Bien heureux est celuy qui supporte la foiblesse & la fragilité de son
prochain, comme il seroit fort ayse d'estre supporté en la sienne,
disoit nostre Seraphique Pere S. François, car en cela gist la vraye
charité & le vray amour que nous devons avoir l'un pour l'autre.
Veritablement y a bien de quoy se mortifier & exercer la patience en la
compagnie de nos Sauvages, aussi bien qu'en celle de beaucoup
d'impertinens & vicieux Chrestiens, car si d'un costé & en de certaines
actions; ils monstrent de la vertu, ils ont d'ailleurs des imperfections
qui ternissent bien le lustre de leur vertu, car il n'y a personne pour
bon qu'il soit qui n'aye en soy quelque chose à reprendre, ny si
meschant & imparfaict, qui n'aye quelque, chose à louer, disoit un
ancien Sage entre les Grecs.
Ils manquent sans jalousie, à la fidelité conjugale que le mary & la
femme se doivent reciproquement, j'entends psrmy les Hurons, car pour
les Canadiens & Montagnais on les tient plus honnestes en effects &
moins en paroles au dire de quelqu'uns.
Le peché du mensonge est un vice detestable en la bouche du Chrestien,
car pour petit qu'il soit il nous conduit dans l'infidelité c'est
pourquoy nous pouvons à bon droict estimer du menteur comme d'un puits
de malediction ou toutes sortes de vices, & de pechez abondent, car
jamais le mensonge n'est seul en une ame: c'est un Prince des tenebres,
qui a une longue suitte, & devant lequel les seuls meschans flechissent
le genouil. O mon Dieu pere de verité faictes nous abhorrer le mensonge
& nous deffendez de la langue mensongere; car les infidelles mesmes
l'ont en abomination.
La loy establie entre les Galamantes faisoit mourir l'homme surpris en
mensonge, pour les maux qu'il cause dans une communauté, & celle que
Periandre establit en la Republique des Corinthiens portoit, que l'homme
ou la femme, qui au prejudice d'autruy diroit quelque menterie,
porteroit par l'espace d'un mois une pierre en sa bouche, pour ce qu'il
n'est point raisonnable que celuy qui a l'habitude de mentir soit
tousjours en liberté de parler.
Que si ces Loix estoient establies & observées entre les Chrestien, nous
serions heureux & deviendrions tous enfans & imitateurs de Dieu, qui
faict particuliere profession de la verité plus que de toute autre
chose, de laquelle les Romains faisoient anciennement tant d'estat, que
l'Empereur au triomphe qu'il fist de Marc Anthoine & Cleopatra amena à
Rome un Prestre d'Egypte aagé de soixante ans, lequel, en tous les jours
de sa vie n'avoit jamais dit un seul mensonge. A raison dequoy le Sénat
ordonna que soudain il fut faict libre & creé grand, Prestre, & qu'il
luy fust dédiée une statue & posée entre celles des plus renommez hommes
des anciens, & condamnerent un de leur citoyen accoustumé à mentir, ce
Religieux Sénat ayant plus d'égard à la vertu qu'aux considerations de
la faveur.
Nos Sauvages ont d'autres imperfections en suitte du mensonge, qui est
neantmoins en eux plustost souplesse d'esprit que malice affectée, car
s'ils en disent entr'eux (ce qui arrive assez rarement,) c'est lors
principalement qu'ils se veulent recréer & en donner à garder aux
estrangers avec lesquels ils sont assez libres: ils promettent aussi
ordinairement plus qu'ils n'ont souvent dessein d'accomplir, sinon à
leurs compatriots, & pour avoir quelque chose de nous ils sçavent bien
flatter & vous amadouer, & pour cela vous ne tenez encor rien, si ce
n'est des plus sages d'entr'eux qui feroient conscience de vous tromper.
Voyons de la vengeance.
Manille demandoit une fois à Cesar, qu'elle chose estoit celle qu'il
avoit faicte de laquelle il creut avoir rapporté gloire, & de laquelle
se souvenant, il se resjouissoit le plus: il pensoit peut estre qu'il
luy parleroit de ses victoires & de ses triomphes. Mais ce prince
genereux, faisant plus d'estat de la vertu que de ses conquestes, luy
respondit: par les Dieux immortels je te jure, ô Manille, que je
n'estime avoir merité gloire de nulle autre chose de ceste vie, ny nulle
autre ne me cause tant d'allegresse, que de pardonner à ceux qui me font
injure & gratifier ceux qui me servent, que responderez vous à cela, ô
vindicatifs & avares.
Nous lisons une presque semblable humanité & generosité, dans l'histoire
generale du Peru, en la personne de l'un des derniers Yncas, qui a regné
avant la prise de leur Empire par les Espagnols, lequel ayant esté
adverty par ses Capitaines, que les soldats de son armée faisoient
avaller à leurs ennemis & aux prisonniers qu'ils prenoient en guerre,
d'un certain poison, qui les traisnoit dans une perpétuelle langueur,
les estropioit de tous les membres, les rendoit perclus de leur
jugement, defigurez en leur visage, & exposez à des peines
insupportables dedans & dehors, à quoy ils prenoient un singulier
plaisir (cruels qu'ils estoient) plustost que de les voir si tost
mourir. Il leur envoya dire qu'ils eussent à faire brusler à petit feu,
tous ceux qu'on pourroit convaincre d'avoir uzé d'une cruauté si grande,
& à proceder exactement en cette execution, afin qu'il ne restast à
l'advenir aucune memoire de ces meschans; Ce qui fut de tout point
executé, & accomply, pour un exemple rare à tous les gens de guerre
qu'un courage noble & généreux n'est jamais cruel à son ennemy vaincu
non plus qu'impatient dans les disgraces de la fortune, car l'impatience
& la cruauté sont les marques d'un coeur ravalé & mal instruict.
Si nos Hurons avoient ce pouvoir sur leur esprit comme ils ont en
d'autre chose, de pardonner à leurs ennemis, ou de les traicter
humainement comme ces autres infidelles, avec la pureté qui leur manque,
il ne leur faudroit plus autre chose que la croyance & le baptesme
qu'ils ne furent gens de bien, mais ils ne pardonnent pas facilement à
quiconque des estrangers a offencé leur patrie, je dis estrangers, par
ce qu'entr'eux ils s'offencent rarement & se pardonnent facilement, ce
qui leur est aysé à cause de l'amour qu'ils ont l'un pour l'autre.
Pour l'honnesteté & la civilité il n'y à dequoy les louer non plus
qu'entre nous beaucoup de negligens, qui se tiennent salement & vivent
rustiquement sous prétexte de pauvreté & devotion. Devotion trompeuse ou
plustost follie d'esprit, car la vraye devotion est tousjours
accompagnée de l'honnesteté & civilité avec la candeur, qui bannit toute
dissimulation.
Ils n'usent d'aucun compliment parmy eux, & sont fort mal nets en
l'apprest de leurs viandes, particulierement lors qu'ils sont par la
campagne. S'ils ont les mains salles, ils les essuyent à leurs cheveux,
ou au poils de leurs chiens, & ne les lavent jamais, si elles ne sont
extremement salles: ce qui est encore plus impertinent, ils ne font
aucune difficulté de pousser dehors les mauvais vents de l'estomach
parmy le repas & en toute compagnie, dequoy je les reprenois
quelquefois, mais fort doucement, aussi s'en prenoient ils à rire.
Ils font aussi naturellement fort paresseux & negligens, & ne s'adonnent
à aucun travail du corps, que forcé de la necessité, particulierement
les Canadiens, & Montagnais plus que toutes les autres Nations, c'est
pourquoy ils en ressentent souvent les incommoditez, & la faim qu'ils
ont quelque fois extreme.
D'estre fins larrons, nos Hurons & les petuneux y sont passez maistres,
non les uns envers les autres, car cela arrive fort rarement, mais
seulement envers les estrangers, desquels toutes choses leur sont de
bonne prise, pourveu qu'ils n'y soient point attrapez, comme ils sont
quelquefois à la traicte, où les François se donnent principalement
garde des mains & des pieds des Hurons.
J'ay admiré le compte qui m'a esté fait autrefois d'un coupeur de
bourse, lequel ayant convenu de prix avec un marchand coustelier à
Paris, de luy faire un petit cousteau à sa mode moyennant un quart
d'escu, le cousteau faict & payé, le coustelier qui desja avoit prié par
plusieurs fois l'honneste homme de luy dire de grace à quoy faire un tel
cousteau, le bon compere trop simple se laissa approcher de trop prés du
drolle pour luy en dire le secret, car en luy disant tout bas à
l'oreille, c'est pour couper des bourses, il luy couppa la sienne, &
remporta son quart d'escu avec le petit cousteau, sans que le pauvre
coustelier s'en apperçeut qu'un petit quart d'heure trop tard.
Nos Hurons font quelquefois des traicts qui ne sont gueres moins
subtils, non à couper des bourses, car ils n'ont point l'usage d'argent,
sinon pour servir de parures, mais à prendre toute autre chose, où ils
peuvent mettre les mains, ou les pieds, qui leur sont de secondes-mains,
car avec iceux ils sçavent fort bien destourner les choses, & s'en
saisir lors que vous y pensez le moins; Nous y avons esté souvent pris
en nostre cabane, sans que nostre soin & nostre oeil nous pût garantir
de ces fascheuses visites: Je m'en plaignois quelquefois aux cabanes,
mais qu'elle adresse, ou la subtilité de derober sas estre recognu, est
estimée sagesse, & bestise de s'y laisser surprendre.
J'ay veu, aux Hurons, jusques aux clefs des coffres de nos Mattelots,
des petits morceaux de fer, des peignes, quelques pièces de verre, &
autres petits fatras pendus au col des jeunes enfans, que leurs parens
avoient desrobé aux François. On estime avec raison la subtilité, & la
patience du petit garçon de Spartes, lequel ayant desrobé & caché un
renardeau sous sa robbe, ayma mieux se laisser ouvrir & deschirer les
entrailles par ce meschant animal, que de découvrir son larrecin, & en
avoir le fouet, qui luy eut esté plus tolerable. L'invention d'un Huron
n'est guere moins admirable, lequel ayant dérobé une cuillier d'argent
aux François, la cacha subtilemenr dans la partie plus secrette de son
corps, aymant mieux en souffrir la douleur, que la honte d'estre estimé
lourdaut.
S'il arrive, ce qui se voit fort rarement comme j'ay dit, que quelqu'un
d'entr'eux ait derobé son voisin, & que celuy qui a esté volé ait desir
de recouvrer la chose perdue, il a recours au Medecin Magicien: auquel
il manifeste sa perte, & le conduit dans sa cabane, ou en celle qu'il
soupçonne estre le larron, cela fait, Loki ordonne des festins, pour
premier appareil, (car ces malheureux là n'oublient jamais la cuisine)
puis pratique ses magies, par le moyen desquelles il decouvre le voleur
(à ce qu'ils disent) s'il est present dans la mesme cabane, & non s'il
est absent, car il n'appartient qu'au grand Oki de sçavoir les choses
plus esloignées.
C'est pourquoy le François qui derroba, les rassades au bourg de sainct
Nicolas, autrement de Toetichain, eut raison de s'enfuir en nostre
cabane, qui en estoit à trois lieuës loin, lors qu'il sçeut l'arrivée du
petit Oki dans son logis, pour le sujet de son larrecin, & ne nous dit
point la cause de sa fuitte que long-temps aprés, que nous le trouvames
saisy de ses rassades, dequoy, nous le tençames fort, tant de l'offence
commise, que pour nous avoir mis par cette mauvaise action, en danger de
nous faire mourir par les Sauvages, s'il eut esté descouvert; car en ces
pays la, la faute d'un particulier est souvent punie en plusieurs.
Les Canadiens, & Montagnais, ne sont point larrons, du moins n'avons
nous pas encor eu suject de nous en plaindre, encor qu'ils entrent assez
librement dans nos chambrettes, & parmy nostre Convent, où ils nous
pourroient faire du tort s'ils vouloient. Je ne sçay neantmoins s'ils
auroient la mesme retenue envers les autres François, y ayans pareille
liberté, c'est pourquoy il sera tousjours bon d'estre sur la mesfiance,
mere de seureté, pour ne donner sujet de mal faire à personne, comme
j'ay dit, que pour ce regard on ne se puisse encor plaindre, & qu'il ne
se parle d'aucun larron parmy eux.
Il arriva un jour que deux jeunes garçons, l'un Huron, & l'autre
Montagnais, furent visiter nostre Convent de nostre Dame des Anges: or
comme le Huron se fut apperçeu d'un gros pain que nos Religieux avoient
serré dans la grande chambre d'embas, il jetta si bien ses mesures, &
conduit si à propos ses detours, qu'il s'en saisit sans que personne
l'apperçeut, non pas mesme son compagnon, lequel sçachant aprés la
malice du Huron, marry que ce desplaisir nous eut esté rendu en sa
compagnie, nous demanda permission de courir aprés le volleur, comme il
fit, & nous rapporta le pain, dequoy je fus d'autant plus edifié, que ce
Montagnais nous adverty luy-mesme de la faute de son Huron.
Les filles Canadiennes qui d'ailleurs permettent en cachette beaucoup de
licences contre la pudeur, semblent à l'extérieur sages & honnestes,
tant en leurs paroles, qu'en leurs deportemens, & c'est ce qui m'en
avoit tousjours faict bien juger, neantmoins on m'a voulu faire croire
du depuis qu'il n'y avoit que les femmes mariées d'honnestes, & que les
filles voyoient en cachette de leurs amis pour trouver marys, c'est à
dire qu'elles sont seulement sages en publiq, & non en particulier, mais
pour moy je doute encor qu'elles soient libertines ayant veu de si
modestes, & point du tout d'impertinentes, soit de paroles ou de gestes.
Il y en a qui veulent dire en suitte de la mauvaise opinion qu'ils ont
de ces filles, qu'on n'entend que salletez dans les cabanes des
Montagnais, pour moy j'y ay passé plusieurs jours & ne l'ay point
apperçeu, je confesse bien que je n'entendois pas leur langue, sinon
fort peu de mots, mais je croy que le Truchement m'en eut adverty, &
puis en leur geste j'en eusse descouvert quelque chose. Pour les cabanes
des Hurons il y a quelque chose de cela, aussi le peché y est il plus
commun, quoy qu'il ne s'y commette qu'en cachette.
Plutarque rapporte que la femme de Tuccydes le Grec estant un jour
interrogée, comme elle pouvoit endurer la puanteur de la bouche de son
mary, elle respondit qu'elle croyoit que tous les autres hommes
l'avoient semblable. Il y a des particuliers qui ont voulu dire que tous
les Sauvages avoient la bouche puante, pour moy je n'en sçaurois que
dire, & ne l'ay pas mesme apperceu de nos escoliers Hurons, qui nous
approchoient d'assez prés en leur faisans dire leur leçons, bien est il
vray que la pluspart des Montagnais me sembloient sentir mal des
graisses de loups marins, qui leur servent d'oignement & de civette, car
le musc leur semble puant comme l'haleine d'un qui auroit mangé de
l'ail, laquelle ils ne peuvent supporter, je l'ay veu par experience
lors que par necessité nous estions contraints de manger d'un petit
oignon du pays, qui sent l'ail & l'oignon, d'où l'on peut inferer qu'ils
n'ont point la bouche puante. Il y en peut neantmoins avoir quelqu'uns
de ce calibre, aussi bien que des filles libertines, & des garçons
dissolus en paroles, ce qui n'est que trop ordinaire aux Hurons, & peut
y en avoir parmy les Montagnais, avec lesquels ces particuliers se
peuvent estre rencontrez.
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_Des Capitaines, Superieurs, & anciens, de leurs
maximes en general, & comme ils se gouvernent en
leur conseil & assemblées._