Manette, la vieille demoiselle, le vieux monsieur, le professeur et sa
famille s'étaient retirés de la salle à manger. Et Anatole déployait ses
talents de brûleur d'eau-de-vie, en promenant la poche de Ruolz pleine
de sucre sur la flamme d'un bol de punch parié et perdu par Coriolis.
Les récits, les souvenirs, ce qui dans une société d'hommes, dans
l'effusion bavarde de la digestion, se lève de la mémoire de chacun et
s'en répand, après la première pipe, des histoires de tous les pays et
de toutes les couleurs, se croisaient autour du bol de punch.
Un des Américains, dans un français impossible, racontait que par amour
pour une gitana, il s'était engagé dans une troupe de bohémiens courant
l'Amérique. Et il entrait dans les plus curieux détails sur cette vie de
trois mois, mélangée de vol, d'aventures et de bonne aventure,
interrompue par un singulier incident. La femme du chef vint à mourir:
la religion de la bande exigeait qu'elle fût enterrée dans du sable, et
il n'y avait de sable qu'à quinze jours de marche de là, au Potomac:
dans le voyage, son amour pour la gitana diminuant à mesure que l'odeur
de la morte augmentait, il avait fini par se sauver à mi-chemin des
bohémiens et de son amante.
Un cosmopolite, un observateur spirituel et charmant, un garçon
connaissant les coins et recoins des capitales de l'Europe, parlait de
deux assassins de grand chemin qu'il avait vu pendre à Florence. Ces
industriels assassinaient, sans se salir ni se compromettre. Ils avaient
chacun une espèce de fourreau de parapluie qu'ils remplissaient de terre
tassée, et avec lequel ils frappaient à très-petits coups, tout
doucement, sur l'épigastre de leur victime, de manière à ne jamais
déterminer d'ecchymose ni d'extravasement de sang. Vingt minutes, en
moyenne, suffisaient à leur petite opération. Après quoi, ils rentraient
chez eux, comme d'honnêtes paysans, avec leurs gaines de parapluie
vides. Puis venaient des descriptions d'autres pendaisons,
merveilleusement observées, contées avec tout le détail impressionnant
et scientifique de la chose vue, finissant par un tableau sinistre d'un
lancement dans l'éternité à Londres, avec le bourreau splénétique, le
paletot de caoutchouc sur le condamné, et l'éternelle petite pluie
désolée des exécutions de là-bas.
Un autre exposait les origines de Barbison, remontait au plus lointain
des légendes du pays, attribuait l'immigration des peintres à une espèce
de précurseur mythique, un peintre d'histoire inconnu du temps de
l'empire, un élève de David sans nom, qui vint habiter le pays, dans des
époques anté-historiques, et demanda un sabre à un certain père Ordet
pour aller dans la forêt. Il avait, d'après la tradition, un petit
domestique qu'il faisait poser nu dans les bois et les rochers; et
c'était tout ce qu'on savait de son histoire. Ses successeurs avaient
été Jacob Petit, le porcelainier, puis un M. Ledieu, puis un M. Dauvin.
Puis venaient Rousseau, Brascassat, Corot, Diaz, arrivant vers 1832,
deux ans après que l'auberge, fondée en 1823, avait exhaussé son
rez-de-chaussée d'une chambre à trois lits, où l'on montait par une
échelle, et où l'on accrochait le soir son étude du jour au-dessus de
son lit. C'est à cette époque, ajoutait l'historiographe, qu'on peut
fixer le commencement de sûreté du pays pour les artistes, non à cause
des brigands, mais à cause des gendarmes qui, jusque-là, arrêtaient pour
trop de pittoresque «les hommes à pique», que le père de l'aubergiste
actuel était obligé de réclamer.
Anatole avait rempli les verres.
--Tiens! sourd, voilà le tien,--dit-il au Batignollais.
--Mais dis donc, farceur! tu as reçu une lettre chargée ce matin... Tu
vas payer quelque chose... Viens un peu par ici que nous reprenions
notre conversation...
Le sourd des Batignolles avait une corde comique, l'avarice, une avarice
qu'on eût dite amassée par plusieurs générations paysannes de la
banlieue de Paris. Il avait une défiance terrible de ce monde où il
s'était aventuré, et qu'une tante, dont il rabâchait en neveu
respectueux et en héritier affectionné, lui avait peint sans doute comme
une caverne. Rien n'était plus amusant que sa grossière peur d'être
carotté, et la continuelle préoccupation avec laquelle il se défendait
d'avoir de l'argent dans sa poche. Il parlait toujours de sa misère, des
sept cents pauvres malheureux francs de la pension de sa tante, de ses
créanciers des Batignolles. Il montrait, comme des contraintes, des
en-têtes de contributions, grommelait, mâchonnait des chiffres, des
comptes de pauvre, demandait le prix de tout. Quand on voulait le faire
jouer, il demandait à ne jouer que des centimes; et quand il avait perdu
cinq sous, il disait qu'il allait mettre en gage sa redingote de
velours.
La plaisanterie habituelle d'Anatole consistait à lui persuader qu'il
voulait épouser sa tante, une charge qui, malgré sa monstruosité, ne
laissait pas que d'inquiéter vaguement, par son retour quotidien et
l'air sérieux d'Anatole, les espérances du neveu.
Quand le sourd fut assis à côté de lui, Anatole lui empoignant le cou à
lui dévisser la tête, approcha sa bouche de la meilleure de ses deux
oreilles, et lui cria dedans de toute sa force:
--Quel âge m'as-tu déjà dit qu'avait ta tante?...
--Trente-cinq.
--Mettons quarante... Est-elle ragoûtante?
--Qui ça?
--Ta tante.
--Ma tante?... Elle est belle femme.
--Aurait-elle des enfants, si je l'épousais?
--Hein?
--Je te demande: aurait-elle des enfants si je l'épousais? Parce que
moi, je ne veux me marier qu'avec la certitude d'avoir des enfants...
--Ah! dame... je ne sais pas, moi...
--Ça me suffit... tu es mon ami... il faut que tu me fasses épouser ta
tante...
Le sourd remua la tête balourdement, et balança un:--Non,--à demi
formulé dans un sourire d'idiot.
Anatole lui ressaisit la tête:
--Tu ne me trouves pas bien?
Le sourd le regarda, et continua à rire d'un rire indéfinissable.
--Où demeures-tu?
--Rue Cardinet... 14.
--Il y a des omnibus?
--Oui.
--J'irai te voir.
Le sourd riait toujours.
Anatole reprit:
--Nous irons tous te voir... Ça fera plaisir à ta tante, à ta brave
femme de tante... un coeur d'or... je la vois d'ici... Elle nous fera un
petit dîner...
--Plus la cuisine est grasse, plus le testament est maigre...--murmura
le sourd avec une espèce de finesse malicieuse.
--Ah! très-fort! Est-il roublard! Un proverbe!... La sagesse des
nations!... Amour de sourd, va!... Quelle canaille, hein!--ajouta
Anatole en se tournant vers les autres qui, arrivant l'un après l'autre,
prenaient la tête du Batignollais, et lui criaient dans sa bonne
oreille:
--Nous irons tous chez votre bonne tante, tous!
--Tenez,--dit quelqu'un,--voulez-vous que je vous dise? Il n'est pas
sourd du tout... Il nous fait poser... c'est un truc que lui a montré sa
tante pour qu'on ne lui emprunte pas cent sous.
Anatole l'avait repris par le cou et lui jetait dans le tympan avec une
voix caverneuse, fatale et méphistophélique:
--Tu m'as dit que tu voudrais être un homme de génie... Si, tu me l'as
dit... C'est une ambition honnête... Il n'y a qu'un moyen... c'est de
commencer par manger ta fortune...
--Toucher à mon _tapital_!--s'écria, dans un premier soubresaut
d'effroi, le sourd avec une inarticulation d'enfant. Puis, se remettant
et reprenant sa sérénité à la fois bête et sournoise, il se mit à dire,
comme s'il parlait avec lui-même à ses idées:--Moi... je ne veux pas me
marier... J'aime les gens connus, moi... Je les inviterai... un jour...
Et puis, je voudrais fonder quelque chose après ma mort...
--C'est cela!--lui beugla Anatole,--une fondation, bravo! Tiens! la
fondation d'un punch perpétuel à Barbison! Trois cent soixante-cinq bols
par an!... Superbe idée! Tu seras la flamme de ton siècle! Dans nos
bras!
Et tous, imitant Anatole, se jetèrent dans les bras du sourd, ahuri et
se débattant.