Entre la partie Occidentale du Canada, & nous, il y a un lieu en mer qui
s'appelle le grand Ban, où nombre de Vaisseaux tant François que
estrangers, vont faire la pesche de molues tous les ans, comme vers la
terre ferme & Isles d'icelluy grand Ban, sont hautes montagnes assise en
la profonde racine des abismes des eaux, lesquelles s'eslevent prés de
la surface de la mer, jusques à 90, 60, 40 & 30 brassées d'eauë, peu
plus ou moins, selon que la sonde se rencontre tombant sur lesdites
montagnes ou à costé.
On le tient de forme ovale, long de plus de six-vingts lieuës, d'autres
disent de 160 de large, passé lequel on ne trouve plus de fond non plus
que par de-çà; bien qu'il ne soit esloigné de la plus prochaine terre,
qui, est le Cap de Raze tenant à l'Isle de Terre neufve, que de 30 ou 40
lieuës au plus.
Avant que venir à ce grand Ban de 25 à 30 lieuës loin, il se voit de
certains oyseaux par Troupes, qui s'appellent marmets, qui donnent une
certaine cognoissance au Pilote, qu'il n'est pas loin de l'escore ou
bord dudit Ban & qu'il est temps de tenir le plomb prest, pour sonder de
fois à autre, jusqu'à ce que l'on parvienne à ceste escore où l'on
trouve fond. Et pour une autre certaine marque que l'on est sur le lieu,
est le nombre infiny d'oyseaux que l'on y voit, qui sont, comme
fauquets, maupoules, huans, mauves & quelques autres qui n'en bougent
presque, pour ce qu'ils y trouvent dequoy vivre & non en pleine mer.
Or je m'esmerveille, avec plusieurs autres, où ils peuvent faire leurs
nids & esclore leurs petits, estans si esloignez de la terre, sinon
qu'ils quittent la mer & se retirent à la mesme terre au temps qu'ils
sont prests à faire leurs oeufs. Il y en a qui asseurent aprés Pline,
que sept jours avant & sept jours aprés le Solstice d'Hyver la mer se
tient calme, & pendant ce temps-là les Alcyons (ce sont oyseaux qui
presagerent par leur prise la Couronne Royale de Jerusalem, appartenir à
Godefroy Duc de Lorraine,) font leurs nids, leurs oeufs & esclosent
leurs petits, & que la navigation en est beaucoup plus asseurée; mais
d'autres ne l'asseurent neantmoins que de la mer de Sicile, c'est
pourquoy je laisse la chose à décider à plus sage que moy: Seulement je
dis que Jésus-Christ le Dieu de paix voulut naistre au monde au temps
que tout estoit tranquille sur la terre, car le Temple de Janus estoit
fermé à Rome, & la mer dans son calme.
Nous prismes à Gaspey un de ses fauquets avec une longue ligne à l'ain,
de laquelle y avoit des entrailles de molues fraîches, qui est
l'invention donc on se sert pour les prendre. Nous en prismes encor un
autre de cette façon; un de ces fauquets grandement affamé, voltigeoit à
l'entour de nostre Navire cherchant quelque proye: l'un de nos Mattelots
advisé, luy presenta un harang qu'il tenoit en sa main, & l'oyseau
affamé y descendit & le garçon habile le prit par la patte & fut pour
nous: Nous le nourrismes un assez long-temps dans un seau couvert, où il
ne se demenoit aucunement, mais il sçavoit fort bien pincer du bec quand
on le vouloit toucher. Plusieurs appellent communement cet oyseau
happefoye, à cause de leur avidité à recueillir & se gorger des testes &
foyes des molues que l'on jette en mer aprés qu'on leur a ouvert le
ventre, desquels ils sont si frians qu'ils se hazardent à tout, pour en
attrapper. Ils ressemblent aucunement au pigeon, sinon qu'ils sont
encore une fois plus gros, ont les pattes d'oyes & se repaissent de
poisson, comme font plusieurs autres especes d'oyseaux qui suivent les
vaisseaux pescheurs de moluës pour y trouver dequoy vivre.
Sur le grand Ban nous eumes le plaisir de la pesche d'une quantité de
moluës & quelques gros flétans qui leur font une furieuse guerre. Ils
sont de la forme d'un turbot ou barbue, mais dix fois plus grands, & qui
ne leur cedent point en bonté, grillez par tranches ou bouillis dans un
chaudron. Cela est admirable combien les moluës sont aspres à l'amorce,
car elles avalent tout ce qui tombe dans la mer, bois, fer, pierres &
toute autre chose que l'on retrouve par fois dans leur ventre quand
elles ne l'ont pu rejetter. Cette avidité est la cause principale
pourquoy on en prend si grande quantité tous les ans, car elles n'ont
pas plustost apperçeu l'amorce qu'elles l'engloutissent; mais il faut
estre soigneux de tirer promptement la ligne, autrement elles ont la
proprieté de revomir lain en renversant leur entrailles & s'eschapent.
Je ne sçay d'où en peut proceder la cause, mais il fait un continuel
temps pluvieux, humide & froid, sur ce grand Ban, aussi bien en plein
Esté comme en autre saison, & hors de là on voit un temps tout autre.
Ces mauvaise qualitez seroient fort ennuyeuse si elles n'estoient
adoucies & compensées par la récreation & le divertissement de la
pesche, qui vous donne d'un poisson frais ravissamment bon.
Une chose entr'autres, me donnait de la peine en mes indispositions, une
grande envie de boire un peu d'eau douce & nous n'en avions point, car
la nostre s'estoit corrompue & empuantie par la longueur du temps que
nous estions en mer, & si je ne pouvois user de cidre, ny de vin, non
plus que beaucoup d'autres rafraichissemens, sans me trouver mal du
coeur qui m'estoit comme empoisonné & souvent bondissant contre les
meilleures viandes, estre couché ou assis me donnoit quelque allegement
lors que la mer n'estoit point trop haute, mais estant fort enflée nous
estions bercez d'une merveilleuse façon. O que je trouvois les Matelots
heureux d'avoir tousjours bon appetit, estre gays & joyeux, & ne sentir
point ces bondissantes & empoisonnées douleurs du coeur.
Douze ou quinze lieues de chemin après avoir passé le grand Ban, nous
rencontrames le Ban Avert, ainsi nommé (me dirent les Mariniers) pour ce
qu'aux moluës qu'on y pesche, il s'y trouve des petits boyaux qui
remuent comme vers que je voulu voir moy mesme, pour en pouvoir parler
avec expérience; & remarquay de plus, que ces moluës ont ordinairement
une peau noire en dedans, & ne sont si bonnes ny si excellentes que
celles du grand Ban.
Ceux qui partent du Ban pour entrer au Golphe S. Laurens; prennent
diversement leur route, les uns plus à droite, & les autres plus à
gauche, selon qu'il plaist à un chacun, car en cela personne n'est
contraint comme on pourroit estre à quelque petit destroit. Nous
passames tout joignant le Cap Breton (estimé sous la hauteur de 45 à 46
degrés & demy, & esloigné de cent lieues du grand Ban) entre ledit Cap
Breton, & l'Isle S. Paul laquelle est inhabitée, & en partie pleine de
rocherons, bouleaux, sapinieres, & autres meschants menus bois, comme
sont la pluspart des terres maigres & steriles qu'on appelle terre
neufves, qui sont toutes les premieres qu'on trouve d'icy en Canada, &
sont du Canada mesme.
Le Cap Breton que nous avions à main gauche, est une grande Isle en
forme triangulaire d'environ 80 ou 100 lieues de circuit, terre haute
eslevée qui me representoit l'Angleterre selon qu'elle se presente à mon
object; pendant les quatre jours que pour cause des vents contraires
nous lonjasmes contre la coste. Neantmoins on m'a asseuré qu'il y a en
icelle nombre de montagnes soit hautes, & des précipices fort affreux, &
que la terre est partout couverte de toutes sortes d'arbres propres à
bastir, & de fort bons Ports pour les Navires, mais ce qui me sembloit
fort advantageux pour la conservation du pays, & le Golfe S. Laurens,
est un Tertre pozé à la pointe du Cap qui regarde l'Isle S. Paul. Il est
de forme quarrée fort eslevé & plat par dessus, ayant la mer de trois
costez, & un fossé naturel qui le separe de la terre ferme. Ce lieu
semble avoir esté fait par industrie humaine pour y bastir une
forteresse au dessus qui seroit imprenable, mais les choses ne se font
qu'avec le temps, il faut penser aux choses plus necessaires les
premières, y passer des familles pour cultiver, & des Religieux pour
travailler à la conversion des Sauvages que l'on tient fort, sages dans
leur barbarie, & fort honnestes & posez en leur conversation. Au reste
accommodez en leurs vestemens & chevelure comme les Montagnais & autres
Sauvages de la terre Neuve.
Estans entrez dans le Golfe ou grande baye S. Laurens, nous trouvames
dés le lendemain matin ce tant renommé Rocher que Dieu a estably & pozé
au milieu de ce Golfe, pour la retraite d'une infinie multitude
d'oyseaux de diverses especes qui le couvrent, par tout en telle
quantité qu'on ny sçauroit presque poser le pied, sans marcher sur
lesdits oyseaux, sur leurs nids, ou sur leurs oeufs.
Cette volière ainsi establie par la divine providence, est esloignée
dix-sept ou 18 lieues du Cap Breton, & sous la hauteur d'environ 47
degrez & trois quarts. Il est plat au dessus un peu en talus, coupé à
lentour comme une muraille, de circuit environ une petite lieuë, en
forme ovale & difficile à monter, nous avions proposé d'y aller querir
des oyseaux s'il eut fait calme, mais la mer un peu trop agitée nous en
empescha & priva de ce contentement.
Quand il y fait vent les oyseaux s'eslevent facilement de terre,
autrement il y a de certaines especes qui ne peuvent presque voler, &
qu'on peut aysement assommer à coups de bastons, comme avoient faits les
Mattelots d'un autre Navire, qui avant nous en avoient emplis leur
Chalouppe, & plusieurs tonneaux de leurs oeufs; mais ils y penserent
tomber en foiblesse pour la puanteur extreme des ordures desdits
oyseaux, me dit un honneste homme qui estoit en la compagnie.
Ces oyseaux comme il est croyable, ne vivent que de poisson, & bien
qu'ils soient de diverses especes, les uns plus gros, les autres plus
petits, ils ne sont pour l'ordinaire plusieurs trouppes, ains comme une
armée espaisse volent ensemblement au dessus de l'Isle & és environs, &
ne s'escartent que pour s'egayer, eslever & se plonger dans la mer. Il y
avoit plaisir à les voir librement approcher & voler à l'entour de
nostre vaisseau, & puis se plonger pour un long temps dans l'eau
cherchant leur proye.
Leurs nids sont tellement arrangez dans l'Isle selon leurs especes,
qu'il n'y a aucune confusion ains un tres bel ordre.
Les grands oyseaux sont arrangez plus proches de leurs semblables, & les
moins gros ou d'autres especes avec ceux qui leur conviennent, & de tous
en si grande quantité, qu'à peine le pourroit-on jamais persuader à qui
ne l'auroit veu. J'en mangeay d'un que les Mattelots appellent Guillaume
ou autrement Tangeux, & ceux du pays Apponath, de plumage blanc & noir,
& gros presque comme un canard, avec une courte queuë & de petites
aisles qui ne cedoit en bonté à aucun gibier que nous ayons par deçà. Ce
sont de bons pescheurs pour les poissons, qui prennent & portent sur
leurs Isles pour manger, il y en a d'une autre espece plus petits que
les autres & sont appellez Godets, mais les plus grands nommez Margaux
d'un plumage tres-blanc sont en un canton de l'isle separez des autres,
& tres-difficilles à prendre pour ce qu'ils mordent comme chiens à ce
qu'on m'a dit.
Proche de la mesme Isle, il y en a une autre plus petite & presque de la
mesme forme sur laquelle quelqu'uns de nos Mattelots estoient montez en
un autre voyage precedent, lesquels m'asseurerent y avoir trouvé sur le
bord de la mer des poissons fort grands & gros comme un boeuf, & qu'ils
en tuerent un de plusieurs coups de leurs armes par dessous le ventre &
la gorge, ayans auparavant frappé en vain une infinité de coups sur les
autres parties de son corps sans l'avoir pu blesser pour la dureté de sa
peau, bien que d ailleurs il soit quasi sans desfence, & si massif &
pesant que l'on peut sauter dessus, & le chevaler sans crainte: car il
ne se peut plier, & si il advance fort peu à cause que ses pieds sont
faits en nageoires & ne s'appuye que sur certains mognons qu'il a au
milieu des jambes qui luy sont fort courtes, il jette aussi sa teste de
costé & d'autre en marchant, qui fait que de sa dent il peut offencer
ceux qui ne se tiennent pas assez derrière. On dit qu'il y en a une
grande quantité en l'Isle de Sable qui est à quelque 60 lieuës dans la
mer, & qu'il s'y trouve aussi force taureaux & des vaches que les
Espagnols y deschargerent en un debris qui leur arriva passant par là,
dont nos gens de Lacadie font à present leur profit.
Ce poisson est appellé par les Espagnols Maniti; & par d'autres
Hippotame, c'est à dire, cheval de riviere, & pour moy je le prends pour
l'Elephant de mer: car outre qu'il ressemble à une grosse peau enflée,
il a encor deux pieds qui sont ronds, avec quatre ongles faicts comme
c'eux d'un Elephant; à ses pieds il a aussi des aillerons ou nageoires,
avec lesquelles il nage, & les nageoires qu'il a sur les espaules
s'estendent par le milieu jusques à la queuë.
Il est de poil tel que le loup marin, sçavoir gris, brun, & un peu
rougeastre, il a la teste petite comme celle d'un boeuf, mais plus
descharnée, & le poil plus gros & rude, ayant deux rangs de dents de
chacun costé, entre lesquelles y en a deux en chacune part, pendant de
la mâchoire superieure en bas, de la forme de ceux d'un jeune Elephant,
desquelles cet animal s'ayde pour grimper sur les rochers (à cause de
ces dents, nos Mariniers l'appellent la beste à la grand dent.) Il a les
yeux petits & les oreilles courtes, il est long de vingt pieds, & gros
de dix, & est si lourd qu'il n'est possible de plus; La femelle rend ses
petits comme la vache sur la terre, aussi a-elle deux mamelles pour les
allaicter: en le mangeant il semble plustost chair que poisson, quand il
est frais, vous diriez que ce seroit veau, & d'autant qu'il est des
poissons cectases, & portant beaucoup de lard, nos Basques & autres
Mariniers en tirent des huiles fort bonnes, comme de la Baleine, & ne
rancit point, ny ne sent jamais le vieil; il a certaines pierres en la
teste, desquelles on se sert contre les douleurs de la pierre, & contre
le mal de costé. On le tue quand il paist de l'herbe à la rive des
rivieres ou de la mer, on le prend aussi avec les rets quand il est
petit mais pour la difficulté qu'il y a à l'avoir, & le peu de profit
que cela apporte, outre les hazards & dangers où il se conviendroit
mettre, cela faict qu'on ne se met pas beaucoup en peine d'en chasser.
Nostre P. Joseph me dit avoir veu les dents de celuy qui fut pris, &
qu'elles estoient fort grosses, & longues à proportion.
Le lendemain nous eusmes la veuë de la montagne que les Matelots ont
surnommée Table de Roland, à cause de sa hauteur, & les diverses
entre-coupures qui sont au sommet d'icelle. Puis peu à peu nous
approchasmes des terres jusques à Gaspey, qui est estimé sous la hauteur
de 48 degrés deux tiers de latitude, où nous posasmes l'anchre pour
quelques jours. Cela nous fut une grande consolation: car outre la
necessité que nous avions de nous approcher du feu, à cause des
humiditez de la mer, l'air de la terre nous sembloit merveilleusement
soüef: toute cette Baye estoit tellement pleine de Baleines, qu'à la fin
elles nous estoient fort importunes, & empeschoient nostre repos par
leur continuel tracas, & le bruit de leur esvents. Nos Mattelots y
pescherent grande quantité de houmars, truites, macreaux, moluës, &
autres diverses especes de poissons, entre lesquels y en avoit de fort
laids, qui nous sont icy incognus.
Cette Baye de Gaspey peut avoir à son entrée trois à quatre lieues de
largeur, qui fuit à Norrouest environ 4 ou 5 lieuës, où au bout il y a
une riviere, qui va assez avant dans les terres, où je pensay aller dans
une chalouppe avec quelques Mattelots, qui y furent quérir une barque
qu'on y avoit cachée dés l'année précédente.
Toute cette contrée est fort montagneuse, haute & presque partout
couverte de meschants bois, qui faict cognoistre la sterilité de la
terre & qu'on n'en pourroit à peine tirer aucun profit, il y a seulement
un petit jardin devant la rade, en lieu un peu eslevé, que les Mattelots
cultivent quand ils sont là arrivez, & y sement de l'ozeille & autres
petites herbes, qui leur servent à faire du potage, en faisant leur
pesche & seicherie de moluës sur le gallay.
Ce qu'il y a de plus commode & consolatif, aprés la pesche & la chasse,
qui y est médiocrement bonne, est un beau ruisseau d'eau douce,
tres-bonne à boire, qui se descharge au port dans la grand mer de dessus
les hautes montagnes qui sont à l'opposite, sur le sommet desquelles me
promenant par fois, pour contempler de l'autre costé l'emboucheure du
grand fleuve S. Laurens, par où nous devions passer pour Tadoussac, y
vis quelques lapins & perdrix, comme celles que j'ay veuës du depuis
dans le païs des Hurons: & comme je desirois m'employer toujours à
quelque chose de pieux & qui me fournit d'un renouvellement de ferveur à
la poursuitte de mon dessein, ne pouvans placer d'autres Croix, j'en
gravois avec la pointe d'un couteau dans l'escorce des plus grands
arbres, avec des noms des Jesus, pour marque que nous prenions
possession de cette terre au nom de Jesus-Christ nostre Maistre, où le
seul & vray Dieu seroit doresnavant adoré.
Nos gens ayans mis ordre à toutes leurs affaires & disposé un grand
eschafaut pour la pesche de la moluë, qu'ils avoient hautement pris sur
un particulier pescheur arrivé le premier, ils laisserent nostre Navire
au port pour leur servir, & nous embarquames dans une pinace nommée la
Magdeleine pour Tadoussac, mais le vent & la marée, nous furent
tellement contraires, que nous fusmes trois jours à pouvoir doubler le
Cap, & puis le temps se remit au beau, nous donna moyen de ranger
tousjours la coste à main gauche, & ensuitte les monts nostre Dame, qui
contiennent environ vingt cinq lieuës de longueur, pour lors encore en
partie couverts de neige, bien qu'il n'y en eut plus par tout aillieur.
Or les Mattelots qui ne demandent ordinairement qu'à rire & se recréer,
pour adoucir & charmer aucunement les travaux qu'ils souffrent en
voyageant, font icy des ceremonies dignes de leur esprit à l'endroit des
nouveaux venus, & lesquelles les Religieux n'ont encor pû abolir. Un
d'entr'eux contrefaict le Prestre, qui feint de les confesser en
marmotans quelque mots entre ses dents, puis les baptize à la mode en
leur versant sur la teste une grande platée d'eau fresche, les presche,
les exhorte & leur faist tant de mal que pour en estre bien tost quitte,
ils sont contraintes de se rachepter de quelque bouteille de vin, ou
d'eau de vie, à discretion. Que si on pense faire le retif on empire
d'autant son marché, car cinq ou six Mattelots empoignent le galand, &
le plongent la teste la première dans un grand bacquet plein d'eau,
comme je vis faire à un grand garçon, qui ne vouloit obeir à la loy,
laquelle porte, que comme le tout se faict selon leur coustume ancienne
& par recreation, ils ne veulent pas qu'aucun se desdaigne de passer par
icelle, ains gayement & de bonne volonté s'y sousmettre, j'entends les
personnes seculiers & de médiocre condition ausquels seuls on faict
observer la loy.
L'Isle d'Anticosty, où l'on tient qu'il y a des Ours blancs
monstrueusement grands & qui devorent les hommes comme en Norvegue, est
longue d'environ 35 ou 40 lieues, sous la hauteur de 50 degrez. Nous
l'avions à main droite, qui est au Nordest de Gaspey, & en suitte des
terres plattes couvertes de sapinieres & autres petits bois, jusques à
la rade de Tadoussac.
Cette Isle avec le Gap de Gaspey opposite, font l'emboucheure de cet
admirable fleuve, que nous appellons de sainct Laurens, admirable en ce
qu'il est l'un des plus beaux fleuves du monde, ancien & non pas du
nouveau où il y en a encores de plus grande estendue selon que nous en
apprend l'histoire & les personnes qui ont grandement voyagé, en ce
païs, qui nous ont esté de long-temps incognus. J'ay veu & parlé à des
jeunes hommes dans les contrées Canadiennes, qui m'ont asseuré avoir
voyagé aux Moluques & vers les Antipodes & n'y avoir veu aucune Riviere
comparable à celle, du Canada, donc celles du nouveau monde sont les
plus grandes du monde, & celle de sainct Laurens la plus grande du
Canada.
Il a à son entrée à ce qu'on peut juger, prés de 25 à 30 lieuës de
largeur, plus de deux cens brassées de profondeur, & plus de 800 lieuës
de cognoissance, & au bout de 400 lieuës, elle est encore aussi large
que les plus grands fleuves que nous ayons dans l'Europe, remplie (par
endroits) d'Isles & de Rochers innumerables, & pour moy je peux asseurer
que l'endroit le plus estroict que j'ay veu passe la largeur de 3 & 4
fois la riviere de Seine, & ne pense point me tromper; mais ce qui est
plus admirable, quelqu'uns tiennent que cette riviere prend son origine,
l'un des lacs, qui se rencontrent au fil de son courant, ce que je ne
puis comprendre & n'y a point d'apparence.
Mais pour le Lac des Skekaneronons, il a ce me semble deux descharges
opposites, une qui produit une grande riviere, qui se va rendre dans le
grand Lac des Hurons, & l'autre beaucoup plus petite, qui prend son
cours du costé de Kebec, & se perd dans un Lac qu'elle rencontre à 7 ou
8 lieuës de sa source. Ce fut par ce chemin là, que mes Sauvages me
ramenerent des Hurons pour retrouver nostre grand fleuve des
Algoumequins, qui conduit par les Sauts à Kebec.
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_Du port de Tadoussac & de la riviere du
Saguenay. Village de Canadiens, Insolence des
Sauvages dans nostre barque. De l'Isle aux
allouettes. Marsoins blancs. Cap de tourmente, &
du Saut appelle de Montmorency._