XXII

Des mois, un an se passaient. Anatole continuait cette existence au jour

le jour, nourrie des gains du hasard, riche une semaine, sans le sou

l'autre, lorsqu'il lui arrivait une fortune. Un éditeur belge qui avait

entrepris une contrefaçon des modèles de têtes de Julien à l'usage des

pensions et des écoles, s'adressait à lui. Le modèle décalqué sur la

pierre, la pierre passée au gras, Anatole n'avait guère qu'à repiquer

les valeurs qui n'étaient pas venues. Il en expédia près d'une centaine

dans son hiver. Chacune de ces reproductions lui étant payée

quatre-vingts francs, il se fit ainsi près de huit mille francs. C'était

pour lui une somme fabuleuse, l'extravagance de la prospérité: il avait

l'impression d'un homme sans souliers qui marcherait dans l'or. Tout

coula, tout roula dans le petit atelier qui devint une espèce d'auberge

ouverte, de café gratuit, à grands soupers de charcuterie, où les

cruchons de bière vidés faisaient à la fin le tour des quatre murs, et

sortaient sur le palier.

Puis ce furent des fantaisies. Anatole se livra à des acquisitions de

luxe, longtemps rêvées. Il acheta successivement diverses choses

étranges.

Il acheta une tête de mort dans le nez de laquelle il piqua, sur un

bouchon, un papillon.

Il acheta un _Traité des vertus et des vices_, de l'abbé de Marolles,

dont il fit le signet avec une chaussette.

Il acheta un cadre pour une étude de Garnotelle, peinte un jour de

misère avec l'huile d'une boîte à sardines.

Il acheta un clavecin hors d'usage, où il essaya vainement de

s'apprendre à jouer: _J'ai du bon tabac_... Après le clavecin, il acheta

un grand morceau de guipure historique; après la guipure un canot qu'on

vendait pour rien, sur saisie, un jour de janvier, et qu'il fit enlever,

sous la neige, de la cour des Commissaires-priseurs.

Après le canot, il n'acheta plus rien; mais il prit un abonnement à une

édition par livraisons des oeuvres de Fourier, et se commanda un habit

noir doublé en satin blanc,--un habit qui devait, dans l'atelier,

remplacer la musique: pour l'empêcher de prendre la poussière, Anatole

finit par le serrer dans le clavecin dont il enleva l'intérieur.

Manette Salomon · 第 29 / 162 题