XXVI

Venait l'été: Anatole passait de la peinture aux plaisirs, aux joies de

l'eau, à la passion parisienne du canotage.

Amarré à Asnières, le canot qu'il avait acheté dans sa veine de richesse

s'emplit, tous les jeudis et tous les dimanches, de cette société d'amis

et d'inconnus familiers qui se groupent autour du bateau d'un bon

enfant, et l'enfoncent dans l'eau jusqu'au bordage. Il tombait dedans

des passants, des passantes, des camarades des deux sexes, des à peu

près de peintres, des espèces d'artistes, des femmes vagues dont on ne

savait que le petit nom, des jeunes premières de Grenelle, des lorettes

sans ouvrage, prises de la tentation d'une journée de campagne et du

petit _bleu_ du cabaret. Cela sautait d'une troisième classe de chemin

de fer, surprenait Anatole et son équipe dans leur café d'habitude; et

s'ils étaient partis, les ombrelles en s'agitant, arrêtaient du bord le

canot en vue. Tout le jour on riait, on chantait, les manches se

retroussaient jusqu'aux aisselles, et de jolis bras remuants, maladroits

à ce travail d'homme, brillaient de rose entre les éclairs de feu des

avirons relevés.

On goûtait la journée, la fatigue, la vitesse, le plein air libre et

vibrant, la réverbération de l'eau, le soleil dardant sur la tête, la

flamme miroitante de tout ce qui étourdit et éblouit dans ces promenades

coulantes, cette ivresse presque animale de vivre que fait un grand

fleuve fumant, aveuglé de lumière et de beau temps.

Des paresses, par instants, prenaient le canot qui s'abandonnait au fil

du courant. Et lentement, ainsi que ces écrans où tournent les tableaux

sous les doigts d'enfants, se déroulaient les deux rives, les verdures

trouées d'ombre, les petits bois margés d'une bande d'herbe usée par la

marche des dimanches; les barques aux couleurs vives noyées dans l'eau

tremblante, les moires remuées par les yoles attachées, les berges

étincelantes, les bords animés de bateaux de laveuses, de chargements de

sable, de charrettes aux chevaux blancs. Sur les coteaux, le jour

splendide laissait tomber des douceurs de bleu velouté dans le creux des

ombres et le vert des arbres; une brume de soleil effaçait le

Mont-Valérien; un rayonnement de midi semblait mettre un peu de Sorrente

au Bas-Meudon. De petites îles aux maisons rouges, à volets verts,

allongeaient leurs vergers pleins de linges étincelants. Le blanc des

villas brillait sur les hauteurs penchées et le long jardin montant de

Bellevue.

Dans les tonnelles des cabarets, sur le chemin de halage, le jour jouait

sur les nappes, sur les verres, sur la gaieté des robes d'été. Des

poteaux peints, indiquant l'endroit du bain froid, brûlaient de clarté

sur de petites langues de sable; et dans l'eau, des gamins d'enfants, de

petits corps grêles et gracieux, avançaient, souriants et frissonnants,

penchant devant eux un reflet de chair sur les rides du courant.

Souvent aux petites anses herbues, aux places de fraîcheur sous les

saules, dans le pré dru d'un bord de l'eau, l'équipage se débandait; la

troupe s'éparpillait et laissait passer la lourdeur du chaud dans une de

ces siestes débraillées, étendues sur la verdure, allongées sous des

ombres de branches, et ne montrant d'une société qu'un morceau de

chapeau de paille, un bout de vareuse rouge, un volant de jupon, ce qui

flotte et surnage d'un naufrage en Seine. Arrivait le réveil, à l'heure

où, dans le ciel pâlissant, le blanc doré et lointain des maisons de

Paris faisait monter une lumière d'éclairage. Et puis c'était le dîner,

les grands dîners du canot, les barbillons au beurre et les matelotes

dans les chambres de pêcheurs et les salles de bal abandonnées, les

faims dévorant les pains de huit livres, les soifs des cinq heures de

nage, les desserts débordants de bruit, de tendresses, de cris, des

fraternités, des expansions, des chansons et des bonheurs du mauvais

vin...

Manette Salomon · 第 33 / 162 题