Cet insuccès suffit à guérir Anatole de son ambition. Il se tourna vers
d'autres idées, vers un désir plus modeste et de réalisation plus
facile: il voulut avoir un atelier qui lui donnerait le chez lui de
l'artiste, la possibilité de faire des portraits, de gagner de l'argent;
en un mot, _s'établir_ peintre.
Malheureusement sa mère n'était pas disposée à lui payer le luxe d'un
atelier. A la fin, elle se décida à aller consulter Langibout, qui
l'assura «que les belles choses pouvaient se faire dans une cave». Armée
de cette réponse, elle se refusa décidément à la fantaisie d'Anatole.
Cela finit par une scène vive, à la suite de laquelle Anatole remonta
fièrement dans sa chambre au sixième, en déclarant qu'il ne prendrait
plus ses repas à la maison, et qu'il allait vivre de son talent.
Il vécut à peu près un mois de dessins de têtes d'Espagnoles pastellées,
les cheveux fleuris de fleurs de grenadier, qu'il vendait à un petit
marchand de la rue Notre-Dame-de-Recouvrance. Tout ce mois, il passa et
repassa devant un numéro de la rue Lafayette, devant l'écriteau d'un
petit atelier à louer, le seul atelier du quartier où Hillemacher
n'avait pas encore fait bâtir ces huit grands ateliers qui firent plus
tard de la rue un des camps de la peinture de la rive droite.
L'embarras était qu'il fallait une apparence de meubles pour entrer
là-dedans; et Anatole gagnait à peine de quoi dîner tous les jours. Le
plus souvent, il était nourri par un camarade de l'atelier, avec lequel
il compagnonnait; un brave garçon pris par la conscription, et qu'une
recommandation d'Horace Vernet avait fait mettre dans la réserve, et
placer parmi les infirmiers du Val-de-Grâce, «les canonniers de la
seringue.» De la caserne, il apportait à Anatole la moitié de sa ration
dans son shako. Cela n'entamait en rien la fermeté de résolution
d'Anatole, qui continuait à passer tous les jours par l'escalier de
service devant la porte de la cuisine entr'ouverte de sa mère, sans y
entrer, avec l'air de mépriser, du haut d'un estomac plein, l'odeur du
déjeuner.
Là-dessus, il entendit parler d'un monsieur de province qui cherchait
quelqu'un pour lui faire des personnages dans une lithographie. Il
demanda l'adresse, et courut à un petit hôtel de la rue du Helder.
--Entrez!--lui cria une voix formidable quand il eut frappé à la porte
indiquée. Il se trouva en face d'un Hercule, énormément nu, et tout
occupé à faire des ablutions froides.
L'homme ne se dérangea pas; il continua à faire jouer ses membres de
lutteur, des muscles féroces, en roulant de gros yeux dans sa grosse
tête à barbe dure.
--Proférez des sons,--dit-il à Anatole interdit. Et quand Anatole eut
expliqué le motif de sa visite:--Ah! vous savez faire la lithographie,
vous?
--Parfaitement,--dit intrépidement Anatole, qui n'avait jamais touché de
sa vie un crayon lithograhique.
--Où demeurez-vous?
--Rue du Faubourg-Poissonnière, nº 31.
--Garçon!--cria l'homme en se rhabillant à un domestique de l'hôtel,
qu'on entendait remuer dans la chambre à côté,--fermez ma malle, et un
commissionnaire...
Anatole ne comprenait pas; mais il sentait une vague terreur brouillée
lui monter dans les idées, devant cet homme inquiétant par sa force et
ses espèces de manières de fou.
--Partons!--dit brusquement l'homme tout à fait rhabillé.
Anatole descendit l'escalier, suivi par le commissionnaire, par la
malle, et par l'homme portant sous le bras une immense pierre,
concentré, sinistre, muet et caverneux, avec l'air de rouler sous ses
épais sourcils froncés des méditations farouches. Il avait l'impression
d'un cauchemar, d'une aventure menaçante, et, par-dessus tout, un
poignant sentiment de honte. L'idée était horrible pour lui d'introduire
cet étranger dans son taudis. S'il ne lui avait pas donné son adresse,
il se serait sauvé à un tournant de rue.
Quand le commissionnaire eut enfourné avec peine la grande malle dans la
petite chambre, et que la pierre fut posée sur la table qu'elle couvrit,
l'homme, après avoir mesuré de l'oeil la hauteur et la largeur de la
mansarde, posa sa large main sur la couverture, et dit ces simples
mots:--C'est votre lit, n'est-ce pas? Bon, je vais me coucher.
Anatole était tout à fait ahuri. Cependant, il commençait à préparer
dans sa tête une timide demande d'explication, quand l'homme tira de sa
poche quatre ou cinq cents francs qu'il posa sur la table de nuit.
Anatole vit dans cet or un éblouissement: son futur atelier! Il ne dit
pas un mot.
L'homme s'était couché; tout à coup, sortant à moitié du lit, et se
dressant sur son séant:--Au fait, vous ne mangeriez pas quelque chose,
vous n'avez pas faim?
--Si,--dit Anatole,--j'ai oublié de déjeuner ce matin.
--Eh bien! faites monter quelque chose du restaurant.
Après le déjeuner, où l'homme ne parla pas à Anatole, et où Anatole
n'osa pas lui parler:
--Vous me réveillerez à dix heures,--dit l'homme en se recouchant.--Vous
entendez, à dix heures!
Il était une heure. Anatole alla se promener. Toutes sortes
d'imaginations lui tournoyaient dans la cervelle. Des histoires de fous
dangereux qu'il avait lues lui revenaient. Il ne savait que penser, que
croire de ce prodigieux garnisaire installé chez lui, tombé de la lune
dans ses draps.
A dix heures, il réveilla le dormeur qui s'habilla et se mit à
découvrir, avec toutes sortes de précautions, la pierre sur laquelle on
ne voyait que l'indication d'un arc de triomphe, de ce caractère
alhambresque qui est le style spécial de la pâtisserie: là-dessous
devait être représentée la réception du duc d'Orléans par la garde
nationale de Saint-Omer, avec les portraits exacts de tous les gardes
nationaux, exécutés d'après de mauvais daguerréotypes contenus dans la
malle de leur compatriote.
--Hein? nous allons nous y mettre?--fit l'homme après avoir donné à
Anatole toutes les explications du sujet.
--Nous y mettre? Mais je n'ai pas l'habitude de travailler la nuit.
--Tiens?... Ah! bien, très-bien... Vous coucherez dans le lit, la
nuit... moi le jour... Nous nous relayerons.
Au bout de douze jours de ce singulier travail, la pierre était finie.
L'artiste-amateur de Saint-Omer repartit pour son pays, laissant à
Anatole cent vingt-cinq francs, l'estomac refait et réélargi, et le
souvenir d'un original très brave homme qui n'avait trouvé que ce
bizarre moyen pour obtenir vite d'un collaborateur ce qu'il voulait,
comme il le voulait.
La malle du Saint-Omérois n'était pas au bout de la rue, qu'Anatole
sautait rue Lafayette; il retenait le petit atelier. De là il courait
chez un brocanteur qui, pour soixante-dix francs, lui vendait un
chiffonnier et quatre fauteuils en velours d'Utrecht. A ce superflu,
Anatole ajoutait le lit et la table de sa chambre. C'était de quoi
répondre d'un terme pour un loyer de cent soixante francs. Et il entrait
dans son premier atelier avec cinquante francs d'avance, de quoi vivre
tout un mois, trente jours à n'avoir pas besoin de la Providence.