La pratique de voyager d'un païs en un autre est fondée sur divers
motifs & desseins. Les uns y sont poussez par une certaine instabilité &
inquiétude d'esprit qui ne leur permet d'arrester long-temps en un mesme
lieu, comme un Cain, lequel aprés avoir commis ce meschant acte de
fratricide, qu'il tua par envie de ce qu'il estoit plus homme de bien
que luy, & favori de Dieu, en demeura tout troublé & plein d'inquiétude
(effect du peché) qui le rendit vagabond & errant par le monde, sans
sçavoir où il alloit que pour penser eviter le courroux & la vengeance
de Dieu avec la mort, qui à toute heure il apprehendoit & luy advint en
punition de son forfaict.
Les autres voyagent par necessité comme un Abraham & son fils Isaac pour
eviter la famine, sortent de la terre de Chanaan, l'un pour aller en
Egypte, & l'autre en la terre des Philistins, car la famine & la
necessité est une marastre si prenante & facheuse, qu'elle conduit les
plus foibles au tombeau & contrainct les plus robustes à de longs
voyages, pour trouver remède à leur necessité.
Les autres sortent de leur païs attirez par le profit & gain temporel,
comme les Marchands qui courent d'un polle à l'autre, la mer & la terre,
l'Orient & l'Occident, le Septentrion & le Midy, pour parvenir à leur
desir insatiable d'amasser richesses.
D'autres sont portez d'un desir d'apprendre en voyageant, comme un
Epimenide Peintre, lequel partit de Rhodes, & s'en alla en Asie, là où
il demeura long-temps, puis s'en revint à Rhodes, sans que jamais
personne luy entendit dire aucune chose de ce qu'il avoit vu & faict en
Asie, dequoy s'esmerveillant les Rhodiens, le prierent qu'il leur
voulust conter quels cas de ce qu'il avoit veus ausquels il respondit en
telle sorte: j'allay dix ans sur la mer, pour me faciliter à patir, je
demeuray autre dix ans en Asie pour apprendre à peindre, & six autres
estudiay en Grece pour accoustumer à me taire, & partant n'esperez pas
grand discours de moy; ce qu'ayant dit il se teut; & laissa les autres
dans leur bon appetit, ce qui me fait resouvenir de ce qui m'a estè dit
depuis peu, que la Royne d'Espagne à present regnante, ayant esté pour
rentrer dans l'un de nos Convents & sçeut qu'il estoit l'heure du
silence, se donna la patience d'attendre dans l'Eglise que les Religieux
l'appellassent, sans s'en plaindre d'un petit mot.
Il y en a d'autres qui veulent courir les mers & la terre pour se rendre
plus illustres & divins entre les hommes, par la cognoissance des choses
les plus belles & magnifiques de l'univers, comme un Appollonius
Thianeus, lequel ayant tournoyé toute l'Asie, l'Afrique & l'Europe,
depuis le pont du Nil où fut Alexandre, jusques en Gades où sont les
colomnes d'Hercules, estant arrivé en Ephese au Temple de Diane, les
Prestres de la Deesse luy demandèrent, qui estoit la chose de laquelle
il s'esmerveilloit plus par le monde; car il est certain que l'homme qui
a beaucoup veu, note plus une chose que l'autre. Et combien que ce
Philosophe fust plus estimée en fait qu'en parolle, si leur fit-il ceste
responce digne d'estre nottée.
Prestres sacrés, j'ay cheminé longuement par le Royaume des Gaulois, des
Anglois, des Espagnol, des Germains, des Latins, des Lidians, des
Hebrieux, des Grecs, des Parthes, des Medes, des Phrigiens, des
Corinthiens, & des Perses, mesme par le grand Royaume des Indiens, que
j'appelle le Royaume sur tous les autres Royaumes, car luy seul vaut
mieux que tous les autres joints ensemble; mais je vous advise qu'ils
sont tous differens; à sçavoir, en langages, personnages, bestes,
metaux, eaux, chairs, coustumes, loix, terres, edifices, vestemens,
contenances, & sur tout en Dieux & en temples, pource qu'il y a autant
de difference, d'un langage à autre, comme les Dieux & les temples
d'Europe sont differens à ceux d'Asie. Toutefois entre toutes les choses
que j'ay veuës, de deux seules suis esmerveillé. La première est; que
par tout où j'ay esté, j'ay tousjours veu le superbe commander à
l'humble, le querelleux au pacifique, le tyran au juste, le cruel au
pitoyable, le couard au hardy, l'ignorant au sçavant, & le pis encores
j'ay veu les plus grands larrons pendre les plus innocens. La seconde
chose dont je me suis esmerveillé, est qu'en tant de païs que j'ay
traversé, je n'ay sçeu parler d'un homme perpetuel, ains les ay trouvé
tous mortels, prenans fin aussi-tost le moindre, que le plus grand: car
maints sont mis du-soir en la sepulture, que le jour pensoient avoir la
vie plus asseurée.
Il y en a d'autres qui voyagent: par une saincte devotion de visiter les
Saincts lieux, comme un S. Hierosme la terre Saincte. Et les autres pour
porter le flambeau de l'Evangile par tout le monde suivant le
commandement que le Sauveur donna à ses Apostres. Allez, par tout le
monde, & preschez l'Evangile à toute créature. C'est ce dernier motif
qui sous la saincte obediance nous a fait entreprendre le voyage des
Hurons & Canadiens, non à la manière d'Appollonius, pour y polir nos
esprits & en devenir plus sages & considerables entre les hommes, mais
pour en secourant nos freres du Canada, y porter le flambeau de la
cognoissance du fils de Dieu, & en chasser les tenebres de la barbarie &
infidelité, afin que comme nos pères de nostre Seraphique ordre de S.
François avoient les premiers porté l'Evangile dans les Indes,
Orientales & Occidentales, & arboré l'estendart de nostre redemption és
peuples qui n'en avoient jamais ouy parler ny eu cognoissance, à leur
imitation nous y portassions nostre zele & devotion, afin de faire la
mesme conqueste & ériger les mesmes trophées de nostre salut, où le
diable avoit demeuré paisible jusques à present.
Ce n'a donc pas esté pour aucun autre interest que celuy de Dieu & la
conversion des Sauvages, que nous avons visité ces larges Provinces, où
la barbarie & la brutalité y ont pris tels advantages, que la suitte de
ce discours vous donnera en l'ame quelque compassion de la misere &
aveuglement de ces pauvres peuples, où je vous feray voir quelles
obligations nous avons à nostre bon JESUS, de nous avoir delivrez de
telles tenebres & brutalité, & poly nostre esprit jusqu'à le pouvoir
cognoistre, aymer, & esperer l'adoption de ses enfans: vous verrez comme
un tableau de relief & en riche taille douce la misere de la nature
humaine, viciée en son origine, privée de la culture de la foy,
destituée des bonnes moeurs, & en proye à la plus funeste barbarie que
l'esloignement de la lumière celeste peut grotesquement concevoir. Le
recit vous en sera d'autant plus aggreable par la diversité des choses
que je vous raconteray avoir remarquées pendant plus de quatorze années
que nos freres y ont demeuré que je me promets que la compassion que
vous prendrez de la misere de ceux qui participent avec vous de la
nature humaine, tireront de vos coeurs des voeux, des larmes, & des
souspirs; pour conjurer le Ciel à lancer sur ces coeurs des lumieres
celestes, qui seules les peuvent affranchir de la captivité du diable,
embellir leurs raisons de discours salutaires, & polir leur rude
barbarie, de la politesse des bonnes moeurs, afin, qu'ayant cognu qu'ils
sont hommes, ils puissent devenir Chrestiens, & participer avec vous de
cette foy qui nous honore du riche tiltre d'enfans de Dieu, coheritiers
avec nostre doux Jesus, de l'héritage qu'il nous a acquis au prix de son
sang, où se trouvera cette immortalité veritable, que la vanité
d'Appollonius après tant de voyages, n'avoit peu trouver en terre, où
aussi elle n'a garde de se pouvoir trouver.
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_Comme les Religieux ont par tout esté les
premiers employez à la conqueste des ames, & de
la Mission de Peres Recollects en Canada._