CHAPITRE VII

Nous passames par plusieurs nations Sauvages, mais nous y arrestames

assez peu à chacune, aux unes une nuict, & aux autres quelques heures

seulement, pour tousjours advancer chemin, sinon aux Ebicerinys &

Sorciers, où nous sejournames deux jours entiers, tant pour nous reposer

de la fatigue du chemin, ue pour traicter avec eux de la marchandise de

nos Hurons, pour de leurs pelleteries.

La rencontre que nous fismes icy du P. Nicolas, pour estre la première

depuis nostre partement de Kebec, nous obligea puissamment de nous

entrecaresser & nous resjouir en nostre Seigneur de ceste heureuse

entreveuë, laquelle fut suivie d'un festin que ce bon Pere ordonna à la

façon du païs, qui me sembla excellent au de là de toute la bonne chere,

que j'ay jamais faict en nostre Europe, mais pour ce que la merveille ne

s'est pas portée jusque à dans un tel excés, que je doive apprehender de

le dire; figurez vous quels pouvoient estre les mets de ce festin, un

peu de poisson blanc, avec des citrouilles du païs, le tout cuit

ensemblement en de l'eau pure, sans autre sausse que du bon appétit, qui

ne pouvoit manquer à un homme, qui avoit tres-mal souppé & encor plus

mal couché, mouillé dessus & dessous d'un grand orage, qui nous avoit

duré toute la nuict. Pour de la boisson il ne s'en parle point, que de

la belle eau claire du Lac, qui estoit là devant nostre cabane, non plus

que de linge, de pain & de sel qui ne leur sont point en usage, ny

beaucoup d'autres choses que nostre Europe nous fournit abondamment.

Les François appellent ordinairement les Ebicerinys le peuple sorcier,

non qu'ils le soient tous, mais pour ce que c'est une nation, qui faict

particulière profession de consulter le diable en leur necessité. Lors

qu'ils le veulent communiquer & apprendre quelque chose de luy, c'est

ordinairement dans une petite tour d'écorces, qu'ils dressent à l'escart

dans les bois, ou au beau milieu de leurs cabanes, & là estans enfermez,

ils invoquent leur demon & reçoivent ses oracles plus souvent faux que

vrays. Il y en a beaucoup qui feignent luy parler, & avoir sa

communication, pour estre estimez Pirotois & Magiciens, qui ne luy

parlent pas pour tout, & ne predisent que bourdes & mensonges, car le

diable, pour se faire plus estimer, se faict rechercher & ne se

familiarise point à tous.

Ces Sorciers sont fort coustumiers de donner des sorts, & causer de

certaines maladies, à ceux contre lesquels ils ont quelque hayne, qui ne

se peuvent guerir que par d'autres sorts & remedes extraordinaires, dont

il y en a du corps desquels, ils font sortir des grands serpens & des

longs boyaux, & quelquefois seulement à demy, puis rentrent, qui sont

toutes choses diaboliques & inventées par art magique, à cela prés &

excepté la communication qu'ils ont avec les demons, je les trouvois

assez bonnes gens, fort humains & courtois en leur conversation, & d'un

esprit capable de quelque chose de bon, s'ils estoient cultivez &

instruicts en la loy de Dieu.

Pour leurs habits & leur chevelure, ils les portent à la mode des

Algoumequins courans, mais je me suis fort estonné de voir des hommes

entr'eux, porter en teste un petit capuce rond, comme celuy d'un

Chanoine, faict de petites lanières de fourrures, larges d'un travers de

doigts, proprement assemblez & cousus jusques au bas du col, puis

esparpillées à l'entour des espaules, qui leur battoient environ un pied

de long en guise d'un petit camail: je ne sçay qui leur en a donné

l'invention, ny sur quel modelle ils les ont pris, car avant nostre

arrivée aux Hurons, ils en portoient desja & puis les nostres sont plus

profonds & quarrez, tant y a qu'ils estoient fort bien faicts.

Avec ce petit capuce qui ne leur sert qu'en hyver & pour de longs

voyages, quelques-uns s'accommodent encores de certaines manches de

castors qui leur prennent par derrière les espaules attachez d'une

petite cordelette, & des bas de chausses attachez à leur ceinture qui

leur servent contre le grand froid du Nord qui est tel qu'on n'en

pourroit supporter les atteintes sans ses deffences desquelles ils se

servent quand ils y voyagent.

Quelques uns portent des bonnets de chanvre & d'escorce du bois aussi

fort bien tissus ou ils façonnent deux manières de cornes au dessus

qu'ils croyent leur donner bonne grâce: car plus les choses sont

desguisées plus ils les estiment riches & belles, c'est ce qui a donné

suject à nos Marchands François de bigarer les capots qu'ils leur

traictent de diverses couleurs de houlpe & de faulx passemens.

On dit que les Arrabes ont quelque chose d'approchans de nos Sorciers

tant en leur vie que en leurs vestemens, en leur vie en ce qu'ils sont

presque tous errants, & en leurs vestemens en ce qu'ils n'ont presque

aucune conformité & s'accommodent chacun selon que la pauvreté leur

permet, l'un est tout nud & l'autre un peu couvert. Quelques Arrabes

portent des Turbans, quelques autres des capuces qui les fait sembler

des masques tant ils sont mal faits & grotesquement accommodez.

Il y a une certaine Nation entre eux lesquels on appelle Arrabes à la

barrette, non qu'ils en portent tous, mais le chef seulement. Ce nom

leur est venu de ce qu'un de nos Religieux ayant par megarde perdu sa

calotte vers le fleuve Jourdain, un Arrabe l'ayant ramassée la porta à

son Capitaine disant qu'elle venoit d'un franc (ils appellent

indifferement franc, toutes les nations Chrestiennes; François,

Espagnols, Italiens & autres qui ne sont point nays sujets & esclaves du

grand Turc.) Ce Capitaine fit estat de cette calotte & s'en servit une

année entiere après quoy il la rendit au Gardien de nostre Convent de

Jerusalem, mais à la charge de luy en rendre une neuve, & tous les ans

retourne porter la barette pour en ravoir une autre, laquelle coustume a

tellement prevalu qu'on n'oseroit luy avoir refusé, le bonheur est qu'il

n'y a que le Chef à contenter, car ceux de sa troupe portent de hauts

bonnets pointus ou piramidales & non ronds & cornus comme ceux de nos

Bisseriniens.

Dans ce village des Ebicerinys, je perdis tous les mémoires que j'avois

dressés, des païs & chemins que j'avois observés depuis nostre

embarquement de Dieppe, & ne m'en apperceus qu'à la rencontre de deux

Canots Sauvages, de la nation de bois, nation fort esloignée & avant

dans les terres vers la mer du Su, à mon advis, ils sont dépendans des

cheveux relevez & comme une mesme nation, aussi sont ils nuds entre les

hommes, comme l'enfant sortant du ventre de sa mere, dequoy mes Hurons

sembloient avoir horreur, bien qu'ils ne fussent gueres plus honnestes

eux mesmes, car dans nostre Canot ils ne faisoient non plus difficulté

de se tenir nuds, & pour chose que je leur en die, ils me respondoient,

que c'estoit pour leur commodité, & pour n'estre embarassés de rien en

nageant non pas mesme de leur brayer.

Ces gens de bois, avoient à leur col de petites fraizes de plumes

blanches, & leurs cheveux accommodez de mesme parure. Leur visage estoit

peint par tout de diverses couleurs en huyle fort joliement, les uns

l'avoient d'un costé tout vert & de l'autre rouge, autres sembloient

avoir tout le visage couvert de passemens naturels parfaictement bien

faicts, & autres tout autrement, car chacun a liberté de s'accommoder

comme il veut, & de suivre la mode aussi folle & de moindre coutange que

celle d'icy. Mes Hurons se fardoient aussi le jour, qu'ils devoient

arriver en quelque nation, mais ils y estoient un peu grossiers, &

n'avoient pas ceste gentillesse ny l'invention de plusieurs petites

jolivetez, qu'avoient ces gens de bois.

Le lendemain aprés midy nous trouvasmes un village d'Algoumequins,

auquel nous reposames environ trois heures, pendant lequel temps, il se

fist une chanterie de malade dans une cabane, avec tant de bruit de la

voix, du son des tortues & du frappement de certains battons, que je ne

sçavois qu'en juger, car j'estois encore nouveau dans le païs. A la fin

je fus curieux de m'approcher & voir par la fente de la cabane que ce

pouvoit estre, là où je vis (ainsi que j'ay veu du depuis par plusieurs

fois aux Hurons, pour semblables occasions) dix ou douze hommes, my

partis en deux bandes, assis contre terre & arrangez des deux costez de

la cabane & devant chacune bande estoit une longue perche, platte, large

de trois ou quatre doigts, couchée de long sur la terre à leurs pieds

sur lesquelles il frappoient continuellement avec chacun un baston en

main, à la cadence du son des tortues & des chansons, qu'ils entonnoient

& poursuivoient alternativement, d'un ton le plus haut qu'ils pouvoient,

pensans par là, d'autant plustost obtenir ce qu'ils desiroient, que plus

ils feroient de bruit.

Loki ou Medecin estoit au haut-bout avec sa grande tortue en main, qui

battoit la mesure, & commencoit les chansons que les autres

poursuivoient à pleine teste, mais avec tant d'ardeur qu'il sembloit

qu'ils deussent s'esgorger, suoient de peine & estouffoient de chaleur.

Pendant ce sabbat, cette harmonie de démons, deux femmes tenoient un

petit garçon, pleurant couché tout nud le ventre en haut sur la terre,

vis à vis de Loki, lequel de temps en temps, à quatre pattes

s'approchoit de l'enfant avec des cris & hurlemens comme d'un furieux

taureau, puis le souffloit au ventre, & après estant retourné à sa

place, recommençoient leur tintamarre & charivari, qui finit par un

festin, qui se disposoit pendant la ceremonie au bout de le cabane: de

sçavoir que devint l'enfant, & s'il fut guery ou non, s'y on y adjousta

encore quelque autre façon de faire, je n'en ay rien sçeu du depuis,

pour ce qu'il nous fallut partir incontinent après avoir repeu, traicté

& un peu reposé.

De cette nation, nous allâmes cabaner en un village d'Andatahouats, que

nous disons, Cheveux du poil levé, qui s'estoient venus camper proche la

mer douce, à dessein de traicter avec les Hurons & autres qui

retournoient de la traicte de Kebec, & fusmes deux jours à negocier avec

eux, pendant lesquels je fus visiter la plupart de leurs cabanes, pour

apprendre leur façon de faire, & qu'elle estoit leur humeur, mais je les

trouvay un peu trop serieux, & assez peu courtois, comme gens qui ne

demandoient qu'à bien vendre & d'acheter à bon prix.

Ils avoient leurs cheveux parfaictement bien relevez, peignez & agencez

sur le front, plus droits que ne souloient autrefois porter nos

Courtisans, cela leur donnoit assez bonne grace avec le reste de leur

Matachias, mais la nudité entiere de leurs corps, de laquelle ils n'ont

ny honte ny vergongne, m'estoit d'un grand desplaisir, qui m'empéchoit

de les voir librement. Neantmoins ils ont telle habitude à cela, que les

femmes & filles traictent & demeurent parmy eux, avec la mesme liberté

que s'ils estoient vestus, sans que l'on puisse appercevoir, que cela

fasse de mauvais effets en elles.

Je vis la mesme nuict une quantité de Sauvages pescher l'anguille à la

clarté du feu, en un coin du grand Lac duquel ils tiroient à chaque coup

un de ces longs poissons, qui emplirent à la fin leur Canot, c'estoit

une façon de pescher que je n'avois encore point veuë, & laquelle

neantmoins est fort pratiquée par nos Montagnais, depuis la my-Aoust,

jusques à la Toussaincts, comme celle des loups marins en May & Juin, à

sept lieues de Kebec.

Les Sauvages & Sauvagesses du Bresil & de tous les païs circonvoisins ne

se servent non plus de vestemens que nos Cheveux relevez, & demeurent

nuds, hommes, & femmes comme les enfans sortans du ventre de leur mere.

Mais les femmes & filles des Cheveux relevez plus honnestes &

vergongneuses ont un petit cuir à peu prés grand comme une serviette, du

quel elles se couvrent les reins jusques au milieu des cuisses, & tout

le reste du corps est descouvert, à la façon de nos Huronnes.

Il y a un grand peuple en cette nation, & la pluspart des hommes sont

grands guerriers, chasseurs, & pescheurs. Je vis là beaucoup de jeunes

femmes qui faisoient des nattes de joncs grandement bien tissuës &

embellies de diverses couleurs, qu'elles traittoient après pour d'autres

marchandises à des barbares de diverses nations qui abordoient en leur

bourgade. Ils sont errants, sinon quelqu'uns d'entr'eux qui bastissent

des villages au milieu des bois, pour la commodité qu'ils troquent d'y

bastir & les fortifier, & tous ensemble font la guerre à une autre

nation nommée Assistagueronon, qui veut dire gens feu: car en langue

Huronne Assista signifie de feu, & Eronon signifie Nation. Ils sont

esloignez d'eux à ce qu'on tient, de neuf ou dix journées de canots, qui

sont environ deux cens lieuës & plus de chemin; ils vont par trouppes en

plusieurs régions & contrées, esloignées de plus de cinq cens lieuës,

comme il est aysé à conjecturer en ce qu'on en a veu quelques fois à la

traite de Kebec, & puis de là se transporter par les Nations jusques au

delà de celles des Puants, qui fait d'un lieu à l'autre plus de cinq

cens lieues de pays, où ils trafiquent de leurs marchandises, & en

changent pour des pelleteries peintures, pourceleines, & autres fatras

desquels ils sont fort curieux pour s'accommoder.

En general le pays des Algoumequins desquels ils sont alliez & font

partie; quand à l'estendue, tirant de l'Orient à l'Occident, au rapport

du sieur de Champlain, contient prés de 450 lieuës de longueur, & deux

cens par endroits de largeur du Midy au Septentrion, sous la hauteur de

quarante & un degré de latitude, jusques à quarante huict & 49.

Cette terre est comme une Isle que la grande riviere de sainct Laurens

enceint, passant par plusieurs Lacs de grandes estenduës, sur le rivage

desquels habitent plusieurs Nations, parlans divers langages, aucuns ont

leur demeure arrestée, & autres non. Entre lesquels on en remarque

quelqu'unes qui se percent les narines ausquelles ils pendent des

patinotres bleues, qui peuvent estre pierreries; & d'autres qui se

decouppent le corps par rayes & compartimens, où ils appliquent du

charbon & autres couleurs qui leur demeurent pour tousjours.

Les femmes de toutes ces Nations vivent fort bien avec leurs maris, &

particulièrement celles des Cheveux relevez, lesquelles ont cette

coustume entr'elles, qu'ayans leur mois, elles se separent d'avec leurs

maris, & les filles d'avec leurs peres & meres, & autres parens, & se

retirent en de certaines petites cabanes ou huttes qu'on leur accomode

en lieu escarté & esloigné de leur village, où elles sejournent &

demeurent seules, tout le temps de ces incommoditez, sans avoir aucune

compagnie d'hommes, lesquels leur portent des vivres, & ce qui leur est

necessaire jusques à leur retour, si elles mesmes n'en portent

suffisamment pour leur provision necessaire, comme elles font

ordinairement, ou de leurs compagnes.

Entre les Hurons & autres peuples sedentaires, les femmes ny les filles

ne sortent point de leur maison ou village pour semblables incommoditez:

mais elles font leur manger en de petits pots à part pendant ce temps

là, & ne permettent à personne d'en manger, ny de prendre les repas avec

elles: de sorte qu'elles semblent imiter les juifves, lesquelles

s'estimoient immondes pendant le temps de leur fleurs; Je n'ay pû

apprendre d'où leur estoit venue cette coustume de se separer ainsi,

quoy que je l'estime pleine d'honnesteté, & louable en ce que elles

mesmes nous en advertissoient (avec un peu de honte pourtant) peur que

mangeassions de leur menestre qu'elles croyoient nous devoir causer de

l'incommodité, au contraire de celles d'icy qui n'en sont pas plus

nettes, & s'en taisent neantmoins. O pauvreté, misere & infirmité du

corps humain, que tu es sujet à de maux & incommoditez, plus que les

animaux de la terre mesme, & cependant il n'y à pas moyen de l'humilier,

& luy faire sentir la bassesse & le mespris, que mérite une cabane

infecte, que veut estre venerée comme une Deesse par les fols amoureux

de ce temps.

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_De nostre arrivée au pays des Hurons. Comme une

multitude de Sauvages me vindrent au devant, & la

façon que je fus receu, traicté & gouverné en la

cabane de mon Sauvage._

Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles. · 第 22 / 90 题