Aux vieillards se trouve la sagesse, dit le Sage. Pline en une Epistre
qu'il escrit à Fabate, rapporte que Pyrrhe Roy des Epiotes demanda à un
Philosophe qu'il menoit avec luy, quelle estoit la meilleure cité du
monde. Le Philosophe luy respondit, la meilleure cité du monde c'est
Maserde, Sire, un lieu de deux cens feus en Achaye. Le Roy estonné de
cette response luy en demanda la raison, & en quoy il recognoissoit tant
d'excellence, & de prerogative en ce petit lieu, pour ce (dit le
philosophe) que tous les murs de la ville sont battis de pierres noires,
& tous ceux qui la gouvernent ont les testes blanches. Le Roy admirant
sa responce conforme à tout ce qu'en a jamais tenu la sage antiquité, se
teut & demeura satisfaict, çar il est tellement important & necessaire
en tout estat, que les vieillards & hommes prudents en ayent la conduite
& le gouvernement, que sans cet ordre on n'en peut esperer qu'un notable
detriment, & en fin la ruyne totale.
Les siecles passez nous en fournissent une infinité d'exemples, &
l'Escriture Saincte d'une signalée, advenue au commencement du regne de
Roboam, fils de Salomon, lequel pour avoir suivy le conseil des jeunes,
comme jeune qu'il estoit, autant d'esprit que d'années, perdit en un
moment dix lignées qui se revolterent contre luy.
C'est pourquoy les anciens Romains, se sont rendus sages des fautes
d'autruy, & prirent cette coustume des Lacedemoniens, & d'autres
nations, entre lesquels il y avoit une loy imposée aux jeunes, d'honorer
les anciens, & que les honorables vieillards, & non les autres,
pouvoient avoir la charge de judicature, & le gouvernement de la
Republique.
Nous lisons en l'Histoire que le R. P. Frere Alphonse de Benani des
mineur Recollects a fait de la conversion du nouveau Royaume de Mexique,
que le peuple appelle Moqui, voulant establir parmy eux un bon
Capitaine, ils s'assemblerent tous au marché, & là ils garottent & lient
tout nud à un pilier, celuy lequel ils pensent estre propre, & puis tous
le fouettent avec des chardons, ou des espines picquantes, cela estant
fait, ils l'entretiennent par des plaisantes farces, & des joyeuses
faceties: & s'il se monstre Stoiquement insensible à tout, sans pleurer
ny faire des laides mines ou grimaces pour l'un, & sans aucunement rire
ou se resjouyr pour l'autre; alors ils le confirment, & asseurent pour
preux & vaillant Capitaine, lequel avec les anciens s'assemblent lors
qu'il est expedient, pour conférer & discerner des choses necessaires &
convenables, lesquelles estant vuidées & determinées, le grand Capitaine
sort luy mesme pour les declarer & publier au peuple, sans s'en attendre
à personne.
Si entre nous en l'élection des juges, Chefs, & Superieurs, on faisoit
de semblables espreuves je m'asseure qu'il n'y auroit pas tant de
brigues à la poursuitte des charges que la seule vertu emporteroit le
prix, Ô mon Dieu, nous ne sommes pas dans un siecle assez bon, car
l'insolence & l'ambition de la jeunesse a prevalu par dessus la pieté
des anciens, desquels ils font litière, & les tiennent en mespris, c'est
à ceux là à qui le grand fainct Gregoire adresse ces paroles pour leur
faire ressouvenir qu'estans hommes & fautifs comme les autres, ils ne
doivent pas perdre le don d'humilité, & la prudence qui les doit regler,
& apprendre la conduite de leurs sujets.
Les Superieurs, dit-il, ne doivent pas regarder à la puissance de leur
dignité, ains l'e galler de la condition humaine qu'ils ont envers leurs
sujets. Ils ne se doivent point réjouyr de se voir Supérieurs des
hommes, trop bien de leur estre profitable, mais il advient souvent que
celuy qui gouverne, s'oublie en son coeur à cause de sa preeminence, &
voyant que tout passe par son commandement, & qu'il est promptement
obey, & que tous les sujets louent le bien qu'il fait, & ne contredisent
point le mal, (tant s'en faut, ils louent souvent ce qu'ils devroient
blasmer) seduit par les choses qui luy sont inferieures, le coeur
s'enfle par dessus soy, & se voyant appuyé par dehors de la faveur &
applaudissement populaire, il demeure vuide de vertu, & s'oublie
soy-mesme, prestant l'aureille aux flateries, & croit que cela est ainsi
comme il l'entend par dehors, & non comme il est au dedans reellement &
veritablement: c'est la cause pourquoy il mesprise ses inférieurs, & ne
se souvient pas qu'ils luy sont egaux en la nature, & juge que sa vie
vaut mieux que la leur, d'autant qu'il les surpasse eu puissance, & par
ce qu'il peut le plus, il presume de sçavoir plus qu'eux tous.
Nos Capitaines Sauvages ont bien quelque espece de vanité semblable,
mais elle est cachée au dedans, & ne l'osent faire paroistre au dehors
peur de confusion. Ils ne font non plus de ces espreuves des Moqui, lors
qu'ils admettent ou eslisent les Capitaines, & Chefs de leur Republique,
mais ils ont ce soin qu'ils paroissent vertueux & vaillans, & qu'ils
soient plustost vieux que de moyen aage, & n'en admettent jamais aucun
jeune d'aage, dans leur conseil, ny pour la police, ny pour la guerre,
qui ne soit vieil de l'esprit, & desquels, on ne puise esperer un bon
conseil, une bonne conduite, & de bons effets, car comme disoit le Roy
Cyrus, il n'appartient à nul de commander, s'il n'est meilleur que ceux
à qui il commande.
Ils viennent ordinairement par succession ainsi que la Royauté par deça,
ce qui s'entend si le fils d'un Capitaine ensuit la vertu du pere; car
autrement ils font comme aux vieux siecles, lors que premièrement ces
peuples esleurent des Roys; mais ces Capitaines n'ont point entr'eux
autorité absolue, bien qu'on leur ait quelque respect & conduisent le
peuple plustost par prières, exhortations & remontrances, qu'ils sçavent
dextrement & rhetoriquement ajancer, que par rigueur de commandement,
c'est pourquoy ils s'y exercent, & y apprennent leurs enfans, car qui
harangue le mieux est le mieux obey.
La multitude des Loix dans un estat, n'est pas tousjours le meilleur, ny
lors que delaissans les anciennes, on en fait souvent de nouvelles,
c'est à dire que ee corps est bien malade, & prest de donner du né en
terre. Lactence Firmian dit que la Republique des Sicioniens dura plus
que celle des Grecs, & la cause fut pour ce qu'en sept cens & quarante
ans, ils n'instituerent onques aucuns Edits nouveaux, & n'outrepasserent
aucune de leurs Loix.
Nos Hurons ont bien peu de maximes, & si à mon advis, ils n'en eurent
jamais d'avantage, sont tousjours dans leurs premieres & y peuvent
perseverer jusques à la fin des siecles, si le Christianisme opposé à
leurs tenebres n'a entrée chez eux, & en tel cas, il leur faudra changer
de vie, de Loix, de maximes, qui sont pour la pluspart autant Sauvages
que brutale & impertinentes.
1. Pour premiere maxime, ils tiennent de ne pardonner jamais, ny faire
grace à aucun de leurs ennemis, que par de grands presens.
2. De desrober qui pourra, aux François, ou estrangers, pourveu qu'on
n'y soit point apprehendé, autrement on vous fairoit trouver en homme de
peu d'esprit.
3. Conviennent qu'il est loisible à un chacun de voir les filles & les
femmes d'autruy indifferemment, sans violence toutefois, & au cas
pareils les femmes, & filles, aller aux hommes, & garçons, sans pouvoir
encourir blasme ou notte d'infamie.
4. Qu'on doit assister les malades, & ne souffrir de mandians, n'y aucun
en disette sans luy faire part de ses biens.
5. De recevoir courtoisement les passans qui ne leur sont point ennemis,
& de se rendre l'hospitalité reciproque.
6. D'avoir un grand soin des os des deffuncts, & de faire des presens
pour le soulagement des ames en l'autre vie.
7. De n'entreprendre aucun voyage de long cours, sans en advertir les
Chefs, & Capitaines, pour ne laisser les bourgs desgarnis de gens de
guerre.
8. Qu'on puisse rompre un mariage quand les mariez ont rompu d'amitié, &
que l'un des deux le desire ou procure.
9. Que personne ne s'impatiente ou fasche pour chose qui arrive, s'il ne
veut estre estimé femme ou effeminé, sinon qu'il y allast de l'honneur
des deffuncts qui ne se peuvent venger, ou tirer raison des offences.
Voyla tout ce qu'ils ont de plus recommandables en leurs maximes, &
qu'ils observent avec plus d'affection & de soins; reste à deduire comme
ils se gouvernent & comportent en leur conseil, qui est tel, que les
anciens, et principaux de la ville ou du bourg, s'assemblent en un lieu
avec le Capitaine où ils proposent & decident tout ce qui est des
affaires de la communauté, non par commandement absolu, mais par
supplications & remonstrances, & par la pluralité des voix, qu'ils
colligent avec des petits fetus de joncs. Il me vient en resouvenir d'un
beau traict que Varron raconte du Senat Romain, lequel a tousjours tenu
en si grande veneration, la Religion que les faux Prestres leur
enseignoient que toutefois & quantes qu'il s'assembloit, bien que ce fut
pour affaires de grande importance, & qui requissent haste & diligence,
la premiere chose qu'on y proposoit devant que decider desdites
affaires, appartenoit à la religion, & veneration des Dieux; & voyla
comme tous les Princes Chrestiens en devroient veritablement user dans
leurs conseils, pour l'honneur & le respect qu'ils doivent au service
nostre Dieu puis qu'ils se disent ses serviteurs; mais helas les maximes
desquelles l'on se sert pour le jourd'huy sont bien différentes &
contraires à celles du mesme Dieu: qui n'a plus de part dans le conseil
des grands; où il n'est point invoqué.
Il y avoit à la ville de sainct Joseph le grand Capitaine de la Province
des Ours, qu'ils appelloient Garihoua Andionxra pour le distinguer des
ordinaires de guerre qu'ils appellent Garihoua doutagueta. Iceluy grand
Capitaine de Province avoit encores d'autres Capitaines sous luy, tant
de guerre, que de police, par tout les autres bourgs & villages de sa
jurisdiction, lesquels en chose de consequence le mandoient &
advertissoient pour le bien du public, ou de la Province: & en nostre
bourg qui estoit le lieu de sa residence ordinaire, il y avoit encore
trois autres Capitaines qui assistoient à tous les conseils avec les
anciens du lieu, outre son Assesseur & Lieutenant, qui en son absence ou
quand il n'y pouvoit vacquer, faisoit les cris & publications par la
ville des choses necessaires & ordonnées. Et ce Garihoua Andionxra
n'avoit pas si petite estime de luy-mesme, qu'il ne se voulut dire frère
& cousin du Roy de France, & de mesme égalité, comme les deux doigts
demonstratifs des mains qu'il nous monstroit joints ensemble, en nous
faisant cette ridicule & inepte comparaison.
Or quand ils veulent tenir conseil, c'est ordinairement dans la cabane
du Capitaine chef & principal du lieu, sinon que pour quelque autre
raison particulière, il soit trouvé autrement expedient. Le cry & la
publication du conseil ayant esté fait, on dispose dans la cabane, ou
lieu ordonné, un grand feu, à l'entour duquel s'assisent sur les nattes,
ou à platte terre, tous les Conseillers en suitte du grand Capitaine qui
tient le premier rang, assis en tel endroit, que de sa place il peut
voir tous ses Conseillers & assistans en face.
Les femmes & filles, ny les jeunes hommes n'y assistent point, si ce
n'est en un conseil general, où les jeunes hommes, de 25 à 30 ans
peuvent assister, ce qu'ils cognoissent par un cry particulier qui en
est fait. Que si c'est un conseil secret, ou pour machiner quelque
trahison ou surprise de guerre, ils le tiennent seulement la nuict,
entre les principaux & plus discrets Conseillers, & n'en descouvrent
rien que la chose projetée ne soit mise en effect, (s'ils peuvent)
prenant pour prétexte de leurs assemblées de nuict, que c'est pour
n'estre divertis par l'aspect d'aucune chose, & que le jour divertissoit
leur esprit, par des objects, & par ainsi que l'on ne devoit s'estonner
s'ils cherchoient l'obscurité pour voir clair à leurs affaires, plus
difficiles à demesler pendant le jour.
Estans tous assemblez, & la cabane fermée, ils font tous une longue pose
avant parler, pour ne se précipiter point, tenans cependant toujours
leur calumet en bouche, puis le Capitaine commence à haranguer en terme
& parole haute & intelligible, un assez long-temps, sur la matière
qu'ils ont à traicter en ce Conseil: ayant finy son discours, ceux qui
ont à dire quelque chose, les uns aprés les autres, sans bruit, sans
s'interrompre, & en peu de mots, opinent & disent leurs advis, qui sont
par aprés colligez avec des pailles, ou petits joncs, & là dessus est
conclud ce qui est jugé expédient par la pluralité des voix, non
criminellement, mais civilement, car je n'ay jamais veu condamner aucun
à mort, à la peine corporelle, ny à aucun bannissement entre nos Hurons,
comme il se fait quelquefois parmy les autres Nations Canadiennes.
Ils font des assemblées générales, sçavoir de regions loingtaines, d'où
il vient chacun an un Ambassadeur de chaque Province, au lieu destiné
pour l'assemblée, où il se fait de grands festins, & dances, & des
presens mutuels qu'ils se font les uns aux autres, & parmy toutes ces
caresses, ces resjouissances, & ces accolades, ils contractent amitié de
nouveau, & advisent entr'eux du moyen de leur conservation, & par quelle
manière ils pourront perdre, ruyner & exterminer tous leurs ennemis
communs: tout estant faict, & les conclusions signées, non avec la
plume, mais du doigt de leur fidelité, ils prennent congé les uns des
autres, & s'en retournent chacun en leur païs, avec tout leur train &
equipage, à la Lacedemonienne, le plus souvent un à un.
Peu s'en est fallu que je ne me sois oublié d'écrire icy un traict qui
ne doit pas estre teu. La coustume que nous avons de faire lever la main
à ceux de qui on exige une verité en justice, que nous appellons faire
serment, est pratiquée parmy nos Canadiens & Montagnais, mais en une
autre manière, car ils presentent à tenir une certaine chose qu'ils
appellent _Tustéheson_; qui est une chaîne de rassades d'environ une
brassée de longueur.
Celuy qui la presente à tenir (representant le juge) interroge la partie
& luy demande; est-ce toy qui a faist telle chose, ou bien ne sçais tu
point qui l'a faicte, l'autre est obligé en la prenant de dire verité,
d'autant que par aprés venant à estre trouvé menteur, on ne faict plus
estat de luy non plus que d'un faussaire, mais si celuy qui est apellé
au serment se sent coulpable, alors ne voulant dire la vérité, il ne
prend point aussi le _Tusteheson_, mais faict plusieurs circonlocutions
pour s'exempter de la prendre & se liberer de tout soupçon.
On dit de mesme que les Turcs font rarement de faux sermens, tesmoin
celuy qui ayant mis son argent dans un baston creuzé & voulant faire
ferment par devant le juge, donna ce mesme baston à tenir à son
Creancier qui estoit à son costé, auquel il dit, Monsieur je vous
supplie de grâce, tenez ce baston que je fasse mon ferment & leve la
main, lequel ayant achevé le Creancier tout estonné sçachant tres-bien
qu'il n'avoit esté payé, jetta de colere le baston de son debteur si
rudement contre terre que la fourbe en fut descouverte, car le baston se
rompit & l'argent en sortit, qui fist cognoistre ce debteur trompeur &
non point menteur.
Avant finir ce Chapitre, je vous feray voir par une disgrace qui nous
pensa arriver, comme ils sçavent assez bien proceder en conseil & user
de quelque manière de satisfaction envers ceux qui auroient esté
offencez par aucun d'eux, si on leur en laisse le jugement. Un jour
d'Hyver que beaucoup de Sauvages nous estoient venus voir en nostre
cabane, selon leur coustume ordinaire, un d'entr'eux marry de n'y avoir
place à son gré, vouloit insolemment debouter, un François de son lieu,
si le Pere Joseph qui prit la parolle, ne l'eut prié de ne faire point
de bruit, dequoy irrité le Sauvage sans autre replique prit lors un gros
baston duquel il luy eut deschargé un grand coup sur la teste, si les
François qui se trouverent là presens, ne l'en eussent, empesché &
repoussé les autres jeunes hommes Hurons, qui sembloient des-ja vouloir
estre de la partie contre nos François, par je ne sçay qu'elle envie
qu'ils avoient conceue contre eux.
En ceste esmeute, je remarquay particulièrement, la confiance d'un jeune
homme Huron, lequel se tint effrontement tout nud sans sourciller devant
un François, qui luy tenoit un coustelas eslevé duquel il le vouloit
frapper, & le Huron l'empecher, & en mesme temps luy sauter au collet,
comme il n'eut pas manqué si je n'y fusse arrivé & fait retirer l'un &
l'autre à l'edification de tous, car il y alloit d'un jeu qui n'estoit
point à rire.
Des-ja ce mesme Huron s'estoit gourmé à coup de poings avec un nommé la
Valée, mais un peu desavantageusement pour luy, car encor qu'il tint ce
François par les moustaches, l'autre ne perdoit point temps & luy
approchoit le poing si prés du né qu'il luy en fist sortir le sang,
neantmoins jamais aucun de ses compagnons ne bougèrent pour l'assister,
car ils ont cela de bon, qu'ils disent qu'un à un la partie est egale, &
qu'autrement il y auroit de l'injustice.
Voyant tant de desordre & que tous les barbares sortoient des-ja du
bourg, pour voir ce qui se passoit ou pour estre de la partie m'attachay
des raquettes sous les pieds pour n'enfoncer dans les neiges, & prevenir
le grand Capitaine Auoindaon & tous les vieillards, qui se mirent en
peine pour nous & crioient par tout contre les Moyenti. Comment veut on
tuer nos Nepveux, veut on faire mourir nos Capitaines, François, ennon,
ennon Moyenti, non, non jeunes gens, il ne leur faut point faire de
desplaisir, ils sont nos bons amys, & ceux qui monstrerent plus de
ressentimens pour nous furent les principaux chefs, à sçavoir,
Auoindaon, Onorotandi, Yocoisse, Ongyata & Onnenianetani, qui firent
publier un conseil general à nostre requeste, pour le lendemain matin,
où nous assistames le P. Nicolas & moy, avec tous les Hurons depuis
l'aage de 29 à 30 ans, jusques à l'extreme vieillesse. Celuy qui avoit
voulu donner le coup n'y assista point, non plus que le Pere Joseph, qui
estoit resté à nostre cabane avec tous les François, crainte qu'on y
allast faire quelque frasque ou ravage s'ils s'en feussent absentés, car
il n'y a ny clefs ny serrures aux portes en tous ces païs là, ny
fermeture suffisante qui en puisse deffendre la libre entrée à qui que
ce soit.
Pour moy j'allois librement par tout solliciter les affaires des
François, & empecher qu'on n'atentast plus sur la vie d'aucun de nous, &
d'appaiser les Sauvages, mais j'admiré ce traict de bonté en eux, qu'au
plus fort du debat, comme j'allois criant à nos François, (un peu trop
eschauffez) de se retirer & ne blesser personne, il y en eut qui
coururent aussi-tost au village, publians par tout _Onianné Auiel,
Onianné Auiel_. Gabriel est bon, Gabriel est bon, tant ils sont amis des
amateurs de la paix.
Le conseil assemblé, le grand Capitaine nous fit soir auprés de lui,
puis ayant imposé silence, il s'addressa à nous & nous parla en sorte
que toute l'assemblée le pû entendre. Mes Nepveux, à vostre requeste
j'ay faict assembler ce conseil general, afin de vous estre faict droict
sur les plaintes que vous m'avez faictes, de quelque malicieux qui vous
ont voulu offencer, mais d'autant que ces gens icy sont ignorans du
faict, proposez vous mesme vos plaintes & declarez hautement en leur
presence ce qui est de vos griefs, & en quoy & comment vous avez esté
offencez, & sur ce je bastiray ma harangue & vous ferons justice, car
nous ne desirons pas qu'aucun vous fasse de desplaisir, mais au
contraire que l'on vous rende tout le service que l'on pourra, pendant
que nous aurons ce bien de jouir de vostre presence.
Nous ne fusmes pas peu estonnez d'abord de la prudence & sagesse de ce
Capitaine, & comme il proceda en tout fort sagement jusqu'à la fin de sa
conclusion, qui fut fort à nostre contentement & edification.
Nous proposames donc nos plaintes, & comme nous avions quitté un
tres-bon païs & traversé tant de mers & de terres avec infinis dangers &
mesaises, pour leur venir annoncer la parole de Dieu, le chemin du Ciel,
& retirer leur ames de la domination de Loki, qui les entrainoit tous
aprés leur mort dans un abisme de feu sousterrain, puis pour les rendre
amis & comme parens des François qui les cherissoient, & neantmoins
qu'il y en avoit entr'eux qui avoient voulu tuer nostre frere Joseph,
particulierement un tel que nous nommasme.
Quoy leur dis-je, pour leur faire admirer la bonté & les richesses de la
France, et leur oster l'opinion que les leurs ayent allechez les
François, nous mangions de la graisse à plain soul, car c'est là leur
plus friant morceau. Les outardes, les grues & les perdrix, nous
estoient tellement communes, que cela ne nous estoit non plus espargné
qu'à vous le bled d'Inde. Les pauvres mesmes ne veulent point manger de
la chair de nos chiens. Nos maisons sont basties non d'escorces & de
bois comme les vostres, mais de pierres & matériaux solides. Les champs
sont tous semez de bon bled, de bonnes prunes & de racines excellentes,
voudriez vous croire à present que nous soyons venus chercher à disner à
vos portes, & que la necessité nous ait porté à un si miserable païs,
desnué de toutes douceurs, comme vous advouez vous mesmes, puis que nous
estions si fort à nostre ayse & que toutes choses nous venoient à
souhait, ayez donc de l'amitié pour nous, puis que l'amour que nous
avons eu pour vous, nous a faict quitter tant d'ayse & de contentement,
& faict jeusner fort austerement en procurant le salut de vos ames.
Ayant fini, le Capitaine ranga un long temps sur nos plaintes, & leur
remonstra l'excellence de nostre condition relevée entre celle des
autres François, qu'ils estimoient moins que nous, (à cause qu'ils ne
parloient point à Dieu disoient ils,) puis leur dit que ce jeune homme
avoit eu grand tort d'avoir voulu tuer le Pere Joseph, que nous ne leur
rendions aucun desplaisir, & qu'au contraire nous leur procurions du
bien & de la consolation, pour cette vie & pour l'autre, en nous privant
nous mesmes de nostre propre repos. Et bien dit-il, que voulez vous
qu'ils fassent davantage pour vous, ils vous instruisent, ils enseignent
vos enfans, ils parlent à Dieu pour nous, & nous traictent comme leurs
parens, & pour recompense nous leur voulons rendre des desplaisirs? quoy
la chose seroit elle raisonnable, non, il n'en sera pas ainsi.
Il leur remonstra de plus; que s'il estoit sçeu à Kebec, qu'ils nous
eussent voulu mal traicter, que les François en pourroient avoir du
ressentiment, & par ainsi qu'il falloit estouffer ce desordre & nous
laisser vivre en paix & repos parmy eux. Et pour conclusion, ils nous
prierent d'excuser la faute d'un particulier, lequel nous devions tenir
seul avec eux, pour un chien, à la faute duquel les autres ne trempoient
point, & nous dirent pour exemple que des-ja depuis peu, un des leurs
avoit griesvement blessé un Algoumequin, en jouant avec luy, & qu'ils
s'estoient accordez sans guerre, moyennant quelque petit present, &
celuy là seul tenu pour un chien & meschant qui avoit faict le coup, &
non les autres qui estoient bien marris d'un tel accident.
Ils nous firent aussi present de quelques sacs de bled d'Inde, que nous
acceptames, & fumes au reste caressez de toute la compagnie, avec mille
prières d'oublier tout le passé & demeurer bons amis comme auparavant; &
nous conjurerent de plus, fort instamment d'assister tous les jours à
leurs festins & banquets, ausquels ils nous feroient de bonnes sagamitez
diversement préparées & que par cette hantize & familiere conversation
qu'apportent les festins & repas, nous nous maintiendrions plus
facilement dans l'intelligence & la bonne amitié, que se doivent parens
& amys si proches, & que de verité ils nous trouvoient assez pauvrement
accommodez & nourris dans nostre petite cabane, de laquelle ils eussent
bien desiré nous retirer pour nous mettre mieux dans leur bourgade, où
nous n'aurions autre soin que de prier Dieu, les instruire en nos
sciences, & nous gouverner doucement avec eux, mais comme un continuel &
assidu bruit de la mesnagerie n'estoit point compatible à nostre humeur
non plus qu'à nostre condition, nous les remerciames de leur bonne
volonté, fismes porter nostre maiz à nostre cabane & primes congé de la
compagnie, fort satisfaicts les uns des autres.
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_De la guerre, des armes dont usent nos Hurons, &
comme nous les empechames de sortir contre les
Neutres des-ja tout prests de nous courir sus;
avec une exemple d'Uladislas Roy de Hongrie pour
la fidelité, &c._