Anatole, las de flâner et tourmenté du remords de son art, avait
commencé une étude dans la forêt. Il était parti dans une de ces grandes
tenues d'artiste qui donnent aux peintres, sous la feuillée, l'air
terrible de bandits du paysage, avec une vareuse bleue, un chapeau de
chauffeur, une ceinture rouge, des braies de toile, des jambards de
cuir, son parapluie gris en sautoir sur son sac. Et il avait été ainsi
bravement _piger le motif_.
Cependant, au bout de deux jours, il commença à trouver que ce qu'il
faisait ne marchait pas, que la nature l'enfonçait, et que le bon Dieu
était décidément plus fort que la peinture. Il se coucha sur un rocher,
regarda le ciel, les lointains, les cimes ondulantes des arbres, les
huit lieues de la forêt jusqu'à l'horizon; puis son regard tomba et
s'arrêta sur le rocher. Il en étudia les petites mousses
vert-de-grisées, le tigré noir de gouttes de pluie, les suintements
luisants, les éclaboussures de blanc, les petits creux mouillés où
pourrit le roux tombé des pins. Puis il crut voir remuer, épia, chercha
de tous ses yeux une vipère, et finit par s'endormir avec du soleil sous
les paupières.
Les autres jours, il recommença. Il appelait cela «dormir d'après
nature».
Puis il s'en allait faire quelque protestation en faveur du pittoresque
à l'instar du paysagiste Nazon: il s'armait de gros souliers contre les
plantations déshonorant la forêt, et piétinait pendant deux heures les
petites pousses des pins en ligne. Il passait des journées avec l'homme
des vipères, le vieux aux deux bâtons et aux deux boîtes de reptiles. Il
allait causer avec le vendeur d'orangine de la Cave aux Brigands. Il
était familier dans les huttes de gardeurs de biches. Il jouait aux
boules à l'entrée de la forêt avec des gens quelconques qui
connaissaient des peintres; il sonnait du cor avec des messieurs qui
mettaient le soir au bout de Barbison l'écho des entre-sols de marchands
de vin au Mardi-gras.
La nuit, il se glissait, vêtu de sombre, au bout des futaies, et restait
sans bouger, sans fumer, sans souffler, attendant un bramement, espérant
voir un de ces fantastiques combats de cerfs qui sont la légende du
pays.
Jamais il ne s'était trouvé une si douce et si pleine existence. La
forêt le nourrissait de spectacles, d'émotions, de distractions. Il se
fit un grand plaisir de chercher tout ce qu'on trouve là, ce que la main
ramasse par terre, sous le bois, avec une joie étonnée. De la chasse aux
vipères, il passa à la récolte des champignons.
Une nuit de pluie en faisait l'herbe pleine, en gonflait d'énormes aux
pieds des chênes: Anatole ne revenait plus qu'avec sa vareuse nouée aux
quatre coins, toute pesante et bourrée de ces _girolles_ d'or que le pas
écrase, tant elles se pressent. Il les accommodait lui-même, à l'huile,
à la provençale: car il était assez cuisinier de goût et de vocation, et
il n'y avait pas besoin que la table le priât beaucoup pour qu'il se fît
un tablier d'une serviette et remuât dans une casserole son fameux gigot
à la juive.
Le temps remis au sec, les champignons finis, Anatole revint à son
étude, travailla encore un jour ou deux. Puis tout à coup, en plein
Bas-Bréau, les chênes qui le regardaient virent l'incorrigible maître
aux Pierrots accrocher à l'arbre qu'il avait peint un Pierrot pendu.
Anatole donna cette toile à son nouvel ami, l'aubergiste. Et ce cadeau
resserra l'intimité qui le mêlait à toute la famille; car il était pour
la maison un camarade. Il vivait un peu à la cuisine; il prenait part,
le dimanche, aux soirées du ménage et des connaissances en blouse de la
ferme, aux parties de cartes à la chandelle des petites bonnes en
madras, avec des cartes grasses et des châtaignes sèches pour enjeu.
Quand l'aubergiste allait faire son marché de la semaine, le samedi, à
Melun, il emmenait Anatole dans sa carriole, et lui faisait manger dans
un cabinet cet extra qui est un rêve pour un estomac de Barbison: un
homard. Et tous deux ne revenaient qu'à la nuit, un peu gais,
fraternellement liés par le bras de l'un passé sur l'épaule de l'autre.