XXIII

--Garçon!... des huîtres... des grandes... comme votre berceau! Allez!

C'était Anatole qui lançait sa commande, installé dans la grande salle

du restaurant Philippe, à une table en face la porte d'entrée.

Ce jour-là--le jour de la mi-carême,--l'idée d'aller au bal de l'Opéra

s'était emparée de lui. Il avait réuni un gilet de flanelle, une paire

d'ailes, un maillot, un carquois, et avec cela il s'était déguisé en

Amour. Une seule chose l'embarrassait: sa barbe noire. Ne voulant pas la

couper, il se résolut à lui donner un accompagnement qui ôtât le manque

d'harmonie à son costume: il attacha sur son gilet de flanelle, au creux

de l'estomac, un peu de crin qu'il prit dans son matelas. Ainsi habillé,

des besicles noires peintes autour des yeux, un ruban bleu de ciel dans

les cheveux, des pantoufles de broderie aux pieds, il était parti,

allant devant lui, flânant. Malgré la gelée qu'il faisait, il n'avait

froid qu'au bout des doigts, et rien ne le gênait que l'ennui de ne

pouvoir mettre ses mains dans ses poches absentes. Il s'arrêtait devant

les costumiers, regardait les oripeaux de carnaval dans le flamboiement

du gaz, marchait tranquillement dans l'escorte d'honneur des gamins: il

n'était pas pressé. Au fond, il trouvait le bal de l'Opéra un

divertissement d'une distinction un peu bourgeoise, un plaisir d'homme

du monde; et il se demandait s'il ne devait pas aller dans un bal moins

bon genre, comme Valentino, Montesquieu. Il arriva à l'Opéra. N'étant

pas encore bien décidé, il entra dans un petit café du voisinage, et

trouva, dans ce qui se passait là, dans le caractère des habitués, dans

les allées et venues des dominos qui leur apportaient des sucres de

pomme et des oranges, assez d'intérêt pour y rester près d'une heure.

Arrivé à l'entrée de l'Opéra, et salué par l'engueulement des cireurs de

bottes que les nuits de bal improvisent, il fit l'honneur à deux ou

trois de ces peintres en vernis, auxquels il reconnut une jolie

_platine_, de leur répondre, aux applaudissements des groupes du

passage. D'un de ces groupes, il sortit à la fin un monsieur qui avait

l'air de le connaître, et qui n'eut aucune peine à l'emmener faire une

partie de billard au Grand-Balcon. A peine si le monsieur joua: Anatole

avait ce soir-là un jeu étourdissant; il fit des séries de carambolages

interminables, en ne se lassant pas d'admirer combien le costume

d'Amour, avec la liberté de ses entournures, était favorable aux effets

de recul. Il joua ainsi pendant deux grandes heures, dans le café

troublé de voir, à travers son demi-sommeil, les fantastiques académies

dessinées par les poses de cet Amour à barbe, que le regard des derniers

consommateurs enfilait si étrangement, lors des raccourcis du jeu,

depuis le talon jusqu'à la nuque.

Il sortit de là, avec la ferme intention d'aller décidément au bal de

l'Opéra; mais au boulevard, sa curiosité se laissait accrocher, arrêter

au spectacle du mouvement entourant le bal, à ces figures qui sortent de

ces nuits du plaisir, à toutes ces industries de bricole qui ramassent

des gros sous et des bouts de cigare derrière le Carnaval.

Et il était en train de suivre et d'escorter une femme qui portait dans

un seau du bouillon à la file des cochers de fiacre, quand il vit au

cadran de la station: quatre heures moins cinq...--Tiens! dit-il, c'est

l'heure d'avoir faim,--et renonçant au bal, il s'était dirigé vers

Philippe.

Les masques arrivaient. Anatole criait:

--Oh! c'te tête!... Bonjour, Chose!... Et tu fais toujours des affaires

avec le clergé? «A la renommée pour l'encens des rois mages!...» T'es

l'épicier du bon Dieu! Tais-toi donc!... Et tu te costumes en Turc!

c'est indécent!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et à chaque arrivant, il jetait un pareil passe-port, un signalement

grotesque en pleine figure. La salle jubilait. Les soupeurs se

poussaient pour entendre de plus près cette pluie de bêtises,

apostrophes cocasses, baptêmes saugrenus, l'Almanach Bottin tombant du

Catéchisme poissard! On faisait cercle, on entourait Anatole. Les tables

peu à peu marchaient vers lui, se soudaient l'une à l'autre; et tous les

soupers, en se pressant, ne faisaient plus qu'un souper où les folies,

débitées par Anatole, couraient à la ronde avec les bouteilles de

Champagne passant de mains en mains comme des seaux d'incendie. On

mangeait, on pouffait. Les nappes buvaient de la mousse, des hommes

pleuraient de rire, des femmes se tenaient le ventre, des pierrots se

tordaient.

Anatole, exalté, jaillit sur la table, et de là, dominant son public, il

se mit à danser la danse des oeufs entre les plats, essaya des poses

d'équilibre sur des goulots de bouteille, toujours parlant, débagoulant,

levant pour des toasts inouïs un verre vide au pied cassé, piquant un

morceau dans une assiette quelconque, chipant sur une épaule de femme un

baiser au hasard, criant:--Ah! ça me donne vingt ans de moins... et

trois cheveux de plus!

Le tout petit jour pointait, ce jour qui se lève comme la pâleur d'une

orgie sur les nuits blanches de Paris. Le noir s'en allait des carreaux

de la salle. Dans la rue s'éveillaient les premiers bruits de la grande

ville. Le travail allait à l'ouvrage, les passants commençaient. Anatole

sauta de la table, ouvrit la fenêtre: il y avait dessous des ombres de

misère et de sommeil, des gens des halles, des ouvriers de cinq heures,

des silhouettes sans sexe qui balayaient, tout ce peuple du matin qui

passe, au pied du plaisir encore allumé, avec la soif de ce qui se boit,

la faim de ce qui se mange, l'envie de ce qui flambe là-haut!

--Une... deux... trois... ouvrez le bec, mes enfants!--cria Anatole; et

saisissant deux bouteilles de champagne, il les vida sans voir dans des

gosiers vagues qui buvaient comme des trous. Chaque table se mit à

l'imiter, et des trois fenêtres du restaurant, le champagne ruissela

quelque temps sans relâche, ainsi qu'un ruisseau d'orage perdu, à

mesure, dans une bouche d'égout. La foule s'amassait, se bousculait, il

en sortait des hourras, des cris, des têtes qui se disputaient une

gorgée. La rue ivre se ruait à boire; le jour montait.

--Gare là-dessous!--fit Anatole; et tout à coup, lâchant ses bouteilles,

il parut avec deux têtes encadrées dans l'anse de ses deux bras: l'une

de ces têtes était la tête d'un monsieur en habit noir, l'autre la tête

d'une débardeuse; et, avançant tout le corps sur l'appui de la fenêtre,

se penchant en dehors avec les élasticités d'un pitre sur un balcon de

parade, il se mit à débiter, de la voix exclamatrice des _boniments_:

--Le Parisien, messieurs!--et il désignait le monsieur en habit se

débattant sous son bras, en étouffant de rire.--Vivant, messieurs! En

personne naturelle!!... Grand comme un homme! surnommé _le Roi des

Français_!!! Cet animal!... vient de province! son pelage! est un habit

noir! Il n'a qu'un oeil! comme vous pouvez voir! son autre oeil!... est

un lorgnon! Cet animal, messieurs, habite un pays! borné par

l'Académie!... Sauf l'amour! platonique! on ne lui connaît pas! de

maladies particulières!... C'est l'animal du monde! du monde! le plus

facile à nourrir! Il mange! et boit de tout! du lait filtré! du vin

colorié! du bouillon économique! du chevreuil de restaurant!!! Il y en a

même des espèces! qui digèrent! un dîner à quarante sous!!! Cet animal!

messieurs! est très-répandu! Il s'acclimate partout! sauf à la campagne!

D'humeur douce! il est facile à élever. On peut le dresser, quand on le

prend jeune, à retenir un air d'orgue et à comprendre un vaudeville!...

Inutile, messieurs, de vous citer des traits de son intelligence: il a

inventé la _savate_ et les faux-cols!!! Sa cervelle! messieurs! la

dissection nous l'a fait connaître! On y trouve! on y trouve! messieurs!

le gaz d'une demi-bouteille de Champagne! un morceau de journal! le

refrain de la _Marseillaise_!!! et la nicotine de trois mille paquets de

cigares!!!... Pour les moeurs, il tient du coucou! il aime à faire ses

petits dans le nid des autres!!!... Et v'la cet animal!!!... A sa dame,

à présent!

Et Anatole montra à la rue la femme qu'il tenait, en la faisant tourner

comme une poupée.

--... La Madame à ce monsieur-là! saluez!... Une bête! inconnue! une

bête!!! qui enfonce les naturalistes!... La Parisienne! mesdames! sauf

le respect que je vous dois!... Des pieds et des mains d'enfant! des

dents de souris! une patte de velours! et des ongles de chat!!! Elle a

été rapportée du Paradis terrestre! à ce qu'on dit! Quoique

très-délicate! elle résiste aux plus gros ouvrages! Elle peut frotter

dix heures de suite! quand c'est pour danser!!!... Cette petite bête!

messieurs! se nourrit généralement! de tout ce qui est nuisible à sa

santé! Elle mange de la salade! et des romans!!!... Sensible aux bons

traitements! messieurs! et surtout aux mauvais!!!... Beaucoup de

personnes! un grand nombre de personnes!!! messieurs! sont arrivées à la

domestiquer! en lui donnant la nourriture! le logement! le chauffage!

l'éclairage! le blanchissage! leur confiance! et quelques diamants!!!...

Très-facile à apprivoiser! Généralement caressante! susceptible de

jalousie! et même de fidélité!... Enfin! messieurs! cette charmante

petite bête! qui marche sans se crotter! est vivipare! pare!!!

pare!!!... Et v'la ce que c'est! Allez! la musique!!!

Manette Salomon · 第 30 / 162 题