XLIX

Le lundi, Manette Salomon ne vint pas, Coriolis l'attendit le lendemain

et les autres jours de la semaine: elle ne parut pas, n'écrivit pas, ne

fit rien dire. Coriolis se décida à chercher un autre modèle.

Il passa en revue les corps connus. Il fit poser tout ce qui se

présentait à son atelier, les poseuses d'occasion et de misère, jusqu'à

une pauvre femme qui monta sur la table en costume d'Ève, avec son

chapeau, son voile et un oiseau de paradis sur la tête. Aucun de ces

galbes de femme n'avait le caractère de lignes qu'il cherchait; et,

découragé, s'en remettant au temps, à quelque heureuse rencontre pour

trouver l'inspiration de nature qu'il voulait, il lâcha sa figure

principale et se mit à retravailler le reste de son tableau.

Un soir qu'Anatole et lui battaient les boulevards, avec une soirée vide

devant eux, Anatole tomba en arrêt devant l'affiche d'un grand bal à la

salle Barthélemy.

--Tiens!--dit-il,--c'est le Carnaval des juifs... si nous y allions?

Ils entrèrent rue du Château-d'Eau dans la salle où la fête de la

_Pourime_,--le vieil anniversaire de la chute d'Aman et de la délivrance

des Juifs par Esther,--était célébrée par un bal public.

Quelques pauvres costumes, les oripeaux du «décrochez-moi ça», de

vieilles vestes de débardeur couleur de raisin de Corinthe usé,

sautaient au milieu des paletots et des redingotes. La famille et

l'honnêteté apparaissaient çà et là par places, sur les côtés de la

danse, dans des coins où s'élevaient comme un mâchonnement de mauvais

allemand, un patois demi-français sonnant de consonnes tudesques, dans

les files de vieilles femmes branlant de la tête à la mesure de la

musique, les mains posées à plat sur les genoux avec la rigidité de

statues d'Égypte, dans des groupes d'enfants parsemés sur le gradin de

la banquette, souriant et dansant des yeux, en remuant à demi les bras.

C'était un bal qui ressemblait, au premier aspect, à tous les autres

bals parisiens, où le cancan fait le plaisir. Cependant, au bout de deux

ou trois tours, Coriolis commença à y démêler un caractère. Cette foule,

pareille de surface et d'ensemble à toutes les foules, ces hommes, ces

femmes sans particularité frappante, habillés des costumes, des airs de

Paris, et tout Parisiens d'apparence, laissèrent voir bientôt à son oeil

de peintre et d'ethnographe le type effacé, mais encore visible, les

traits d'origine, la fatalité de signes où survit la race. Il remarqua

des visages brouillés, sur lesquels se mêlait la coupe fière de profil

des peuples de désert à des humilités louches de commerces douteux de

grande ville, des teints plombés tout à la fois par un ancien soleil et

par une réverbération de vieil argent, des jeunes gens aux cheveux

laineux, à la tête de bélier, des figures à cheveux papillotés, à gros

diamant faux sur la chemise, étalant ce luxe de velours gras qu'aiment

les marchands de choses suspectes, les petits yeux allumés de la fièvre

du lucre, et des sourires d'Arabes dans des barbes de crin. Il reconnut,

sous les capuchons et les palatines, ces femmes qu'il avait vues au

plein air du Temple et dans les boutiques de la rue Dupetit-Thouars.

C'étaient des blondes d'Alsace, à la blondeur dorée du blé mûr, des

chevelures noires et crêpées, des nez busqués, des ovales fuyant dans

des pâleurs ambrées de joue et de cou où se détachait la coquille rose

de l'oreille, des coins de lèvres ombrées de poil follet, des bouches

poussées en avant comme par un souffle: des épaules décolletées avaient

une ombre de duvet dans le creux du dos. A toutes, il voyait ces yeux

tout rapprochés du nez et tout cernés de bistre, ces yeux allumés comme

de femmes poudrées, ces yeux vifs de bête aux cils sans douceur,

laissant à nu le noir d'un regard étonné, parfois vague.

--Tiens! la Manette...--fit tout à coup Anatole, et il montra à Coriolis

une femme qui regardait de la galerie d'en haut danser dans la salle.

Coriolis aperçut un bras enveloppé dans un châle dénoué, un coude appuyé

sur la balustrade, une main soutenant une tête, un bout de profil, un

ruban feu nouant des cheveux pris dans une résille à perles d'acier.

Immobile, Manette laissait le bal venir à ses yeux, avec un air de

contentement paresseux et de distraction indifférente.

--Eh bien!--dit Coriolis à Anatole--monte lui demander pourquoi elle

n'est pas venue.

Anatole redescendit de la galerie au bout de quelques instants.

--Mon cher, elle est furieuse... Il paraît que notre lettre n'était pas

signée... Elle m'a dit qu'il n'y a qu'aux chiens qu'on écrit sans mettre

son nom... Et puis, elle s'est encore vexée que nous ne lui ayons pas

fait l'honneur d'une feuille de papier à lettre toute neuve... Je lui ai

tout dit pour la radoucir... Enfin, si tu y tiens, montons là-haut... Tu

n'as qu'à lui faire des excuses... Mets ça sur moi, dis que c'est moi,

appelle-moi pignouf... tout ce que tu voudras!... Au fond, je crois

qu'elle a envie de venir... Il n'y a que sa dignité... tu comprends? La

dignité de mademoiselle!... A la fin, elle m'a demandé si c'était bien

de toi que les journaux avaient parlé...--Et comme ils montaient le

petit escalier qui allait à la galerie:--Ah! tu vas en voir, par

exemple, deux sibylles avec elle... de vrais enfants de Moïse et de

Polichinelle!

Manette était assise à une table où posaient trois verres de bière à

moitié vidés, à côté de deux vieilles femmes. L'une, les yeux troubles

et louches, le visage rempli et gêné par un nez énorme et crochu, avait

l'air d'une terrible caricature encadrée dans la ruche noire d'un

immense bonnet noué sous son menton de galoche; un fichu de soie, aux

ramages de madras, d'un jaune d'oeillet d'Inde, croisait sur son cou

décharné. Les yeux, la bouche, les narines remplis du noir qu'ont les

têtes desséchées, la figure charbonnée comme par le poilu horrible d'une

singesse, l'autre portait, rejeté en arrière sur des cheveux de

négresse, un chapeau blanc de marchande à la toilette, orné d'une rose

blanche; et des effilés de poils de chèvre pendaient des épaulettes de

sa robe.

Anatole fit la présentation, et s'attabla avec son ami à la table des

trois femmes qui se serrèrent pour leur faire place. Coriolis parla à

Manette, s'excusa. Manette le laissa parler sans l'interrompre, sans

paraître l'entendre; puis quand il eut fini, tournant vers lui un de ces

regards «grande dame» qu'ont tous les yeux de femme quand ils le

veulent, elle le toisa du bout des bottes jusqu'à la racine des cheveux,

détourna la tête, et, après un silence, elle se décida à lui dire

qu'elle voulait bien, et qu'elle viendrait «prendre la pose» le lundi

suivant. Et presque aussitôt, tirant de sa ceinture sa petite montre

pendue à la chaîne d'or qui battait sur sa robe de soie noire, elle se

leva, salua Coriolis, et disparut suivie de ses deux monstres gardiens.

L

Le lundi, Manette fut exacte. Après quelques mots, elle commença à se

déshabiller lentement, rangeant avec ordre sur le divan les vêtements

qu'elle quittait. Puis elle monta sur la table à modèle avec sa chemise

remontée contre sa poitrine, et dont elle tenait entre ses dents le

festonnage d'en haut, dans le mouvement ramassé, pudique, d'une femme

honnête qui change de linge.

Car, malgré leur métier et leur habitude, ces femmes ont de ces hontes.

La créature bientôt publique qui va se livrer toute aux regards des

hommes, a les rougeurs de l'instinct, tant que son talon ne mord pas le

piédestal de bois qui fait de la femme, dès qu'elle s'y dresse, une

statue de nature, immobile et froide, dont le sexe n'est plus rien

qu'une forme. Jusque-là, jusqu'à ce moment où la chemise tombée fait

lever de la nudité absolue de la femme la pureté rigide d'un marbre, il

reste toujours un peu de pudicité dans le modèle. Le déshabillé, le

glissement de ses vêtements sur elle, l'idée des morceaux de sa peau

devenant nus un à un, la curiosité de ces yeux d'hommes qui l'attendent,

l'atelier où n'est pas encore descendue la sévérité de l'étude, tout

donne à la poseuse une vague et involontaire timidité féminine qui la

fait se voiler dans ses gestes et s'envelopper dans ses poses. Puis, la

séance finie, la femme revient encore, et se retrouve à mesure qu'elle

se rhabille. On dirait qu'elle remet sa pudeur en remettant sa chemise.

Et celle-là qui donnait à tous, il n'y a qu'un instant, toute la vue de

sa jambe, se retournera pour qu'on ne la voie pas attacher sa

jarretière.

C'est dans la pose seulement que la femme n'est plus femme, et que pour

elle les hommes ne sont plus des hommes. La représentation de sa

personne la laisse sans gêne et sans honte. Elle se voit regardée par

des yeux d'artistes; elle se voit nue devant le crayon, la palette,

l'ébauchoir, nue pour l'art de cette nudité presque sacrée qui fait

taire les sens. Ce qui erre sur elle et sur les plus intimes secrets de

sa chair, c'est la contemplation sereine et désintéressée, c'est

l'attention passionnée et absorbée du peintre, du dessinateur, du

sculpteur, devant ce morceau du Vrai qu'est son corps: elle se sent être

pour eux ce qu'ils cherchent et ce qu'ils travaillent en elle, la vie de

la ligne qui fait rêver le dessin.

De là aussi, chez les modèles, ces répugnances, cette défense contre la

curiosité des amis, des connaissances venant visiter un peintre, ces

peurs, ces alarmes devant tous les gens qui ne sont pas du métier, ce

trouble sous ces regards embarrassants d'intrus qui regardent pour

regarder, et qui font que tout à coup, au milieu d'une séance, un corps

de femme s'aperçoit qu'il est nu et se trouve tout déshabillé.--Un jour,

dans l'atelier de M. Ingres, une femme posait devant trente élèves,

trente paires d'yeux; tout à coup, on la vit se précipiter de la table à

modèle, effarée, frissonnante, honteuse de toute la peau, et courant à

ses vêtements se couvrir bien vite tant bien que mal du premier qu'elle

trouva: qu'avait-elle vu? Un couvreur qui la regardait d'un toit voisin,

par la baie au-dessus de sa tête.

Cette honte de femme dura une seconde chez Manette. Soudain, elle laissa

tomber de ses dents desserrées la fine toile qui glissa le long de son

corps, fila de ses reins, s'affaissa d'un seul coup au bas d'elle, tomba

sur ses pieds comme une écume. Elle repoussa cela d'un petit coup de

pied, le chassa par derrière ainsi qu'une queue de robe; puis, après

avoir abaissé sur elle-même un regard d'un moment, un regard où il y

avait de l'amour, de la caresse, de la victoire, nouant ses deux bras

au-dessus de sa tête, portant son corps sur une hanche, elle apparut à

Coriolis dans la pose de ce marbre du Louvre qu'on appelle le _Génie du

repos éternel_.

La Nature est une grande artiste inégale. Il y a des milliers, des

millions de corps qu'elle semble à peine dégrossir, qu'elle jette à la

vie à demi façonnés, et qui paraissent porter la marque de la vulgarité,

de la hâte, de la négligence d'une création productive et d'une

fabrication banale. De la pâte humaine, on dirait qu'elle tire, comme un

ouvrier écrasé de travail, des peuples de laideur, des multitudes de

vivants ébauchés, manqués, des espèces d'images à la grosse de l'homme

et de la femme. Puis de temps en temps, au milieu de toute cette

pacotille d'humanité, elle choisit un être au hasard, comme pour

empêcher de mourir l'exemple du Beau. Elle prend un corps qu'elle polit

et finit avec amour, avec orgueil. Et c'est alors un véritable et divin

être d'art qui sort des mains artistes de la Nature.

Le corps de Manette était un de ces corps-là: dans l'atelier, sa nudité

avait mis tout à coup le rayonnement d'un chef-d'oeuvre.

Sa main droite, posée sur sa tête à demi tournée et un peu penchée,

retombait en grappe sur ses cheveux; sa main gauche, repliée sur son

bras droit, un peu au-dessus du poignet, laissait glisser contre lui

trois de ses doigts fléchis. Une de ses jambes, croisée par devant, ne

posait que sur le bout d'un pied à demi levé, le talon en l'air; l'autre

jambe, droite et le pied à plat, portait l'équilibre de toute

l'attitude. Ainsi dressée et appuyée sur elle-même, elle montrait ces

belles lignes étirées et remontantes de la femme qui se couronne de ses

bras. Et l'on eût cru voir de la lumière la caresser de la tête aux

pieds: l'invisible vibration de la vie des contours semblait faire

frémir tout le dessin de la femme, répandre, tout autour d'elle, un peu

du bord et du jour de son corps.

Coriolis n'avait pas encore vu des formes si jeunes et si pleines, une

pareille élégance élancée et serpentine, une si fine délicatesse de race

gardant aux attaches de la femme, à ses poignets, à ses chevilles, la

fragilité et la minceur des attaches de l'enfant. Un moment, il s'oublia

à s'éblouir de cette femme, de cette chair, une chair de brune, mate et

absorbant la clarté, blanche de cette chaude blancheur du Midi qui

efface les blancheurs nacrées de l'Occident, une de ces chairs de

soleil, dont la lumière meurt dans des demi-teintes de rose thé et des

ombres d'ambre.

Ses yeux se perdaient sur cette coloration si riche et si fine, ces

passages de ton si doux, si variés, si nuancés, que tant de peintres

expriment et croient idéaliser avec un rose banal et plat; ils

embrassaient ces fugitives transparences, ces tendresses et ces tiédeurs

de couleurs qui ne sont plus qu'à peine des couleurs, ces imperceptibles

apparences d'un bleu, d'un vert presque insensible, ombrant d'une

adorable pâleur les diaphanéités laiteuses de la chair, tout ce

délicieux je ne sais quoi de l'épiderme de la femme, qu'on dirait fait

avec le dessous de l'aile des colombes, l'intérieur des roses blanches,

la glauque transparence de l'eau baignant un corps. Lentement, l'artiste

étudiait ces bras ronds, aux coudes rougissants, qui, levés,

blanchissaient sur ces cheveux bruns, ces bras au bas desquels la

lumière, entrant dans l'ombre de l'aisselle, montrait des fils d'or

frisant dans du jour; puis, le plan ferme de la poitrine blanche et

azurée de veinules; puis cette gorge plus rosée que la gorge des

blondes, et où le bout du sein était de la nuance naissante de

l'hortensia.

Il suivait l'indication presque tremblée des côtes, la ligne à peine

éclose d'un torse de jeune fille, encore contenu et comprimé dans sa

grâce, à demi mûr, serré dans sa jeunesse comme dans l'enveloppe d'un

bouton. Une taille à demi épanouie, libre, roulante, heureuse, comme la

taille des femmes qui n'ont jamais porté de corset, lui montrait cette

jolie indication molle et sans coupure, la ceinture naturelle marquée

d'un sinus d'amour dans le bronze et le marbre des statues antiques. De

cette taille, son regard allait au douillet modelage, aux inflexions,

aux méplats, à la rondeur enveloppée, à la douce et voluptueuse

ondulation d'un ventre de vierge, d'un ventre innocent, presque

enfantin, sculpté dans sa mollesse et délicatement dessiné dans le

_flou_ de sa chair: une petite lumière, à demi coulée au bord du

nombril, semblait une goutte de rosée glissant dans l'ombre et le coeur

d'une fleur. Il allait à ce bas du ventre, où il y avait de la convexité

d'une coquille et du rentrant d'une vague, à l'arc des hanches, à ces

cuisses charnues, caressées, sur le doux grain de leur peau, de

blancheurs tranquilles et de lueurs dormantes, à ces genoux moelleux,

délicats et noyés, cachant si coquettement sous leurs demi-fossettes

l'agrafe des muscles et le noeud des os, à ces jambes polies et

lustrées, qui semblaient garder chez Manette, comme chez certaines

femmes, le luisant d'un bas de soie, à ce fuseau de la cheville, à ces

malléoles de petite fille, où s'attachait un tout petit pied, maigre et

long, l'orteil en avant, les doigts un peu rosés au bout...

Sous cette attention qui semblait ne pas travailler, Manette à la fin

éprouva une sorte d'embarras. Laissant retomber ses bras et décroisant

ses jambes, elle parut demander à Coriolis de lui indiquer la pose.

--Nom d'un petit bonhomme!--s'écria Anatole dans un élan d'admiration,

et mettant sur ses genoux un carton, il commença à tailler un fusain.

--Tu vas faire une étude, _toi?_--lui dit Coriolis avec un «toi» assez

durement accentué.

--Un peu... Je ne t'ai pas dit... un fabricant de papier à cigarettes...

Il m'a demandé une Renommée grandeur nature... Quatre cents balles! s'il

vous plaît.

Coriolis, sans répondre, alla à Manette, la mit dans la pose de sa

baigneuse, revint à sa place et se mit à travailler. De temps en temps,

il s'arrêtait, tirait et froissait sa moustache, regardait de côté

Anatole, auquel il finit par dire:

--Tu es assommant avec ton tic!... Tu ne sais pas comme c'est nerveux...

Anatole avait pris la bizarre habitude, toutes les fois qu'il peignait

ou dessinait, de se mordiller perpétuellement un bout de la langue qu'il

avançait à un coin de la bouche, comme la langue d'un chien de chasse.

--Je vais te tourner le dos, voilà tout...

--Non, tiens, laisse-moi... va-t'en, veux-tu? Aujourd'hui... je ne sais

ce que j'ai... j'ai besoin d'être seul pour faire quelque chose...

Le lendemain et pendant tout le mois, Anatole alla se promener pendant

la séance de Manette: il avait pris son parti de faire sa Renommée «de

chic».

Manette Salomon · 第 56 / 162 题