Aprés avoir esté rafraichis par quelques jours avec nos Freres; & jouy
de leur douce conversation dans nostre petit Convent, nous montames avec
les barques par le mesme fleuve S. Laurens pour la traite du Cap de
Victoire, d'où il y a de Kebec environ cinquante lieuës. On nous separa
dés l'entrée chacun dans une barque particuliere pour y contenir les
Mattelots en leur devoir de prendre soin des prieres qui se font soir &
matin en tous les bords où les Catholiques dominent; Je desagreois assez
au Capitaine de mon vaisseau dans ce soin, car estant de la prétendue,
il eut bien desiré ou que nous eussions assisté à ses Pseaumes, ou que
nous fussions descendus à la proue, & luy avoir le dessus qui estoit deu
à l'Eglise, mais je ne le pû trouver bon, & tinsmes chacun sa par-tie à
la poupe en paix, & fans dissention, car hors l'interest de la Religion,
il estoit honneste homme, accommodant & cousin du sieur de Caen, lors
nostre Admiral.
Par tout le chemin nous eumes la recreation d'une très-belle veue, d'un
beau paisage, & la consolation d'un temps fort doux, où nous vimes les
terres par tout plattes, belles & unies, un peu sablonneuses neantmoins
couvertes de tres-beaux bois, la riviere fort poissonneuse, & par tout
grande, large & profonde plus qu'aucune de nostre Europe.
Dans l'entretien de mes pensées, il m'arrivoit (d'un si bel object) de
grands souhaits d'y voir des villes & villages bastis, & où l'air & la
chasse sont également bonnes, mais ces pensées n'enfantoient en moy que
des regrets de mon impuissance. Tous les soirs on posoit l'Anchre, & aux
heures du jour que les vents nous estoient contraires on faisoit alte, &
pendant ce temps là on s'alloit promener sur la greve, & dans les bois
clairs & ouverts, qui nous estoient d'une singuliere consolation.
Nous passames aux trois rivieres que je contemplay curieusement pour
estre un sejour fort agréable & charmant. Les François ont nommé ce lieu
les trois rivieres, pour ce qu'il sort des terres une assez belle
riviere, qui se vient descharger dans le grand fleuve de sainct Laurens
par trois principales emboucheures, causées par plusieurs petites Isles
qui se rencontrent à l'entrée de ce fleuve, & puis nous trouvames le Lac
S. Pierre qui contient environ six ou sept lieuës de longueur, trois ou
quatre de large par endroits, & prés de quatre brasses de profondeur,
duquel l'eau est presque dormante & fort poissonneux, environné de
petites collines, ruisseaux & petites rivieres qui s'y deschargent &
rendent le lieu agreable, & plein d'Isles ou Isletes.
A l'issue du Lac, entrames peu aprés, au port du Cap de Victoire, & y
posames l'anchre le jour de la saincte Magdelene environ les six à sept
heures du soir, où desja s'estoient cabanez le long du rivage, grand
nombre de Sauvages de diverses Nations pour la traite des castors avec
les François. Cette contrée est très belle & autant plaisante qu'aucune
qui soit en tout le Canada, jusques à la riviere des prairies, d'où il y
a d'icy environ douze lieuës, & de Kebec plus de soixante. On voit du
port six ou sept Isles toutes de front, couvertes de beaux arbres d'une
égale hauteur, qui couvrent le Lac S. Pierre & la riviere des
Ignierhonons (nation Hyroquoise) qui se descharge icy dans le grand
fleuve, vis à vis du port, beau, large & fort spacieux.
La traite estant faite & les Hurons prests à partir, nous les abordames
en la compagnie du sieur de Caen general de la flotte, lequel nous fit
accepter chacun pour un canot moyennant quelque petit present de haches,
cousteaux, & canons ou petits tuiaux de verre qu'on leur donna pour
nostre despence. Toute la difficulté fut de nous voir sans armes qu'ils
eussent desiré en nous plustost que toute autre chose, pour guerroyer
leurs ennemis, mais comme les espées & les mousquets n'estoient pas de
nostre gibier, nous leur fismes dire par le Truchement que nos armes
estoient spitituelles, avec lesquelles nous les instruirions &
conserverions à l'encontre de leurs ennemis moyennant la grace de Dieu,
& que s'ils vouloient croire nos conseils, les Diables mesmes ne leur
pourroient plus nuire: Cette responce les contenta fort, & nous eurent
dans une très haute estime, tenans à faveur de nous avoir comme nous de
les accompagner, & servir en une si belle occasion.
Le voyage de la France icy, nous avoit esté bien pénible, mais sans
comparaison celuy que nous allions entreprendre quoy que plus court,
nous le devoit estre beaucoup davantage pour tant de perils eminens qui
vous avoisinent en chemin, tous les jours de la mort. Nous invoquames
sur nous la grace du S. Esprit, l'assistance de la Vierge, & des
Saincts, puis nous primes congé des Chefs de la traite, & nous rendimes
avec nos petits paquets dans les cabanes de nos Hurons tout prests à
partir & se mettre en campagne.
Or la raison pour laquelle il nous fallut necessairement separer & nous
mettre chacun dans un canot à part fut pour ce qu'ils sont fort petits,
& qu'il ny peut à chacun que cinq ou six personnes avec les
marchandises. Mes hommes estoient cinq en nombre & je faisois le
sixiesme, l'un servoit de gouverneur que l'avois derrière mon dos
tellement prés de moy, qu'avec le bout de son grand aviron il
m'attrapoit souvent le sommet de la teste que je tenais baissée le plus
que je pouvois pour eviter ces rencontres, heureux qu'il ne me frappoit
pas à dessein. J'estois quasi en ploton assis à costé d'un nageur, puis
deux autres nageurs estoient assis devant moy à costé l'un de l'autre, &
le cinquiesme barbare tenoit le devant du Navire, qui dans l'occasion se
tenoit debout, les jambes au large & l'aviron en main pour eviter aux
dangers de quelques perilleux passages, & en cest equipage nous fusmes
conduis jusques dans leur pays, sans plus revoir nos Freres en chemin
que les deux premieres soirées que par hazard nous cabanames avec le P.
Joseph, mais pour le P. Nicolas je ne le trouvay pour la première fois,
qu'à deux cens lieues de Kebec, à la nation que nous appelions les
Ebicerinys ou Sorciers, & les Hurons Squekaneronons.
Nostre premier giste fut à la riviere des prairies, qui est à cinq
lieuës au dessous du Saut Sainct Louis, où nous trouvames desja d'autres
Sauvages cabanez, qui faisoient festin d'un grand ours qu'ils avoient
poursuivy & pris dans la riviere, comme il pensoit se sauver aux Isles
voisines: Ces barbares faisans bonne chere, se resjouissoient
honnestement, chantoient tous ensemblement, puis alternativement, d'un
chant si doux & agreable que j'en demeuray tout estonné & ravy
d'admiration: de sorte que depuis je n'ay rien ouy de plus armonieux
entr'eux; car leur chant ordinaire est assez malgracieux.
Nous cabanames assez proche d'eux & fismes chaudiere à la Huronne, mais
pour ce coup je ne pû encor manger de leur sagamité, pour ce qu'elle me
sembloit trop fade & desgoustante; & me fallut ainsi coucher sans
souper, car ils avoient mangé en chemin tout le petit sac de biscuit que
j'avois pris aux barques pour mon voyage, sans s'informer s'il me feroit
besoin ou non, comme gens qui n'ont pas grand soucy du lendemain, & puis
me voyant si deliberé & contant dans ma misere, ils croyoient que leur
sagamité me sembleroit bonne à la fin du compte, & par ainsi qu'il n'y
avoit pas grand danger de s'accommoder pour m'incommoder de mon biscuit,
duquel ils firent place nette le mesme jour de nostre partement.
Nostre lit fut la terre nue dressé à l'enseigne de la Lune, avec une
pierre pour mon chevet, plus que n'avoient les Sauvages, qui n'ont
accoustumé d'avoir la teste plus haute que les pieds: Nostre cabane fut
faite de deux rouleaux d'escorces posées sur quatre petites perches
picquées en terre & accommodées en penchans au dessus de nous. Le matin
venu on fit chaudiere pour partir mais je m'abstins encor de la sagamité
pour cette seconde fois, jusques à la troisiesme qu'estant devenu fort
foible & abbatu, je commençay d'en manger un petit & de m'y accoustumer
en me faisant violence.
Mais pour ce que la façon de faire des Sauvages, & leur manière de
s'accommoder allans en voyage est presque tousjours de mesme, je vous
diray succinctement cy aprés leur méthode, & comme ils s'y gouvernent,
aprés que j'auray donné un petit mot d'avis à ceux qui ont à faire de
longs voyages avec eux, & se mettre sous leur conduite plus asseurée
dans le pays que celle des François, qui n'oseroient encor d'eux-mesmes
se hasarder par les bois, & s'esloigner de l'habitation sans guide.
Il se faut donc resoudre dés le commencement à la patience & de souffrir
beaucoup, pour ce qu'à toute heure les sujets s'en presentent. Il se
faut aussi estudier à la douceur & monstrer une face joyeuse &
modestement contante, & chanter parfois des Hymnes, & Cantiques
spirituels, tant pour sa propre consolation, & le soulagement de ses
peines, que pour le contentement & edification de ces Sauvages, qui
prennent un singulier plaisir d'ouyr chanter les louanges de nostre
Dieu, plustost que des chansons profanes, contre lesquelles je leur ay
veu quelquesfois monstrer de la repugnance. O bon Jesus, qui condamne
les mauvais Chrestiens, chanteurs de chansons dissolues & mondaines.
Surtout si on a quelquefois de l'impatience, il la faut estouffer au
dedans de soy-mesme sans la faire paroistre au dehors, & n'estre point
songeur, chagrin, turbulent, non plus qu'esventé; pour ce qu'ils
mesprisent fort ces mauvaises qualités, en un bon esprit, comme nous en
un homme qui s'estime sage.
Une ou deux bouteilles d'eau de vie seroient fort necessaires pour se
fortifier le coeur en chemin, desquelles il faudra faire part à ces
Sauvages, avec un tel mesnage toutesfois qu'elles puissent durer jusques
à la fin du voyage: car on se sent quelquesfois si foible & abbatu du
coeur, que faute de cette regale, on souffre de grandes debilitez &
affadissemens d'estomach. Passant par les Nations qu'on trouve en
chemin, il est fort à propos qu'on leur traite tousjours quelque petit
morceau de poisson, ou viande, pour festiner au soir après le travail,
car pour ces petites courtoisies & liberalitez, on reçoit souvent d'eux
de beaucoup plus grandes: Ils vous nourrissent au reste du temps, ils
portent vos pacquets & vos hardes, vous exemptent de nager, & vous
ayment, respectent, & cherissent comme Capitaines s bons amys, & si
davanture vous tombez malades en chemin ils vous porteroient sur leurs
espaules plustost que vous abandonner, & avec tout cela on patit encore
allez, c'est pourquoy on a besoin de leur amitié & qu'ils vous ayent en
quelque estime, si on y veut faire fruict & avoir du contentement avec
eux.
Les dangers & perils qu'on rencontre en chemin sont si grands & frequens
qu'ils ne se peuvent presque expliquer, car premierement en quatre-vingt
ou cent sauts qu'il y a de la riviere des prairies aux Hurons, il y en a
une quantité que l'on ne se hasarderoit jamais si la sage conduite des
Sauvages ne vous en donnoit l'asseurance. Il faut advouer que le marcher
pieds, nuds & sans sandales, comme j'ay fait par tout le voyage, allant
& venant, à l'imitation de nostre Seraphique Père sainct François, & des
premiers Religieux de nostre sacré Ordre, qui ont parcouru toute la
terre habitable en cet estat, m'estoit d'une grande peine, contraint
d'ainsi faire à cause qu'estant sur terre nous rencontrions souvent des
rochers, des lieux fangeux, & des arbres tombez qu'il nous falloit à
toute heure enjamber, & nous faire quelquesfois passage avec la teste &
les mains par les bois touffus, hailliers & brossailles, sans sentier,
n'y chemin, mais je ne sçay si on pourroit souffrir une plus rude
mortification que des mauvais vents de l'estomach que ses salles gens
rendent presque continuellement dans leurs canots, qu'en guyse de pots
de chambre ils se servoient de leurs escuelles à potage, ce qui seroit
capable de se desgouter du tout de si desegreables compagnies, si on ne
se mortifioit pour l'amour d'un Dieu, & la gloire d'un Paradis qui
merite chose plus grande.
La piqueure des mousquites, cousins & moucherons desquels il y a de
trois ou quatre sortes, comme je dirai à la fin de ce Chapitre, est un
autre tourment si grand qu'il semble autant de petits Demons, desquels
je pensay perdre la veuë, comme j'en fus offencé au visage, aux jambes &
aux mains, sans m'en pouvoir garantir pour diligence que j'y apportasse,
c'est pourquoy estre chaussé, & avoir de bons gands & un voile sur la
face eut esté bien necessaire. S'il faisoit de la pluye ou des orages,
nous ne pouvions nous en deffendre, ny le jour, ny la nuict, car alors
elle nous tomboit à plomb sur le dos, & nous couloit par dessous comme
de petits torrens au panchant des montagnes, mais le pis est quelle nous
ostoit le moyen de faire chaudière & prendre nostre refection.
Comme apprenti, la peine m'en estoit double, car ne sçachant encor la
langue sinon fort peu de mots, je ne pouvois qu'à peine déclarer mes
pensées & manifester mes necessitez: Dieu seul estoit celuy en qui je me
consolois, & à l'humanité de mes sauvages qui se manifestoit assez dans
la compassion qu'ils avoient de moy & à l'assistance qu'ils
m'apportoient, mais ce qu'ils pouvoient estoit bien peu de chose, sinon
leur bonne volonté qui me contentoit fort, & m'encourageoit à la
patience, laquelle j'apprenois d'eux mieux qu'en Eschole du monde, de
manière que je peu dire avec verité que j'ay trouvé plus de bien en eux
que je ne m'estois auparavant imaginé, ny moy, ny beaucoup d'autres: car
vous diriez icy parlant d'un Sauvage que c'est parler d'une beste
brutte, d'un loup ravissant, ou d'une personne sans esprit, sans raison
& sans humanité, comme un tas de meschans coquins qu'on laisse
impunement vivre entre les Chrestiens, ce qui n'est point entre les
Sauvages qui ont tous de l'humanité envers ceux qui ne leur sont point
ennemis, soient estrangers ou autres.
L'heure de se cabaner venue, mes Sauvages cherchoient une place propre
pour y passer la nuict, où aisement se pût trouver du bois sec à faire
du feu, sinon ils s'accommodoient ou la necessité les contraignoit
quelquesfois bien, & quelquesfois mal, selon les occurrences. Le lieu
choisi on y portoit le canot, nos paquets & tout ce qui estoit de nostre
équipage, puis tous se mettoient en besongne & travailloient à ce qui
estoit necessaire; pour le logement: Les uns alloient chercher du bois
sec, & moy avec eux, les autres sept ou huict perches pour dresser la
cabane & d'autres prenoient le soin de battre le fuzil & mettre la
chaudiere sur le feu, qu'ils attachoient en un baston piqué en terre,
pendant qu'un autre cherchoit deux pierres plattes pour concasser le
bled d'Inde sur une peau estendue contre terre, dequoy on faisoit la
sagamité.
L'hostellerie dressée & les roulleaux d'escorces estendus sur la
charpente, qui panchoit en voute, on serroit les pacquets le long de la
cabane contre les bois, & le canot en dehors, puis un chacun prenoit
place le dos appuyé contre les sacs & la marchandise, à lentour du feu
qu'on estendoit de long afin qu'un chacun y pût participer, & en prendre
pour petuner tandis que la chaudière bouilloit.
La sagamité estant cuite tousjours fort claire, on dressoit à chacun son
potage dans les escuelles d'escorces que pour ce sujet nous portions
quant & nous, avec chacun une cuilliere de bois grande comme un petit
plat, de laquelle on se sert à manger cette menestre soir & matin, qui
sont les deux fois seulement que l'on fait chaudiere par jour, sçavoir
quand on est cabané au soir, & au matin avant partir. Si nous estions
par trop pressés de partir, on la faisoit deux heures avant jour, que
tout endormy on m'esveilloit pour manger, ou seulement sur le midy, ou
bien on attendoit jusqu'au soir, sans rien manger de tout le jour que
cette seule fois.
Lorsque nous nous rencontrions deux mesnage en un mesme giste, ce qui
arrivoit souvent; Nous nous cabanions par ensemble, l'un faisant un des
costez de la cabane couvert de ses escorces, & l'autre s'accommodoit de
l'autre, & chacun faisoit sa chaudiere à part, puis tous ensemblement
les mangions l'une aprés l'autre sans aucun debat ny contention, car ils
ont cela de bon qu'ils ne se font aucun reproche, & ne se disent point
mon disner est meilleur que le vostre, vous estes trop-grand train au
prix de nous qui sommes peu car en toutes choses ils s'accordent
admirablement bien, & font leur petit festin comme les repas d'une
trouppe de bons Religieux, ou l'on n'entend qu'une voix de paix ou un
silence Religieux.
Pour moy qui n'avois pas encore le coeur bien fait à toutes ces sausses,
je me contentois pour l'ordinaire de la sagamité des deux qui m'agreoit
davantage, bien qu'à l'une & à l'autre il y eut tousjours des salletez &
ordures à cause, en partie qu'on se servoit tous les jours de nouvelles
pierres, & assez mal nettes pour concasser le bled.
D'escumer le pot jamais il ne s'en parle non plus que de laver la
viande, ou le poisson, avant de le mettre au pot. Ils traiterent un
morceau de venaison à la petite Nation, mais comment pensez vous qu'ils
le coupperent, ce fut de le tenir contre terre avec leur pieds salles, &
à mesure qu'ils couppoient quelque piece ils la jettoient dans la
chaudière sans autre sel que le sable qui y tenoit attaché.
Les escuelles desquelles nous nous servions, n'estoient jamais nettoyées
que du doigt qui essuyoit le reste de la sagamité, dont aucunes ne
pouvoit sentir gueres bon, qui servoient à tomber de l'eau dans leur
Canot, & pour boire & manger comme j'ay dit. J'ay admiré l'honnesteté de
leur action en tombant de l'eau sur terre, car outre qu'ils se
retiroient à l'escart, ils s'acroupissoient avec beaucoup de modestie à
l'exemple des anciens hommes d'Egypte, qui en faisoient de mesme, plus
civils & honnestes que les femmes des uns & des autres, qui se tiennent
debout en semblable necessité sans se beaucoup escarter.
Ils faisoient par fois chaudiere de bled d'Inde non concassé, & bien
qu'il fut tousjours fort dur, pour la difficulté qu'il y a de le faire
cuire entier, il m'agreoit davantage au commencement, pour ce que je le
prenois grain à grain, & par ainsi je le mangeois nettement & à loisir
en marchant & dans nostre Canot. Aux endroits de la riviere & des lacs
où ils pensoient avoir du poisson, ils y laissoient traisner aprés leur
Canot, une ligne à l'ain, de laquelle ils accommodoient de la peau de
grenouille escorchée, avec quoy ils prenoient du poisson, qui servoit à
donner goust à la sagamité, mais quand le temps ne les pressoit point
trop, comme lors que nous descendimes pour la traicte, le soir ayans
cabané, une partie d'eux alloit tendre leurs rets dans le fleuve ou és
lacs, ausquels ils faisoient par fois de fort bonnes prises, comme de
brochets, esturgeons, poissons blancs & des carpes qui ne sont
neantmoins telles, ny si bonnes, ny si grosses que les nostres de deça,
puis plusieurs autres especes de poissons qu'on ne cognoist point icy.
Le bled d'Inde que nous mangions en chemin, ils l'alloient quérir de
deux en deux jours au fond des bois & en des certains lieux escartez, où
ils l'avoient caché en descendans, dans de petits sacs d'ecorces de
bouleau: car autrement ce leur seroit trop de peine de porter tousjours
quant & eux tout le bled ou les farines, qui leur sont necessaire pour
leur voyage, & m'estonnois grandement comme ils pouvoient si bien
remarquer tous les endroits ou ils l'avoient caché sans se mesprendre
aucunement, bien qu'il fust souvent fort esloigné du chemin, & bien
avant dans les bois, sous quelques mottes ou enterré dans le sable.
La manière & l'invention qu'ils avoient à tirer du feu, & laquelle est
pratiquée par tous les peuples sauvages & barbares est telle & si
admirable qu'elle ne se peut assez admirer, & louer le divin Autheur
d'une telle merveille. Ils prenoient deux bastons de bois de saulx,
tillet ou d'autre espece, secs & légers, puis en accommodoient un,
d'environ la longueur d'une coudée ou peu moins, & espais d'un doigt ou
environ, & ayans sur le bord de sa largeur cavé de la pointe d'un
cousteau ou de la dent d'un castor, une bien petite fossette, avec un
petit cran à costé, pour faire tomber à bas sur quelque bout de mesche
ou chose propre à prendre feu, la poudre réduite en feu; qui devoit
tomber du trou, ils mettoient la pointe d'un autre baston du mesme bois,
gros comme le peut doigt ou peu moins, dans ce trou ainsi commencé; &
estans contre terre le genouil sur le bout du baston large, ils
tournoient l'autre entre les deux mains si soudainement & si long-temps,
que les deux bois estans bien eschauffez, la poudre qui en sortoit à
cause de cette continuelle agitation se convertissoit en feu, duquel ils
allumoient un bout de leur corde seiche, qui conserve le feu comme
mesche d'arquebuse: aprés avec un peu de menu bois sec, ils faisoient du
feu pour faire chaudiere.
Mais il faut noter que tout bois n'est pas propre à faire du feu, ains
du particulier, & que nous pouvons rencontrer icy. Or quand ils avoient
de la difficulté d'en tirer, ils deminçoient dans ce trou un petit de
charbon, ou un peu de bois sec en poudre, qu'ils prenoient à quelque
souche: s'ils avoient un baston large comme j'ay dit, ils en prenoient
deux ronds, & les lioient ensemble par les deux bouts, en la manière
d'une navette de Tessier, & estans couchez le genouil dessus pour les
tenir en estat, mettoient entre deux la pointe d'un autre petit baston
du mesme bois, qu'ils tournoient par l'autre bout entre les deux mains
comme cy-dessus.
Nos Montagnais, à ce qu'on dit, se servent d'une autre sorte de fusil,
qui n'est neantmoins faict comme les nostres; ils ont pour meche la peau
de la cuisse d'un Aigle avec du duvet qui prend feu aisement, ils
battent deux pierres de mine ensemble comme nous faisons une pierre à
fuzil, avec un morceau de fer ou d'acier: au lieu d'allumettes ils
servent d'un petit morceau de tondre, c'est un bois pourry & bien
seiché, qui brusle aisement & incessament jusques à tant qu'il soit
consumé, ayant pris feu ils le mettent dans de l'escorce de cedre
pulverisée, & soufflant doucement cette écorce s'enflamme. Voyla comme
ils font du feu.
Pour revenir à nostre voyage, nous ne faisions chaudiere que deux fois
le jour, qui estoit peu pour moy, en ce temps encor mal accoutumé à
ceste manière de viande, car j'en usois à chasque fois si peu que les
deux repas ne meritoient pas le nom d'un bien petit, c'est pourquoy
j'estois tousjours fort foible sans avoir moyen de me fortifier,
patissant plus que mes Sauvages, qui estoient accoustumez à cette façon
de vivre, joint que; petunans assez souvent durant le jour, cela les
consoloit, les fortifioit & leur amortissoit aucunement la faim & non
pas à moy, qui n'en ay jamais voulu user peur d'une habitude onereuse,
de laquelle on ne se fait pas quitte quand on veut, & sçay des personnes
extremement marries d'en avoir jamais usé, pour ce qu'il nuyt plus icy
pris en fumée, qu'il ne profite à des personnes qui ont autre chose à
disner, ou qui ne sont point incommodées des humiditez du cerveau, car
alors il deseiche médiocrement pris, masché, ou en fumée.
L'humanité de mon hoste estoit remarquable, en ce que n'ayant pour toute
couverture & habillement, une peau d'ours assez petite, encor m'en
faisoit il part la moitié, la nuict quand il pleuvoit, sans que je l'en
priasse, & mesme me disposoit la place au soir où je devois reposer la
nuict, avec quelques petits rameaux de cedre, ou à faute d'iceux sa
petite natte de joncs qu'il avoit accoustumé de porter en de longs
voyages: & compatissant à mes travaux desja assez grands, il m'exemptoit
de nager & de tenir l'aviron, qui n'estoit pas me descharger d'une
petite peine, outre le service qu'il me rendoit de porter mes pacquets
par tous les Sauts, bien qu'il fust desja assez chargé de ses
marchandises, & à son tour du Canot qu'il portoit sur son espaule, parmy
de si fascheux & pénibles chemins, où il luy falloit faire divers
voyages.
Un jour ayant pris le devant comme estoit ma coustume pendant que mes
Sauvages deschargeoient le Canot & portoient les marchandises au de là
des Sauts, je me trouvay à l'improviste esgaré, en une grande estendue
de terre tremblante sous mes pieds, proche d'un lac, que nous devions
passer: estonné de ceste nouveauté, je m'en retiray fort doucement & à
petit pas, sur un rocher, qui estoit là auprès, peur de plus grand
inconvenient, car il n'y avoit point là lieu de seureté pour moy. Il y a
plusieurs Autheurs, qui asseurent qu'il y a des Isles qui flottent sur
les eaux, & mesme Herodote faict mention d'une semblable, située prés la
ville Botis, non loing du Nil, mais on s'en peut donner de garde, comme
de celle cy, car comme elles ne sont pas tout à faict destachées de la
terre ferme, sinon quelqu'unes, au premier pas on s'en peut tirer & se
mettre en chemin asseuré.
Nous rencontrions aussi parfois de furieux bourbiers, desquels nous
recevions de grandes incommoditez & des peines nompareilles d'en pouvoir
sortir; que les jambes toutes embourbées, comme il arriva à un certain
François, lequel s'il n'eust eu les jambes escarquillées au large eut
enfoncé jusques aux oreilles, comme il enfonça jusques aux reins. On a
aussi bien de la peine de se faire passage avec la teste & les mains
parmy les bois touffus, où il s'y en rencontre aussi grand nombre de
pourris & tombez les uns sur les autres, qu'il faut enjamber & monter
par dessus, sans craindre la suitte & l'importunité d'un nombre sans
nombre de mousquites & cousins, qui vous font une continuelle & très
cruelle guerre, pire que celle des loups, qui se contentent de la
première brebis, & non ces animaux de la premiere piqueure.
Je suis aussi comme asseuré que sans l'estamine, qui me couvroit la face
& le visage, que j'estois pour en perdre la veue, comme j'en fus pliyé
par toutes les parties descouvertes sans y avoir pu apporter de remede
non plus que plusieurs François, qui en devindrent aveugles pour
plusieurs jours, tant est pestiferé & veneneuse la piqueure de ces
petits demons, à qui n'a encor pris l'air du païs.
Ces bestioles ne paroissent neantmoins pas tousjours, mais au temps le
plus chaud, & lors qu'il ne faict point de vent, autrement qui en
pourroit jamais souffrir l'importunité & les morsures maligne, qui
rendent les personnes semblables à des lepreux, laids & hideux à ceux
qui les regardent. Je ne sçay; car pour moy je confesse que c'est le
plus rude martyre que j'aye souffert dans le pais, la faim & la soif, la
lassitude & la fièvre, ne sont rien en comparaison, ces petites bestes
ne vous font pas seulement la guerre pendant le jour, mais mesme la
nuict, elles s jettent dans vos yeux, elles entrent dans vostre bouche,
passent par dessous vos habits, & perce mesme l'estoffe qui joint vostre
chair, de leur long esguillon, le bruit vous en est aussi fort importun,
car il desrobe souvent vostre attention, vous empesche de prier Dieu, de
lire, d'escrire & de faire vos exercices avec quelque repos, se fourrent
partout, & principallement dans les chambres, où le vent ne domine
point, c'est ce qui nous obligeait d'y brusler souvent de l'encens, la
fumée duquel les faisoit rassoir, & puis revenoient de plus bel
qu'auparavant.
Il y en à de trois ou quatre sortes, dont les uns s'appellent en
Montagnais sentimeou, en Huron tachiey ou teschey, & en François
cousins, ce sont ceux qui ont ces longs esguillons tres-deliez & menus.
Il y en a encore d'une autre espece au païs de nos Montagnais, que je
n'ay point veu chez nos Hurons, ny par toutes leurs contrées, si
petites, qu'à peine les peut on voir, mais importunent & mordent comme
petits diablotins, qui est le nom propre que leur donnent les
Montagnais, à sçavoir manitouchis; & les François mouches-quilles, ou
mouchequites, qui se viennent que vers le mois d'Aoust, & n'ont pas
longue durée.
Au païs des Hurons, à cause qu'il est descouvert & habité, il y a peu de
ces cousin, sinon aux forest, & lieux où les vents, ne dominent point
pendant les grandes chaleurs de l'Esté, car en autre saison il ne s'en
voit nulle part, non pas mesmes dans les sapiniers, c'est pourquoy ne
les craignez point.
------------------------------------------------------------------------
_Suitte de nostre voyage aux Hurons. De la nation
des Ebicerinys.. De celle de bois & des cheveux
relevez. Comme ils chantent les malades, & de la
maniere que les femmes se gouvernent ayant leur
mois._