_Sire,_
_Les pauvres Religieux Recollects habituez à Kebec en la
nouvelle France vous remonstrent tres-humblement, que depuis
six années en ça, qu'il a pleu à Dieu se servir de leur
ministere soubs l'autorité de vostre Majesté, tant au voyage
de cette terre etrangere, descouvertures du pays, qu'en la
conversion des peuples plus Sauvages en la cognoissance de
Dieu, qu'en leur conversion civile. Ils ont differé de
donner leur advis, touchant cette entreprise, jusqu'à ce que
l'expérience secondant leur bonne volonté, ils eussent avec
tant plus de certitude qu'il importe de ne parler aux Roya
que d'affaires bien digérées & meurement considerées,
proposer à vostre Majesté ce qui est necessaire en ceste
affaire: & bien qu'il semblast estre de leur devoir, dés les
premières années de leur sejour audit pays, advertir vostre
Majesté de ce qui estoit à faire pour la continuation de cet
auguste dessein. Ils ont estimé que les lettres annuelles
qu'ils ont escrit depuis leur arrivée suffisoient jusques à
ce que le pays & les peuples leur feussent davantage
cogneus, afin que selon qu'ils trouveroient tant de la
disposition des peuples que des profits que l'on pourroit
esperer de la terre, ils jugeassent ce qui seroit plus à
propos; or est il qu'à present que la hantise des peuples
les a rendus sçavans en leur recherche, & que les voyages
qu'ils ont faict de cinq à six cens lieuës dans les terres
en la compagnie du sieur de Champlain, Lieutenant sous
vostre autorité de Monseigneur de Montmorency Viceroy du
pays, leur ont acquis la cognoissance tant desirée des
peuples de diverses contrées. Et voyans les grands &
manifestes profits, qui peuvent reussir à la gloire de Dieu,
augmentation du sceptre & de l'Empire des François,
contentement singulier de vostre Majesté & proffit & utilité
de tous ses sujects. Les supplians ont jugé estre expedient,
voire grandement necessaire de declarer ce que en conscience
ils recognoissent estre de toute ceste entreprise afin qu'il
plaise à vostre Majesté leur accorder le contenu leur en
memoire cy attaché._
_Les supplians doncques sont avec la grace de Dieu, SIRE,
dans une terre nommée par le commun Canada, mais mieux la
nouvelle France, en un lieu appellé Kebec, basty par la
diligence & industrie singuliere du sieur Champlain, fort
avant dans le fleuve de sainct Laurens. Où ayant sejournez,
ils ont appris les richesses de ce quartier & speciallement
de ce fleuve accompagné de plusieurs belles & fertiles
Isles, peuplé d'une telle abondance de toutes fortes de
poissons quelle ne se peut descrire, bordée de costaux
plains d'arbres fruictiers, comme noyers, chastagniers,
pruniers, cerisiers, & vignes agrestes, avec quantité de
prairies qui ornent & embellissent ses vallons, le reste de
la terre garny & peuplé de toute sorte de chasse & plus
qu'il y en a en France, & avec plus grand proffit en ce que
non seulement ils ne manquent de gibier & bestes fauves
ordinaires en ces païs, mais ont de plus des Eslans ou
orignals, Castors, Renard noirs, & autres animaux dont la
pelleterie donne accés & esperance, au bien futur d'un très
grand commerce: davantage la bonté de ceste terre a esté de
plus en plus recognuë par les voyages que les supplians y
ont faict qui leur ont porté la cognoissance de plus de
trois cent mille ames desireuses du labourage & faciles
d'attirer à la cognoissance de Dieu, pour n'estre liez à
aucun culte, par la conduite desquels peuples les fleuves,
rivieres, lacs de largeur & longueur indicibles ont esté
recognus par les supplians; mais comme le bien ne s'aquiert
sans peine, il n'y a point de doute que outre les grands
labeurs des supplians, en ses découvertures & leur sejour
dans le pays, ce qui leur donne le plus de trouble n'est pas
seulement de s'estre trouvé sans assistance d'aucune
commodité, ains seulement de vivres par ceux qui sont
associez en ce commerce, ausquels seuls faut advouer ceste
obligation, mais que ces terres & leur abondance recognues
par l'estranger, ils sont en perpetuelle crainte de
surprises n'attendans que l'heure que l'on vienne coupper la
gorge à tous ceux qui resident audit Kebec. Car il ne faut
pas tant s'asseurer aux paupières abatües des Lyons, que
l'on ne sçache qu'ils mordent en dormant, & que les ennemis
de vostre Couronne, bien qu'ils semblent endormis ne
viennent à l'appas de si grandes esperances de gain & de
profit. En effect, SIRE, qui ne se hazarderoit de venir
posseder une terre si riche laquelle donne de ses flancs des
mines de fer & d'acier, qui rendent quarante-cinq pourcent,
du plomb trente, du cuivre dix-huict, & qui en promet d'or &
d'argent, terre qui donne par usure toutes sortes de
semences, & laquelle dés à present donne les matériaux
propres pour la construction de toutes sortes, de vaisseaux
fournissant le Meirain, Jantes, planchages pour fenestrages
& lambris, & de plus les Gommes, Bray & Raisins, en outre la
pelleterie cy-dessus mentionnée. Les cendres & la potasse
dequoy seul il se peut faire trafic de plus de cent mille
escus, & ce qui est plus considerable, un autre qui
possederoit ladite terre pourroit de là tenir en bride &
contraincte plus de mille vaisseaux de vostre Estat qui
vienent annuellement aux pesches dont ils emportent les
huilles, les moluës, baleines & saulmons dont vos sujects se
fervent. Il est vray que l'approche qu'on faict une fois les
Anglais, qui coupèrent la gorge à la flotte des Jesuites
accompagnée du sieur de Poitrincourt s'en allans en
l'Accadie, donne aux supplians des apprehensions qui leur
sont tant plus grandes qu'ils regretteroient de voir le
tiltre auguste de nouvelle France changé en un autre, soit
de nouvelle Hollande, Flandre, ou Angleterre: car à estimer
qu'il y ait rien qui resiste à present à leur entreprise,
c'est se flatter en l'attente d'un malheur inevitable s'il
n'y est remedié, & bien que cela arrive ce ne sera sans en
avoir esté long-temps menacez, sans mettre en ligne de
compte les menées & entreprises de ceux de la Rochelle, qui
tout les ans apportent armes & munitions aux Sauvages, les
animans de couper la gorge aux François, & ruyner leur
habitation, ce qui n'est pas peu considerable. Les supplians
ont donc jugé estre de leur conscience de donner advis à
vostre Majesté de l'interest qu'elle a en la conservation de
ceste terre qui promet en la continuation des labeurs
precedens un passage favorable pour aller à la Chine, ce qui
est autant ou plus facile à conserver & maintenir, SIRE,
sous vostre domination, qu'il est aysé à l'estranger
imprimer sur le front de la France, une tache perpetuelle &
indelebile pour n'avoir sçeu conserver une terre qui estoit
à l'augmentation de fa gloire, laquelle conservation dépend
de l'entretien de la Religion par l'authorité de la Justice,
quand elles y seront toutes deux appuyées & maintenues par
la force d'une garnison establie en un fort, qui faut bastir
sur la croupe d'une Montagne qui tiendra plus de dix-huict
cens lieuës de pays suject, attendu qu'il n'y a aucun abord
recogneu que l'entrée dudit fleuve de S. Laurent. Ce qui
fera reussir le commerce & le rendra grandement profitable,
& par ainsi vostre gloire augmentée & une nouvelle fleur
adjoustée à la Couronne Françoise._
_Sur ces considerations, SIRE, plaise à vostre Majesté
accorder aux supplians le contenu en leurs articles cy
attachez pour la conservation dudit pays, accroissement &
entretien de la Religion Chrestienne en iceluy, & ils
continueront leurs labeurs & leurs prières pour
l'Augmentation de vostre Empire & la prosperité de vostre
Majesté. Outre que les ames qui seront par ce moyen
conduites au Christianisme rendront leurs prieres, leurs
biens & leurs vies tributaires de son Sceptre._
J'aurois encores icy descrit tout au long les articles presentez à sa
Majesté mentionnez en la susdite Requeste, mais pour estre aussi peu
necessaire comme ils ont eu peu d'effet, je me suis contenté d'en poser
icy les principales & générales, sans m'arrester à celles des
particuliers, qui ne pourroient de rien servir à mon suject, suffit que
l'on sçache que sans interest, nos Religieux ont faict tout ce qu'ils
ont pû pour le bien, honneur & salut du païs.
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_Très-humbles remonstrances & mémoires des choses
necessaires pour l'entretien & execution de
l'entreprise faicte en la nouvelle France
presentées au Roy, & du temps qu'elle a esté
descouverte._
Comme jamais l'homme ne peut acquerir la fin d'aucune chose que par les
moyens propres & convenables à icelle, estant ainsi que le principal but
& l'intention particuliere de sa Majesté vise à la conversion des ames,
d'où dépend l'augmentation de son Empire & de sa gloire, il est vray
qu'il est impossible d'y parvenir que par les moyens essentiels pour
l'execution d'une si saincte entreprise, qui sont d'assister la religion
de la justice, & toutes deux de la force, l'une ne pouvant subsister
sans les autres & toutes trois bien associées se trouvent les pilliers &
plus solides fondements d'un Estat. Partant sa Majesté outre plusieurs
autres considerations est d'autant plus interessée à la conservation de
la nouvelle France, sous son Empire par le moyen de ces trois
arcsboutans, que nul autre Prince de la Chrestienté n'y peut rien
pretendre, les François en ayant faict les descouvertures depuis cent
seize ans, & continué jusques à present, car dés l'an mil cinq cens
quatre, les Normands y allerent, au rapport mesme & par l'adveu des
histoires estrangeres, & d'aprés eux Jacques Cartier en l'an mil cinq
cens trente-quatre &, trente-cinq par l'expres commandement de François
Premier. Depuis le marquis de la Roche fist ce voyage en l'an mil cinq
cens nonante-cinq poursuivy en l'an mil six cens par Chauvin, qui fist
bastir une demeure à Tadoussac, & en l'an mil six cens trois, le sieur
de Monts accompagné du sieur de Champlain, qui firent des nouvelles
descouvertures & des bastimens és lieux esquels il ne s'en estoit jamais
veu, toutefois abandonnées puis aprés jusques en l'an mil six cens huict
que le sieur de Poitrincourt avec des Peres Jesuites entreprist le
voyage, où ils furent desconfits par les Anglois, qui pensoient
triompher des travaux & peines des François. Mais en la mesme année le
sieur de Champlain vint donner dans ces terres jusques, au lieu de
Kebec, qui est advancé de plus de cent lieuës dans le fleuve de S.
Laurens, où il fit l'habitation qui y est à present, & de là passa à
plus de six cens lieuës dans ces terres nouvelles, où il a descouvert
plusieurs belles contrées habitables dont l'on peut tirer de grandes
richesses & commoditez dés à present, en esperer beaucoup plus à
l'advenir, d'où se void l'interest que sa Majesté a de se prevaloir de
la possession légitime de ceste terre, qui luy est d'autant plus
asseurée que par la confession mesme des Cartes estrangeres, ce droict
lui est acquis & cedé privativement à tous autres, & de là resulte
l'obligation necessaire de sa Majesté à la contribution & assistance
esperée pour la manutention de ce païs, qui ne se peut mieux conserver
que par ces trois moyens, de la Religion, la Justice & la force, qui y
feront (s'il plaist à sa Majesté) establies & par elle entretenues
suivant ces articles & mémoires que les pauvres Religieux, Recollects
habituez en ladite terre luy en presentent, protestant toutesfois qu'ils
ne l'auroient jamais entrepris & d'entrer en une si grande cognoissance
d'affaires, que l'on pourroit estimer outrepasser les bornes de leur
institution & de leurs voeux, n'estoit la necessité de l'affaire, &
qu'il ne se treuve autres personnes dans le païs qui puissent donner ces
advis & ayent plus d'interest de faire ces très humbles remonstrances,
pour la gloire de Dieu en la conversion des ames & pauvres nations qui
s'y perdent sans cognoissance de leur Créateur & sans Religion & culte
aucun, joinct à la considération qu'ils ont de l'utilité visible &
augmentation asseurée de l'Empire de sa Majesté, qui luy feront agréer
s'il luy plaist, ce qui luy est demandé, sçavoir:
_Pour le regard de la Religion._
Que defences seront faictes à tous sujets de vostre Majesté, faisant
profession de la Religion prétendue reformée d'y habituer ou y
entretenir aucunes personnes de quelque nation que ce soit de ladite
religion prétendue reformée, sur les peines qui feront jugées
raisonnables.
Qu'il plaise à sa Majesté fonder un Séminaire de 50 enfans des Sauvages,
pour six ans seulement à raison de 50 escus pour chacun qui seront par
an 1500 escus, aprés lequel temps de six ans ils pourront estre
entretenus voire un plus grand nombre, du revenu des terres qui seront
cultivées pendant le dit temps. Lesquels enfans sont tous les jours
offerts aux supplians par leurs parens, pour estre instruits & eslevés
en la Religion Chrestienne, & pour ce donner une Abbaye pour le revenu y
estre employé, la nourriture des Religieux de ladite Abbaye, &
l'entretien préalablement faict.
Qu'il plaise à sa Majesté donner ausdits supplians dequoy avoir des
livres, ornemens, ustencilles, meubles, vivres, & dequoy entretenir une
douzaine d'hommes pour leur labourer de la terre & entretenir du bestail
pendant sesdites six années seulement.
_Pour le regard de la Justice._
Il est grandement necessaire que sa Majesté accorde que la justice y
soit exercée avec tant plus de puissance que les commencement des
peuplades sont plus importans, afin d'eviter les reproches de nos
voisins, & aussi pour ne permettre que sous l'authorité de sa Majesté il
se commette des voleries, meurtres, assassinats, paillardise,
blasphemes, & autres crimes des-ja par trop familiers, entre quelques
François habitans en ladite terre &c.
_Et pour le regard de la Force._
Celle cy estant l'humeur radicalle qui soustient les deux precedentes.
Il plaira au Roy de donner dequoy bastir un fort dans le pays, une Tour
à Tadoussac, lieu qui est l'unique abord des vaisseaux, & l'entretien
pour six ans d'une garnison de cinquante hommes propre pour la
construction & conservation dudit fort.
Finalement qu'il plaise au Roy donner au sieur de Champlain de son
Arsenal des canons, poudres & munitions & augmenter son authorité & ses
pensions de luy & sa famille, son appointement de deux cens escus
n'estant suffisant pour un tel entretien, &c.
Voyla tout ce qui est des principales affaires que le R. Pere Georges
negotia au Conseil & avec les Gens du Roy après en avoir parlé à sa
Majesté & presenté les Articles cy-dessus, mais qui ont autant advancé
le Canada qu'on a contribué à l'exécution & accomplissement d'icelles.
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_Voyage des Peres Guillaume & Irenée Recollects
pour le Canada. D'un Sauvage baptisé & mort sur
mer, & de quelques ceremonies des Montagnais pour
les malades._