On se plaint, mais avec raison du grand nombre de voleurs & de
larronneaux, qu'és guise de chenilles couvrent aujourd'huy presque toute
la surface de la terre, dont les uns semblent honnestes gens & passent
pour des gros Messieurs, & ceux-là sont les pires de tous, car ils
desrobent beaucoup & font prendre ceux qui prennent le moins. Les autres
moins dangereux sont ceux qui comme Hibous ne vont que de nuict, sont
assez malcouverts & aussi peu courtois, ont tousjours la mine morne,
triste & perfide comme gens de mauvaise conscience, mais il y en a une
troisiesme espece entre les deux, qui sont les filous, les tireurs de
laine, les emmielleux, les cajoleurs, les subtils, ceux qui vous font
acroire que le blanc est le noir, font des querelles d'Allemands
entr'eux puis feignent de se battre pour attaquer ceux qui veulent
mettre le hola, & puis crient les premiers aux volleurs; ce sont ces
batteurs de pavé qu'il faut appréhender. O qu'il est bon de ne se fier
aujourd'huy qu'en Dieu, toute la terre est couverte de liens & de pieges
contre les gens de bien & ceux qui marchent dans la candeur & la
simplicité. C'est le regne des meschants & de ceux qui tirent le sang &
la substance du peuple, desquels Dieu fera vengeance un jour & n'aura
non plus de pitié d'eux qu'ils en ont eu du peuple.
Or de mesme que la terre a ses larronneaux, voleurs & brigands, la mer a
ses pirates, escumeurs de mers & forbans, & si les uns sont bien
meschans sur la terre les autres ne leur cedent en rien sur les eaux,
car ils brisent les furieux flots de la mer & courent les vastes
campagnes de cet element impitoyable avec la mesme gayeté qu'ils
feraient sur la terre sans appréhender ny la mort ny le fond des
abismes, qui les va tousjours menassans d'un prochain péril ou naufrage,
dequoy ils ne se soucient non plus que s'ils n'avoient point d'ame à
perdre ny d'enfer à redouter.
De ces pirates vous en voyez, comme les voleurs sur la terre, qui font
les honnestes marchands pour n'estre point soupçonnez, & surprendre
quand ils trouvent leur coup disposé, autrement ils se tiennent sur la
mine de gens de bien. Les autres sont sans dissimulation & veulent bien
qu'on les cognoisse pour tels qu'ils sont, car comme il n'y a que des
coups à gaigner chez eux, ils sçavent bien qu'on est tousjours à la
deffensive contre eux, & ce fut un de ceux là qui nous vint menacer à
deux ou trois cens lieuës de mer, auquel il ne fut rien respondu, pour
n'estre alors en estat de deffence, mais parti d'auprès de nous, on
tendit le pont de corde & chacun se tint sur ses armes, pour rendre
combat au cas qu'il fut revenu, mais il nous laissa aller ayant bien
opinion qu'allant en Canada on n'avoit pas grand richesse, & que de nous
vouloir oster nos vivres il n'y eut pas grand gain pour eux non plus que
pour nous de contentement qui nous eut oblige à nous bien battre.
Toutesfois il fut encore trois ou quatre jours à roder les mer à nostre
veue pour descouvrir la proye.
Il arriva un accident dans nostre Navire le premier jour du mois de May
qui nous affligea fort. C'est la coustume en ce mesme jour, que tous les
Matelots s'arment au matin, & en ordre; font une salve descoupeterie au
Capitaine du vaisseau, un bon garçon peu dressé aux armes par imprudence
donna une double ou triple charge à un meschant mousquet qu'il avoit &
pensant le tirer il se creva & tua le Mattelot qui estoit à fon costé,
en blessa un autre legerement à la main. Je n'ay jamais rien veu de si
resolu que ce pauvre homme blessé à mort; car ayant toutes les parties
naturelles emportées, & quelque peaux des cuisses & du ventre qui luy
pendoient, aprés qu'il fut revenu de pasmoison à laquelle il estoit
tombé du coup, luy-mesme appella le Chirurgien, & l'enhardit de coudre
sa playe & d'y appliquer ses remèdes, & jusques à la mort parla avec un
esprit aussi sain & arresté, & d'une patience si admirable, que l'on ne
l'eust pas jugé malade ny blessé à sa parole. Le bon Pere Nicolas le
confessa & peu de temps aprés il mourut: puis il fut enveloppé dans sa
paillasse & mis le lendemain sur le tillac où nous dismes l'Office des
morts, & toutes les prières accoustumées, puis le corps ayant esté mis
sur une planche fut fait glisser dans la mer, puis un tizon de feu
allumé & un coup de canon tiré qui est toute la pompe funèbre qu'on rend
d'ordinaire à ceux qui meurent sur mer.
Depuis nous fusmes battus d'une tempeste si grande par l'espace de sept
ou huict jours continuels, qu'il sembloit que la mer se deust joindre au
Ciel, ou que tout l'Occean se deust bouleverser, de manière que l'on
avoit de l'apprehension qu'il se deust rompre quelque membre du Navire
pour les grands coups de mer qu'il recevoit à tout moment ou que les
vagues furieuses qui donnoient jusques par-dessus la Dunette l'abymasse
sans resource, car elles avoient desja rompu & emporté les galleries
avec tout ce qui estoit dedans: c'est pourquoy on fut contraint de caler
le voile & d'abandonner le Navire à la violence de la tourmente, & des
flots qui nous balotoient d'une estrange façon sans que nous sçeussions
où les vents nous jettoient, pour ce qu'il estoit impossible pour lors
de prendre les elevations ny par le Soleil, ny par le Nord, & de nous
sauver encore moins, si Dieu nostre vray Cocher ne nous eust protégé &
sauvé par une grace speciale de cest evident naufrage. Cependant s'il y
avoit quelque coffre mal amarré on l'entendoit rouller & quelquesfois la
marmite estoit renversée, & en disnans ou soupans si nous ne tenions
bien nos plats ils voloient de la table à terre & les falloit tenir
aussi bien que la tasse à boire selon le mouvemenr du Navire que nous
laissions aller à la garde du bon Dieu, puis qu'il ne gouvernoit plus &
n'y pouvions remedier. Pendant ce temps là les plus devots passagers
prioient Dieu & se mettoient en bon estat, mais pour les Mattelots je
vous asseure qu'ils ne tesmoignerent jamais moins de devotion sinon
quelqu'un, encore estoit-ce en cachette peur d'estre mocqué, mais quand
c'est tout à bon qu'il faut périr, c'est alors que tout le monde se met
en son devoir, mais souvent trop tard par une invention du Diable qui
nous fait différer nostre conversion. Il est tres-bon de ne se point
troubler voire très-necessaire pour chose qui arrive, à cause que l'on
est moins apte à se tirer du danger, mais il ne s'en faut pas monstrer
plus insolent, ains le recommander à Dieu, & travailler à ce à quoy on
pense estre expedient & necessaire à son salut & delivrance.
Or ces tempestes bien souvent nous estoient presagées par les Marsoins
qui pour lors environnoient nostre vaisseau par milliers se jouans d'une
façon fort plaisante, dont les uns ont le museau moussé & gros, & les
autres pointus & allongé commes cannes.
Au temps de cette tourmente je me trouvay une fois seul avec le Pere
Nicolas dans la Chambre du Capitaine ou je lisois pour mon contentement
spirituel les Méditations de sainct Bonaventure, ledit Pere n'ayant pas
encore achevé son Office le disoit de genouils proche la fenestre qui
regarde sur la gallerie comme un coup de mer rompit un aiz du siege de
la Chambre, entra dedans, sousleva ledit Pere & m'envelopa une partie du
corps qui m'ayant esblouy me fist promptement lever en sursaut & à
tastons ouvrir la porte pour donner cours à l'eau, me resouvenant avoir
ouy dire qu'un Capitaine avec son fils se trouverent un jour noyez d'un
coup de mer qui entra dans leur Chambre comme cet autre estoit entré
dans la nostre.
Nous eusmes aussi par fois des ressaques jusques au grand masts, c'est à
dire que le Navire puisoit à mesme dans la mer & s'en falloit peu que le
reste n'allast au fond, mais lors que cela arrivoit au plus fort mesme
de nos prieres on quittoit tout pour maneuvrer & puis on continuoit ses
devotions qui ne sont pas si eschauffées en mer que l'on ne prennes
tousjours garde aux vents & aux flots qui nous envoyoient par fois de
merveilleux rafraischissemens qui donnoient à rire aux moins mouillez &
pitié aux mieux trempez. Bon Jesus que la vie des Mariniers est une vie
estrange & merveilleuse, car s'ils ont quelquesfois une heure de bon
temps ils en ont d'autres qui sont bien discourtoises & pleines de
difficultés, je l'ay ouy dire, & je le croy qu'il y a neantmoins plus de
vieux Mariniers que de vieux Laboureurs, pour vous dire que nonobstant
tout ce qui se passe peu perissent, & que l'on n'est pas si tost en
terre que l'on veut retourner en mer où la santé se trouve fortifiée par
le vomissement & la diette.
Quand la tempeste nous prit nous estions bien avant au delà des Isles
Assores qui sont Isles riches & bien peuplées appartenant au Roy
d'Espagne, desquelles nous n'approchasmes pas plus prés que d'une
journée au dire de nostre Pilote.
Ordinairement aprés une grande tempeste vient un grand calme, comme en
effet nous en avions quelquesfois de bien importuns, qui nous
empeschoient d'avancer chemin, durant lesquels les Mattelots jouoient &
dansoient sur le tillac; puis quand on voyait sortir de dessous l'Orizon
un nuage espais, c'estoit lors qu'il falloit quitter ces exercices, &
prendre garde d'un grain de vent qui estoit enveloppé là dedans, lequel
se desserrant grondant & sifflant, estoit capable de renverser nostre
vaisseau s'en dessus dessous, s'il n'y eust eu des gens prests à
exécuter ce que le maistre du Navire commandoit.
Or le calme qui nous arriva aprés cette grande tempeste nous servit fort
à propos, pour tirer de la mer, un grand tonneau de très-bonne huile
d'olive, que nous apperceusmes flottant sur les eauës assez proche de
nous, nous en apperceusmes encore un autre deux ou trois jours aprés:
mais la mer un peu trop agitée pour lors nous en priva. Ces tonneaux
comme il est à presumer, estoient de quelque Navire brizé en mer par les
furieuses tourmentes & tempestes que nous avions souffertes peu de temps
auparavant.
Quelques jours aprés nous rencontrasmes un petit Navire Anglois, qui
disoit venir de la Virginie, & je croy de quelqu'autre contrée des indes
Occidentales, car il avoit quantité de Palmes, du petun, de la
cochenille & des cuivres, qui ne sont pas frequens à la Virginie. Il
estoit tout dematté & en assez pauvre équipage pour son retour en
Angleterre & Escosse d'où ils estoient pour la pluspart, car il ne leur
estoit resté de la tourmente passée, que le seul masts de mizanne qu'ils
avoient accommodé à la place, du grand masts qui s'estoit brizé avec
tous les autres aussi. Il pensoit s'esquiver mais comme nous estions
assez bons voilliers, nous allasmes à luy & luy demandasmes selon la
coustume de la mer usitée par ceux qui se croyent les plus forts: D'où
est la Navire il respondit d'Angleterre, on luy répliqua: amenez, c'est
à dire, abbaissez vos voiles, sortez vostre chalouppe, & venez nous
faire voir vostre congé, pour en faire l'examen, que si on est trouvé
sans le congé de qui il appartient, on le fait passer par la Loy &
commission de celuy qui le prend: mais il est vray qu'en cela; comme en
toute chose, il se commet souvent de tres-grands abus, pour ce que tel
feint estre marchand, & avoir bonne commission, qui luy-mesme est Pirate
& marchand tout ensemble, se servant des deux qualitez selon les
occasions & rencontres.
De mesme nos Mariniers eussent bien desiré la rencontre de quelque petit
Navire Espagnol, où il se trouve ordinairement de riches marchandises,
pour en faire curée, & contenter aucunement leur convoitise, comme si
prendre le bien d'autruy sur mer n'estoit pas larrecin & vollerie
obligeant à la damnation éternelle, aussi bien que le prendre sur terre,
car la malice réciproque des Nautonniers n'excuse point que le larrecin
sur mer ne soit peche, & c'est par coustume on se damnera par coustume:
car le Commandement qui dit, Tu ne desroberas point s'entend nulle part,
ny en la mer ny en la terre. Or bien que la chose soit ainsi le mal ne
s'en diminue point pourtant, & va tousjours pullulant à mesure que les
hommes vieillissent Cela se voit à l'oeil qu'aujourd'huy il n'y a plus
de fidelité entre les hommes, & que chacun tasche de tromper son
compagnon, c'est pourquoy il s'en faut donner de garde, & n'approcher
d'aucun Navire en mer qu'à bonnes-enseignes, de peur qu'un forban ne
soit pris par un Pirate. Que si demandant d'où est le Navire on respond,
de la mer, c'est à dire escumeur de mers & qu'il faut venir à bord, &
rendre combat, si on n'ayme mieux se rendre à la mercy & discretion du
plus fort ou qui semble l'estre, je dis, qui semble l'estre, car on y
est souvent trompé.
C'est aussi coustume en mer, que quand quelque Navire particulier
rencontre un Navire-Royal, de se mettre au dessous du vent, & se
presenter non point coste-à-coste; mais en biaisant & mesme d'abattre
son enseigne (il n'est pas neantmoins de besoin d'en avoir en si grand
voyages) sinon quand on approche de terre, ou quand il se faut battre.
Pour revenir à nos Anglois, ils vindrent en fin à nous, sçavoir leur
Maistre de Navire, un vieil Gentil'homme & quelques autres des
principaulx, non toutesfois sans une grande contradiction, car ils
apprehendoient le mesme traitement qu'ils ont accoustumé de faire aux
François, quand ils ont le dessus, c'est pourquoy leur Chef offrit en
particulier à nostre Capitaine moy seul present, tout ce qu'ils avoient
de marchandises en leur Navire, pour lieu que la vie sauve on les
laissast aller en leur païs avec un peu de vivres, ce que nostre
Capitaine refusa disant, qu'il ne vouloit rien d'eux s'ils estoient gens
de bien, mais que s'il trouvoit du contraire, qu'il leur feroit subir la
Loy de la mer, aprés avoir deuement faict examiner leur patente.
Neantmoins à force d'importunité nous firent accepter (attendant le
jugement de leur cause,) un baril de petun & un autre de patates, ce
sont certaines racines des Indes, en forme de gros naveaux, rouges &
jaunes; mais d'un goust beaucoup plus excellent, que toute autre racine
que nous ayons par deça. Et me donnerent à moy, un cadran solaire, que
je ne voulois accepter peur de leur en incommoder.
Le Capitaine de nostre vaisseau, comme sage, ne voulut rien déterminer
en ce faict, de soy-mesme, sans l'avoir premièrement communiqué aux
principaux de son bord, & nous pria d'en dire nostre advis, qui estoit
celuy que principalement il desiroit suivre, pour ne rien faire contre
sa conscience, ou qui fust digne de reprehension. Pendant que nous
estions en ce conseil, on avoit envoyé partie de nos hommes dans ce
navire Anglois, pour y estre les plus forts, & en ramener une autre plus
grande partie des leurs dans le nostre, avec tous les Chefs, excepté le
Capitaine, lequel estant fort malade mourut dans son Navire quelques
heures après sa prise.
Apres avoir veu tous les papiers de ces pauvres gens, & trouvé prés d'un
boisseau de lettres, qui s'addressoient à des particuliers d'Angleterre,
on conclud qu'ils ne pouvoient estre forbans, bien que leur congé ne fut
que trop vieux obtenu, & qu'on eut trouvé quelques boëttes de poison
dans leur coffre, qui eussent pû faire soupçonner de mauvais dessein,
attendu qu'outre qu'ils estoient peu de monde, & encor fort foiblement
armez, ils avoient quelques charte-parties, puis toutes ces lettres les
mettoient hors de soupçon de ce costé là, & par ainsi furent renvoyez en
leur Navires quittes & absous, aprés nous avoir accompagné les trois
jours consecutifs qu'on fust à consulter leur affaire.
Je me recreois par fois, selon que je me trouvois disposé à voir jetter
l'esvent aux Baleines, & jouer les petits balenots qui se recreoient en
temps calme, d'une façon fort plaisante. Les grandes Baleines desquelles
j'ay veu une infinité, particulierement à la Baye de Gaspey, nous
importunoient plus qu'elles ne nous recreoient par leur soufflemens &
les diverses courses des Gibars aprés elles, qui nous estoit une
interruption de repos sans remede. Gibar est proprement le masle de la
Baleine, auquel on a donné le nom de Gibar, pour une bosse qu'il semble
avoir ayant le dos fort eslevé, où il porte une nageoire. Il n'est pas
moins grand que les Baleines, mais non pas si espais ny si gros, & a le
museau plus long & plus aigu, & un tuyau sur le front, par où il jette
l'eau de grande violence, quelques-uns à cette cause, l'appellent
souffleur.
Toutes les femelles Baleines portent & font leurs petits tous vifs (non
pas en masses ou en oeufs comme les autres poissons) & les allaittent,
couvrent & contre-gardent de leurs nageoires. Les Gibars & autres
Baleines dorment tenans leurs testes un peu eslevées, tellement que ce
tuyau est à descouvert & à fleur d'eau. Ces monstres le voyent &
descouvrent de fort loin par leur queuë qu'elles monstrent, souvent
s'enfonçans dans la mer, & aussi par l'eau qu'elles jettent par leurs
esvans, qui est plus d'un poinçon à la fois, & de la hauteur de deux
lances; & de cette eau que la Baleine jette, on peut juger ce qu'elle
peut rendre d'huyle. Il y en a telle d'où l'on en peut tirer jusqu'à
plus de 4 cens barriques, d'autres six vingts poinçons, & d'autres
moins, & de la langue on en tire ordinairement cinq & six barriques des
communes: Pline rapporte, qu'il s'est trouvé des Baleines de six cens
pieds de long, & 360 de large. Si d'autres disent de l'estendue de plus
de trois arpens de terre, s'il est vray semblable comme ils l'asseurent,
il y en a desquelles on en pourroit tirer beaucoup davantage. Mais ce
qui est admirable en ce monstre est, qu'estant d'une grandeur & grosseur
si demesurée, surpassant tout autres poissons & animaux marins, il a
neantmoins le gosier si petit & estroit qu'il n'y sçauroit passer que la
grosseur d'un macreau à la fois, dont on peut admirer le double miracle
de Jonas que Dieu fist eslargir ce gozier pour luy donner passage, & le
conserva vivant dans ce ventre l'espace de trois jours jusqu'aprés
reslargissant ce mesme gozier, il l'en fist sortir sain comme il y
estoit entré.
A mon retour des Hurons j'en vis tres-peu en comparaison de l'année
précédente, & n'en pu concevoir la cause, sinon la grande abondance de
sang que rendit la blessure d'une grande Baleine, que par plaisir le
sieur Goua Commis de nostre vaisseau, luy fist d'un coup d'arquebuse à
croc, chargée d'une double charge: ce n'est neantmoins ny la façon ny la
manière de les avoir car il y faut bien d'autre invention & des
artifices desquels les Basques se sçavent servir, mais pour ce que
divers Autheurs en ont escrit, je n'en fis point icy de mention pour
abreger, & ne repeter ce que d'autres ont des ja dit.
La première Baleine que nous vismes en pleine mer estoit endormie, &
passant tout auprés on detourna un peu le Navire, craignant qu'à son
resvueil elle nous causast quelque accident. J'en vis une entre les
autres espouventablement grosse, & telle que le Capitaine & ceux qui la
virent, dirent asseurement n'en avoir jamais veu de plus grosse. Ce qui
fit mieux cognoistre sa grosseur & grandeur est que se démenant &
soustenant contre la mer agitée, elle faisoit voir une partie de son
grand corps. Je m'estonnay fort d'un Gibar, lequel avec sa nageoire ou
de sa queue, car je ne pouvois pas bien discerner ou recognoistre duquel
c'estoit, frappoit si furieusement fort sur l'eau, qu'on le pouvoit
entendre de plusieurs lieuës; & me dit on que c'estoit pour estonner &
amasser le poisson, pour aprés s'en gorger.
Je vis un jour un poisson de quelque 10 ou 12 pieds de longueur, & gros
à proportion, passer tout joignant nostre Navire: on me dit que c'estoit
un Requiens, poisson fort friant de chair humaine, c'est pourquoy il ne
fait pas bon se baigner où il y en a, pource qu'il ne manque pas
d'engloutir les personnes qu'il peut attraper, ou du moins quelque
membre du corps, qu'il coupe aysement avec ses 3, 4, 5 & 6 rangées de
dents qu'il a en gueule fort aiguës & dangereuses, comme avoit la teste
de celuy que j'ay veu à Paris dans un cabinet de pièces rares, dont la
veuë me fist croire ce qu'on dit de ce poisson que n'estoit qu'il luy
convient tourner le ventre & la teste de costé pour prendre sa proye, à
cause que comme un Esturgeon, il a sa gueule sous un long museau, il
devoreroit tout: mais il luy faut du temps à se tourner, & par ainsi il
ne faict pas tout le mal qu'il feroit s'il avoit la gueule autrement
disposée.
En quelque endroit de la mer vers l'Isle de terre neufve, l'un de nos
Mattelots herpons une Dorade que les habitans voisins du Peru tenoient
anciennement pour un Dieu & l'adoroient à cause de sa rare beauté qui
surpasse celle de tous les autres poissons de la mer; car il semble que
la nature se soit particulièrement delectée & ait pris plaisir à
l'embellir de ses diverses & vives couleurs: de sorte qu'il esblouit
presque la veuë des regardans, en se divertissant & changeant comme le
Cameleon, & selon qu'il approche, de sa mort il se diversifie & se
change en ses vives couleurs. Il n'avoit pas plus de 3 pieds de
longueur, & sa nageoire qu'il avoit dessus le dos, luy prenoit depuis la
teste jusqu'à la queuë toute dorée & couverte comme d'un or tres-fin
comme aussi la queuë, ses aislerons ou nageoires, excepté que par fois
il paroissoit de petites taches de la couleur d'un tres-fin azur, &
d'autres de vermillon, puis comme d'un argenté; le reste du corps estoit
tout doré, argenté, azuré, vermillonné, & de diverses autres couleurs:
il n'estoit pas guere large sous le ventre ny sur le dos; mais il estoit
haut & bien proportionné à sa grandeur nous le mangeasmes, & trouvasmes
très bon, sinon qu'il estoit un peu sec. Quand il fut pris il se jouoit
à nostre vaisseau, car le naturel de ce poisson suit volontiers les
Navires, à l'entour desquels il se joue, mais on en void peu en la mer
du Canada.
Nous tirasmes aussi de la mer un poisson mort long d'un pied,
ressemblant à une perche qui avoit la moitié du corps entièrement rouge;
mais aucun de nos gens ne pû dire ny juger quel poisson ce pouvoit
estre; j'ay aussi quelquefois veu voler hors de l'eau des petits
poissons, environ la longueur de 4 ou 5 pieds, fuyans de plus gros
poissons qui les poursuivoient, car Dieu le Créateur qui les a créés
petits, leur donc de petites ailles pour se pouvoir garantir des plus
grands, mais leur vol est aussi bref comme leurs ailles sont facilement
deseichées, & pour un surcroy de mal-heur, pensans se sauver en l'air il
y a souvent des oyseaux aux aguets, qui les surprenent en volant, & par
ainsi ils ne sont point asseurez ny en l'air ny en la mer, non plus que
l'homme de bien qui est persecuté par tout de ses ennemys, pendant que
le meschant vit en repos, & jouit de la substance des petits.
Nos Mattelots herponnerent un gros Marsoin femelle, qui en avoit un
autre petit dans le ventre, lequel fut lardé & rosty en guyse d'un
levraut, puis mangé avec sa mere qui se trouverent très-bons & nous
consolerent fort pour estre las de salines & privés de
rafraischissemens.
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_Du grand Ban. De l'Isle aux oyseaux. Des
Elephans de mer & de la Baye de Gaspey.
Cérémonies des Mattelots és monts nostre Dame, &
du grand fleuve S. Laurens._