Manette s'était levée de table pour aller coucher son enfant. Coriolis
touchait à des objets sur la nappe, les reposait comme il les avait
pris, sans y penser, regardait de temps en temps Anatole, et ne disait
rien.
Anatole attendait. Depuis plusieurs jours, il se sentait mal à l'aise
sous ce regard de Coriolis, qui avait l'air de vouloir lui parler et de
ne pas oser. Il avait le pressentiment d'une mauvaise nouvelle, dure à
dire pour Coriolis, cruelle à entendre pour lui-même.
Tout à coup Coriolis fit un de ces gestes brusques et décidés avec
lesquels on ramasse son courage, et d'une voix qui se pressait pour en
finir plus tôt:
--Ma foi, mon vieux, voilà huit jours que ça me pèse... Je me lève tous
les matins en me disant: Je lui dirai aujourd'hui... Et puis, c'est plus
fort que moi... Quand je suis pour te le dire, ça ne passe pas, ça reste
là... c'est que ça me coûte, vrai... Enfin, je quitte Paris, voilà...
--Tu quittes Paris, toi?--fit Anatole tout abasourdi sous le coup.
--Ah! parbleu,--reprit Coriolis,--si nous n'étions pas tant de monde...
l'enfant, deux domestiques... je t'aurais bien emmené, tu comprends...
--Complet!... oui, je comprends... La plaque est relevée comme dans les
omnibus... C'est vrai qu'on ne peut pas me prendre sur les genoux, j'ai
passé l'âge...--répondit Anatole sur un ton de bouffonnerie presque
amère. Puis, s'arrêtant et mettant son amitié dans sa voix:--Est-ce que
tu te sens plus souffrant?
--Oui et non... C'est-à-dire que certainement, depuis quelque temps, ça
ne va pas comme je veux... Mais ce n'est pas ça... Au fond, vois-tu, il
y a un grand embêtement dans mon affaire... Je ne sais pas où j'en suis
de ma carrière, de mon talent, de ma peinture... Va, ça vaut une
maladie, et c'en est une, je t'en réponds: on souffre assez... Je
croyais avoir trouvé le _moderne_... A présent, je n'y vois plus ce que
j'y voyais... et peut-être que ça n'y est pas... J'ai besoin de repos,
de recueillement... Ça me tue, cette maudite température de fièvre de
Paris... Je resterai un an... Nous allons à Montpellier... C'est Manette
qui a eu cette idée-là... Je t'assure, c'est une bonne idée... La pauvre
fille! c'est du dévouement, car la vie ne sera pas bien amusante pour
elle... Si j'étais plus souffrant, il y a là de bons médecins... Et
puis, il y a tout près, entre Montpellier et la mer, la Camargue, où je
veux faire des études... Oh! ça me fera beaucoup de bien... Je voulais
te prévenir plus tôt... Mais Manette n'a pas voulu que je t'en parle
avant... parce que si cela ne s'était pas fait, ce n'était pas la peine
de te faire cet ennui-là pour rien... Et puis, nous n'avons été tout à
fait décidés que ces jours-ci... C'est égal, mon vieux, quand on a vécu
ensemble comme nous, on ne se quitte pas comme on plie ça!
Et Coriolis jeta sa serviette sur la table.
--Enfin, je ne pars pas pour la Chine... Et quand je reviendrai, rien ne
nous empêchera de recommencer ces si bonnes années-là, n'est-ce pas?
Et disant cela, il sentait bien que leur vie à deux était à jamais
finie, et que c'était un dernier adieu qu'il faisait ce soir-là à la
grande amitié de sa vie.
--Mais,--reprit-il,--je ne puis te laisser comme ça sur le pavé... sans
un sou...
--Oh! j'ai ma chambre... j'ai le temps de me retourner...
--C'est que je vais te dire...--fit Coriolis d'un ton embarrassé,--nous
avions, tu sais, encore une année de bail... Eh bien! Manette a trouvé
moyen de relouer... Elle a tout arrangé... Il y a un marchand qui doit
venir prendre les meubles... Par exemple, tu sais, les tiens... ceux de
ta chambre... tu me feras plaisir de les garder... Oui, je me
remeublerai... Nous renvoyons aussi les domestiques... Manette a trouvé
des parentes qui ne sont pas heureuses, des cousines à elle... Nous
serons cent fois mieux servis... Mais voyons, ce n'est pas tout cela,
qu'est-ce qu'il te faut?
--Rien,--dit en relevant la tête Anatole, blessé d'être ainsi chassé par
la femme à peu près de la même façon que les domestiques étaient
renvoyés.--Merci... J'ai encore les cinq cents francs que tu m'as fait
gagner, le mois dernier, pour le plafond de cet imbécile...
Le mensonge était héroïque: les cinq cents francs avaient roulé dans ce
grand trou de toutes les petites dettes d'Anatole, qui semblait se
creuser sous tous les à comptes qu'il y jetait.
--Bien vrai?--fit Coriolis soulagé, débarrassé de l'idée d'une lutte à
soutenir avec Manette.--Ah! dis donc, tu sais, si tu avais des moments
durs, si tu étais brûlé au _Spectre solaire_, tu peux tout prendre chez
Desforges sur mon compte, je l'ai prévenu... Voyons, qu'est-ce que tu
vas faire?
--Je ne suis pas encore mort de faim... Je vais tâcher que ça
continue...
--Tiens, je me fais des reproches de t'avoir laissé paresser... j'aurais
dû te faire travailler... Mais tu me faisais tant rire, que je n'ai
jamais eu le courage...
--Et quand partez-vous?--demanda Anatole en l'interrompant.
--Samedi... ou lundi... Et où en es-tu avec ta mère?
--Ah! je t'en prie, pas d'attendrissement... Voilà que nous allons nous
quitter, ça suffit... parlons d'autre chose.
Et l'un et l'autre se turent. Leur émotion les gênait tous deux. Anatole
avait pris au hasard un album sur une table et le feuilletait.
--D'où est-ce, ça, dis donc?--demanda-t-il à Coriolis pour rompre le
silence en lui montrant un croquis.
--Ça?... Ah! c'est de mon voyage à Bourbon... quand j'y ai été, tu sais,
avant mon retour d'Orient...
Et comme si, à cet instant de séparation et de camaraderie brisée, il
voulait ressaisir son coeur dans le passé, Coriolis se mit à raconter à
Anatole ce qui lui était arrivé là-bas, aux colonies, avec des paroles
qui s'arrêtaient et s'attardaient aux choses, des mots d'où semblait
tomber le souvenir un moment suspendu.
Sur le bâtiment de Suez, il avait rencontré une jeune
fille.--Figure-toi... elle écrivait un journal sur les bandes de papier
de sa broderie... et elle attachait cela à la patte des oiseaux fatigués
qui venaient se reposer sur le bateau... C'était si joli, cette idée-là,
vois-tu... ces pensées de jeune fille, emportées par une aile d'oiseau,
jetées de la mer à la terre, et qui devaient tomber quelque part comme
du ciel, comme une lettre d'ange!... Tu sais, on ne sait pas comment on
devient amoureux... Je fus très-bien reçu dans la famille... Elle avait
une grande fortune... Mais il y avait une habitation... Il fallait
mettre sa vie là, tout laisser, renoncer à la peinture... et je dis non.
--Et ça finit ainsi?
--A peu près... Seulement, en me reconduisant au bateau, quand je
partis, la nourrice de la jeune personne, qui m'avait pris en adoration,
me donna un petit sac de farine de manioc qu'elle savait que j'aimais
beaucoup... Tous les passagers à qui j'en offris furent empoisonnés...
un peu moins, heureusement, que je ne devais l'être à moi tout seul...
C'est égal,--reprit Coriolis d'un ton moitié ironique, moitié
sérieux,--il n'y a pas de dévouement de domestique comme ceux-là dans
notre Europe...
Et se taisant, il sembla s'enfoncer dans un retour sur lui-même où
Anatole crut apercevoir le premier regret de l'amant de Manette.