LXXIX

Anatole, las de flâner et tourmenté du remords de son art, avait

commencé une étude dans la forêt. Il était parti dans une de ces grandes

tenues d'artiste qui donnent aux peintres, sous la feuillée, l'air

terrible de bandits du paysage, avec une vareuse bleue, un chapeau de

chauffeur, une ceinture rouge, des braies de toile, des jambards de

cuir, son parapluie gris en sautoir sur son sac. Et il avait été ainsi

bravement _piger le motif_.

Cependant, au bout de deux jours, il commença à trouver que ce qu'il

faisait ne marchait pas, que la nature l'enfonçait, et que le bon Dieu

était décidément plus fort que la peinture. Il se coucha sur un rocher,

regarda le ciel, les lointains, les cimes ondulantes des arbres, les

huit lieues de la forêt jusqu'à l'horizon; puis son regard tomba et

s'arrêta sur le rocher. Il en étudia les petites mousses

vert-de-grisées, le tigré noir de gouttes de pluie, les suintements

luisants, les éclaboussures de blanc, les petits creux mouillés où

pourrit le roux tombé des pins. Puis il crut voir remuer, épia, chercha

de tous ses yeux une vipère, et finit par s'endormir avec du soleil sous

les paupières.

Les autres jours, il recommença. Il appelait cela «dormir d'après

nature».

Puis il s'en allait faire quelque protestation en faveur du pittoresque

à l'instar du paysagiste Nazon: il s'armait de gros souliers contre les

plantations déshonorant la forêt, et piétinait pendant deux heures les

petites pousses des pins en ligne. Il passait des journées avec l'homme

des vipères, le vieux aux deux bâtons et aux deux boîtes de reptiles. Il

allait causer avec le vendeur d'orangine de la Cave aux Brigands. Il

était familier dans les huttes de gardeurs de biches. Il jouait aux

boules à l'entrée de la forêt avec des gens quelconques qui

connaissaient des peintres; il sonnait du cor avec des messieurs qui

mettaient le soir au bout de Barbison l'écho des entre-sols de marchands

de vin au Mardi-gras.

La nuit, il se glissait, vêtu de sombre, au bout des futaies, et restait

sans bouger, sans fumer, sans souffler, attendant un bramement, espérant

voir un de ces fantastiques combats de cerfs qui sont la légende du

pays.

Jamais il ne s'était trouvé une si douce et si pleine existence. La

forêt le nourrissait de spectacles, d'émotions, de distractions. Il se

fit un grand plaisir de chercher tout ce qu'on trouve là, ce que la main

ramasse par terre, sous le bois, avec une joie étonnée. De la chasse aux

vipères, il passa à la récolte des champignons.

Une nuit de pluie en faisait l'herbe pleine, en gonflait d'énormes aux

pieds des chênes: Anatole ne revenait plus qu'avec sa vareuse nouée aux

quatre coins, toute pesante et bourrée de ces _girolles_ d'or que le pas

écrase, tant elles se pressent. Il les accommodait lui-même, à l'huile,

à la provençale: car il était assez cuisinier de goût et de vocation, et

il n'y avait pas besoin que la table le priât beaucoup pour qu'il se fît

un tablier d'une serviette et remuât dans une casserole son fameux gigot

à la juive.

Le temps remis au sec, les champignons finis, Anatole revint à son

étude, travailla encore un jour ou deux. Puis tout à coup, en plein

Bas-Bréau, les chênes qui le regardaient virent l'incorrigible maître

aux Pierrots accrocher à l'arbre qu'il avait peint un Pierrot pendu.

Anatole donna cette toile à son nouvel ami, l'aubergiste. Et ce cadeau

resserra l'intimité qui le mêlait à toute la famille; car il était pour

la maison un camarade. Il vivait un peu à la cuisine; il prenait part,

le dimanche, aux soirées du ménage et des connaissances en blouse de la

ferme, aux parties de cartes à la chandelle des petites bonnes en

madras, avec des cartes grasses et des châtaignes sèches pour enjeu.

Quand l'aubergiste allait faire son marché de la semaine, le samedi, à

Melun, il emmenait Anatole dans sa carriole, et lui faisait manger dans

un cabinet cet extra qui est un rêve pour un estomac de Barbison: un

homard. Et tous deux ne revenaient qu'à la nuit, un peu gais,

fraternellement liés par le bras de l'un passé sur l'épaule de l'autre.

Manette Salomon · 第 85 / 162 题