LXXI

Le lendemain, la calèche de louage que Coriolis avait prise à

Fontainebleau débouchait, au bout d'une heure et demie de voyage à

travers la forêt, d'une route de sable sur le pavé.

Des vergers touchaient le bois, le village naissait à sa lisière. De

petites maisons aux volets gris, aux toits de tuile, élevées d'un étage,

avec l'avance d'un auvent sous lequel causaient à l'ombre des femmes sur

des siéges rustiques, des murs au chaperon de bruyères sèches, d'où

sortaient et se penchaient des verdures de jardin, des façades de fermes

avec leurs grandes portes charretières, commençaient la longue rue. Tout

à l'entrée, un tout jeune enfant, de l'âge des enfants qui dessinent des

maisons de travers avec un tirebouchon de fumée, assis par terre et la

curiosité de deux petites filles dans le dos, crayonnait on ne savait

quoi d'après nature. Les maisons garnies de vignes, prudemment montées

et plaquées hors de la portée de la main, les murailles de moellon des

granges continuaient. Çà et là, une grille en bois cachait mal des

fleurs; un store chinois apparaissait à un rez-de-chaussée; des fenêtres

à moulure étaient encastrées dans une construction paysanne. Une baie, à

demi barrée d'une serge verte, laissait voir les poutres d'un atelier.

Par une porte ouverte, un chevalet s'apercevait avec une étude sur un

buffet. Coriolis reconnaissait des toits de bois sur des portes, des

cours, des ruelles de masures donnant sur la campagne, que des eaux

fortes lui avaient déjà montrées. La voiture arrêta devant une longue

bâtisse où la vigne repoussait les volets verts: on était arrivé,

c'était l'auberge.

Le maître de l'auberge, coiffé d'un feutre d'artiste, mena les voyageurs

à un petit pavillon où ils trouvèrent trois chambres assez proprettes,

dont l'une ouvrait sur un petit atelier au nord, meublé d'un canapé en

noyer, recouvert de velours d'Utrecht rouge, dont les accotoirs avaient

des sphinx à mamelles du Directoire et les pieds des griffes en terre

cuite.

Coriolis trouva le soir les draps un peu gros, mais pénétrés de la bonne

odeur du linge qui a séché sur des haies et sur des arbres à fruit; et

il s'endormit au bruit d'un égouttement d'eau qui ressemblait à un chant

de caille.

Pittoresque et riante auberge que cette auberge de Barbison, vrai

vide-bouteille de l'Art! une maison dans un treillage mangé de lierre,

de jasmin, de chèvrefeuille, de plantes qui grimpent avec de grandes

feuilles vertes! Des bouts de tuyau de poêle fument dans des touffes de

roses, des hirondelles nichent sous la gouttière et frappent aux

carreaux; dans le rentrant des fenêtres, des torchis de pinceaux font

des palettes folles. La verdure de la maison saute par-dessus les

tonnelles, monte les escaliers aux petits toits de bois, garnit les

petits ponts tremblants, s'élance aux baies des petits ateliers. Des

vignes collées au mur balancent et secouent leurs brindilles et leurs

vrilles sur le trou noir de la cuisine et les bras bruns d'une laveuse.

Une découpure de treille encadre dans des feuilles, une tête de cerf aux

os blancs.

Et ce sont, dans le plein air, des tables où traînent des verres tachés

de vin et de vieux livres usés où se déchire le papier qui fait un

manche au gigot, des buffets, des fontaines, des garde-mangers remplis

de viandes saignantes sous l'abri d'une feuille de zinc; des _moss_, des

canettes, des verres vides, encombrant le dessus de la cave ouverte et

pleine. La poulie, la corde et le grincement d'un puits se perdent dans

les branches d'un abricotier. Des poules montent aux échelles pour aller

pondre au grenier sans fenêtre; des corbeaux familiers volent çà et là;

de tout petits chats jouent entre des barreaux de tabouret; sur la

traverse d'un chevalet cassé, un coq jette son cri.

Il y a dans le fumier des canetons en tas, des chiens qui dorment, des

poussins qui courent. Il y a des tonneaux coulés dans des mares; et çà

et là des chaudrons noirs de suie, des seaux de fer-blanc, des terrines,

des cages à poulet, des arrosoirs, des écuelles et de petits sacs de

graines renflés; des palissades où sont fichés, dans chaque pieu, des

goulots de bouteille; une herse démanchée à côté d'un débris de berceau

en osier; un moulin à café, dans un bourdonnement d'abeilles, encore

odorant de ce qu'il a brûlé; des claies de fromages séchant à côté de

brosses à peindre et de torchons bis sur des bourrées sèches; des cordes

de balançoire pourries pendant d'un sureau; des piles de bois, des

amoncellements de solives, des appentis, des toits de branchages, des

poulaillers rapiécés, des lapinières improvisées, des hangars où

s'enfonce l'établi avec du soleil sur les outils; des portes battantes,

dont le poids est une pierre dans un morceau de mouchoir bleu; des

sentiers où traînent des morceaux et des restes de tout; des resserres

encombrées de vieilles choses hors de service... Bric-à-brac hybride de

café et de ferme, de capharnaüm et de basse-cour, de marchand de vin et

d'atelier, qui, avec son fouillis fourmillant, animé, battu, remué par

l'air ventilant du pays, fait penser à la cour d'une hôtellerie bâtie

par les pinceaux d'Isabey.

Manette Salomon · 第 77 / 162 题