à nostre humeur

non plus qu'à nostre condition, nous les remerciames de leur bonne

volonté, fismes porter nostre maiz à nostre cabane & primes congé de la

compagnie, fort satisfaicts les uns des autres.

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_De la guerre, des armes dont usent nos Hurons, &

comme nous les empechames de sortir contre les

Neutres des-ja tout prests de nous courir sus;

avec une exemple d'Uladislas Roy de Hongrie pour

la fidelité, &c._

Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles. · 第 41 / 90 题