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Atelier de misère et de jeunesse, vrai grenier d'espérance, que cet

atelier de la rue Lafayette, cette mansarde de travail avec sa bonne

odeur de tabac et de paresse! La clef était sur la porte, entrait qui

voulait. Un éventail de pipes à un sou dans un plat de faïence de Rouen,

accompagné, les jours d'argent, d'un cornet de caporal, attendait les

visiteurs, qui trouvaient toujours pour s'asseoir une place quelconque,

un bras de fauteuil, une couverture par terre, un coin sur le lit

transformé en divan, et où, en se tassant, on tenait une demi-douzaine.

Là venaient et revenaient toutes sortes d'amis, d'hôtes d'une heure ou

d'une nuit, les vagues connaissances intimes de l'artiste, des gens

qu'Anatole tutoyait sans savoir leur nom, tous les passants que ce seul

mot d'atelier attire comme l'annonce d'un lieu pittoresque, comique et

cynique: c'étaient des camarades de chez Langibout qui, ce jour-là,

avaient pris la rue Lafayette pour aller au Louvre, quelque garçon sans

atelier venant exécuter chez Anatole un _esgargot_ pour un marchand de

vin, un camarade de collége chatouillé par l'idée de voir un modèle de

femme, un garçon plongé dans une étude d'avoué et en course dans le

quartier, montant jeter ses dossiers dans le creux d'un plâtre de

Psyché, ou bien encore quelque surnuméraire évadé de son ministère sur

le coup de deux heures avec l'envie de flâner. On y voyait encore de

jeunes architectes, des élèves de l'École centrale, des débutants de

tout métier, des stagiaires de tout art, rencontrés, raccolés par

Anatole ici et là, dans le voisinage, au café, n'importe où: Anatole n'y

regardait pas. Il prenait toutes les connaissances qui lui venaient, et

rien ne lui semblait plus naturel que d'offrir la moitié de son domicile

à un monsieur qui, dans la rue, avait allumé sa cigarette avec la

sienne. Cette extrême facilité dans les relations ne tardait pas à lui

amener un camarade de lit permanent, sans qu'il sût trop d'où lui venait

ce camarade. Il s'appelait M. Alexandre, et il était engagé au Cirque.

Son emploi ordinaire était de jouer «le malheureux» général Mélas. C'eût

été, du reste, un acteur assez ordinaire sans ses pieds; mais par là, il

sortait de la ligne: on avait retourné tous les magasins du Cirque, sans

pouvoir trouver de chaussure où il pût entrer.

Ainsi animé et hanté, l'atelier d'Anatole était encore visité,

généralement sur le tard et vers les heures où commencent les exigences

de l'estomac, par quelques femmes sans profession, qui faisaient le tour

des hommes qui étaient là, et cherchaient si l'un d'eux avait l'idée de

ne pas dîner seul. Le plus souvent, à six heures, elles se rabattaient

sur une cotisation qui permettait de faire remonter du café d'à côté des

absinthes et des anisettes panachées.

Le mouvement, le tapage ne cessaient pas dans la petite pièce. Il s'en

échappait des gaîtés, des rires, des refrains de chansons, des lambeaux

d'opéra, des hurlements de doctrines artistiques. L'honnête maison

croyait avoir sur sa tête un cabanon plein de fous. Puis venaient des

jeux qui faisaient trembler le parquet sur la tête des locataires du

dessous: deux pauvres diables de dramaturges, malheureux comme des gens

qu'on aurait enfermés sous une cage de singes pour trouver des

situations. L'atelier piétinait, se poussait, dansait, se battait,

faisait la roue. Il y avait des pantalonnades enragées, des chocs, des

chutes, des tombées de corps qu'on eût dit s'assommer en tombant, des

luttes à main plate, des bondissements d'acrobate, des tours de force. A

tout moment éclatait cet athlétisme auquel invite la vue des statues et

l'étude du nu, cette gymnastique folle, enragée, avec laquelle l'atelier

continue les récréations du collége, prolonge les batailles, les jeux,

les activités et les élasticités de l'enfance chez les artistes à barbe.

Les billets que M. Alexandre avait pour le Cirque, semés dans l'atelier,

apportèrent bientôt à cette furie d'exercices une terrible

surexcitation. Anatole et ses amis conçurent une grande idée qui, à

peine réalisée amena le congé des deux dramaturges. Ils pensèrent à

répéter dans l'atelier les grandes épopées militaires du Cirque. A

douze, ils jouèrent l'Empire tous les soirs. Chacun représentait à son

tour une puissance coalisée, et quelquefois deux. La table à modèle

était la capitale où l'on entrait, et une planche jetée du poêle sur la

table figurait le praticable imité du fameux tableau des neiges du

Frioul. Pour la campagne de Russie, le décor était simple: on ouvrait la

fenêtre. Une femme de la société, qui raffolait du talent de Léontine,

fut chargée du rôle de cantinière, à la condition qu'elle fournirait le

costume: elle s'habilla avec un pantalon, une paire de bottes, une

blouse fendue jusqu'au haut, et le dessus d'une boîte de sardines

appliqué sur le chapeau de cuir d'un capitaine au long cours, naufragé à

Terre-Neuve, et recueilli dans un coin de l'atelier. Il y eut des revues

de la grande armée admirablement passées par Anatole à cheval sur une

chaise. Il excellait à dire, d'après les plus pures traditions de

Gobert: «Toi? je t'ai vu à Austerlitz... A cheval, messieurs, à cheval!»

On vit aussi là des marches d'armées pleines d'ensemble, où le roulement

des tambours était fait avec un bruit de lèvres, et la sonnerie des

clairons imitée dans le creux du bras replié. Mais ce qu'il y eut de

plus beau, ce furent les batailles acharnées, héroïques, traversées de

furieuses charges à la baïonnette avec des lattes d'emballeur,

couronnées de la lutte suprême: le combat du drapeau! Triomphe

d'Anatole, où serrant contre son coeur la flèche de son lit, il luttait,

se tordait, se disloquait, et finissait par faire passer au-dessus du

manche à balai vainqueur tous les ennemis de la France!

Manette Salomon · 第 25 / 162 题