Un bizarre phénomène avait fini par se produire chez Coriolis. Avec
l'énervement de l'homme, une surexcitation était venue à l'organe
artiste du peintre. Le sens de la couleur, s'exaltant en lui, avait
troublé, déréglé, enfiévré sa vision. Ses yeux étaient devenus presque
fous. Peu à peu, il avait été pris comme d'une grande et pénible
désillusion devant ses admirations anciennes. Les toiles qui autrefois
lui avaient paru les plus splendides et les plus éclairées, ne lui
donnaient plus de sensation lumineuse: il les revoyait éteintes,
passées.
Au Louvre même, dans le Salon carré, ces quatre murs de chefs-d'oeuvre
ne lui semblaient plus rayonner. Le Salon s'assombrissait, et arrivait à
ne plus lui montrer qu'une sorte de momification des couleurs sous la
patine et le jaunissement du temps. De la lumière, il ne retrouvait plus
là que la mémoire pâlie. Il sentait quelque chose manquer dans le
rendez-vous de ces tableaux immortels: le soleil. Une monotone
impression de noir lui venait devant les plus grands coloristes, et il
cherchait vainement le Midi de la Chair et de la Vie dans les plus beaux
tableaux.
La lumière, il était arrivé à ne plus la concevoir, la voir, que dans
l'intensité, la gloire flamboyante, la diffusion, l'aveuglement de
rayonnement, les électricités de l'orage, le flamboiement des apothéoses
de théâtre, le feu d'artifice du grésil, le blanc incendie du
_magnesium_. Du jour, il n'essayait plus de peindre que l'éblouissement.
A l'exemple de certains coloristes qui, la maturité de leur talent
franchie, perdent dans l'excès la dominante de leur talent, Coriolis, un
moment arrêté à une solide et sobre coloration, était revenu, dans ces
derniers temps, à sa première manière, et peu à peu, à force d'en
exagérer la vivacité d'éclairage, la transparence, la limpidité,
l'ensoleillement féerique, l'allumage enragé, l'étincellement, il se
laissait entraîner à une peinture véritablement illuminée; et dans son
regard, il descendait un peu de cette hallucination du grand Turner qui,
sur la fin de sa vie, blessé par l'ombre des tableaux, mécontent de la
lumière peinte jusqu'à lui, mécontent même du jour de son temps,
essayait de s'élever, dans une toile, avec le rêve des couleurs, à un
jour vierge et primordial, à la _Lumière avant le Déluge_.
Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les
enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant
de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces
pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces
bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des
cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au
bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures
sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et
rêvait à l'_amatito_, la couleur perdue du XVIe siècle, la couleur
cardinale, la vraie pourpre de Rome. Il suivait les ors et les verts
queue de paon des poudingues diluviens, les verts de velours, les verts
changeants et bleuissants des cuivres arséniatés, le vert de lézard du
feldspath; l'infinie variété des jaunes, du jaune-serin au jaune miellé
des orpiments cristallisés et des fluorines; les couleurs embrasées des
cuivres pyriteux, les couleurs de pierres roses ou violettes, qui font
penser à des fleurs de cristal.
Des minéraux, il passait aux coquilles, aux colorations mères de la
tendresse et de l'idéal du ton, à toutes ces variations du rose dans une
fonte de porcelaine, depuis la pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant,
à la nacre noyant le prisme dans son lait. Il allait à toutes les
irisations, aux opalisations d'arc-en-ciel, miroitantes sur le verre
antique sorti de terre comme avec du ciel enterré. Il se mettait dans
les yeux l'azur du saphir, le sang du rubis, l'orient de la perle, l'eau
du diamant. Pour peindre, le peintre croyait avoir maintenant besoin de
tout ce qui brille, de tout ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre,
dans la Mer.