Elle mit Anatole au collége Henri IV

Au collége, Anatole dessina des bonshommes en marge de ses cahiers. Le

professeur Villemereux qui s'y reconnut, en le mettant aux arrêts pour

cela, lui prédit la potence,--une prédiction qui commença à mettre

autour d'Anatole le respect contagieux dans les foules pour les grands

criminels et les caractères extraordinaires. Puis, plus tard, en le

voyant exécuter à la plume, trait pour trait, taille pour taille, les

bois de Tony Johannot du _Paul et Virginie_ publié par Curmer, ses

camarades prirent pour lui une espèce d'admiration. Penchés sur son

épaule, ils suivaient sa main, retenaient leur souffle, pleins de

l'attention religieuse des enfants devant ce mystère de l'art: le

miracle du trompe-oeil. Autour de lui on murmurait tout bas: «Oh! lui,

il sera peintre!» Il sentait la classe le regarder avec des yeux moitié

fiers et moitié envieux, comme si elle le voyait déjà destiné à une

carrière de génie.

Son idée d'être peintre lui vint peu à peu de là: de la menace de ses

professeurs, de l'encouragement de ses camarades, de ce murmure du

collége qui dicte un peu l'avenir à chacun. Sa vocation se dégagea d'une

certaine facilité naturelle, de la paresse de l'enfant adroit de ses

mains, qui dessine à côté de ses devoirs, sans le coup de foudre, sans

l'illumination soudaine qui fait jaillir un talent du choc d'un morceau

d'art ou d'une scène de nature. Au fond, Anatole était bien moins appelé

par l'art qu'il n'était attiré par la vie d'artiste. Il rêvait

l'atelier. Il y aspirait avec les imaginations du collége et les

appétits de sa nature. Ce qu'il y voyait, c'était ces horizons de la

Bohême qui enchantent, vus de loin: le roman de la Misère, le débarras

du lien et de la règle, la liberté, l'indiscipline, le débraillé de la

vie, le hasard, l'aventure, l'imprévu de tous les jours, l'échappée de

la maison rangée et ordonnée, le sauve qui peut de la famille et de

l'ennui de ses dimanches, la blague du bourgeois, tout l'inconnu de

volupté du modèle de femme, le travail qui ne donne pas de mal, le droit

de se déguiser toute l'année, une sorte de carnaval éternel; voilà les

images et les tentations qui se levaient pour lui de la carrière

rigoureuse et sévère de l'art.

Mais, comme presque toutes les mères de ce temps-là, la mère d'Anatole

avait pour son fils un idéal d'avenir: l'École polytechnique. Le soir,

en tisonnant son feu, elle voyait son Anatole coiffé d'un tricorne,

l'habit serré aux hanches, l'épée au côté, avec l'auréole de la

Révolution de 1830 sur son costume; et elle se regardait d'avance passer

dans les rues, lui donnant le bras. Ce fut un grand coup quand Anatole

lui parla de se faire artiste: il lui sembla qu'elle avait devant elle

un officier qui déchirait son uniforme, et tout l'orgueil de son âge mûr

s'écroula.

De la troisième jusqu'à la rhétorique, le collégien eut à chaque sortie

à batailler avec elle. A la fin, comme il s'arrangeait toujours pour

être le dernier en mathématiques, la mère, faible comme une veuve qui

n'a qu'un fils, céda et se résigna en gémissant. Seulement, pour

préserver autant que possible l'innocence d'Anatole, dans une carrière

qui la faisait trembler d'avance par ses périls de toutes sortes, elle

demanda à un vieil ami de chercher dans ses connaissances et de lui

indiquer un atelier où les moeurs de son fils seraient respectées.

A quelques jours de là, le vieil ami menait le jeune homme chez un élève

de David qui s'appelait d'un nom fameux en l'an IX, Peyron, et qui

consentait à recevoir Anatole sur le bien qu'on lui en disait.

Il y avait bien un embarras: l'atelier de M. Peyron était un atelier de

femmes, mais d'âge si vénérable, sans aucune exception, qu'Anatole put y

faire son entrée sans intimider personne. Il se trouva même, à la fin du

troisième jour, occuper si peu ces respectables demoiselles, qu'il se

sentit humilié dans sa qualité d'homme, et déclara péremptoirement le

soir à sa mère qu'il ne voulait plus retourner dans une pareille pension

de Parques.

Il entrait alors chez le peintre d'histoire Langibout, qui avait rue

d'Enfer un atelier de soixante élèves. Il montait d'abord chez un élève

nommé Corsenaire, qui travaillait dans le haut de la maison. Il y

restait six mois à dessiner d'après la bosse; puis redescendait dans le

grand atelier d'en bas, pour dessiner d'après le modèle vivant.

Il trouvait là Coriolis et Garnotelle entrés dans l'atelier depuis deux

ou trois ans.

V

L'atelier de Langibout était un immense atelier peint en vert olive. Sur

le mur d'un des côtés, sous le jour de la baie ouverte en face, se

dressait la table à modèle, avec la barre de fer où s'attache la corde

pour la pose des bras levés en l'air, les talonnières pour supporter le

talon qui ne pose pas, le T en cuir verni où s'appuie le bras qui

repose.

Une boiserie montait tout le long de l'atelier, à une hauteur de sept à

huit pieds. Des grattages de palette, des adresses de modèles, des

portraits-charges la couvraient presque entièrement. Un faux-col sur un

pantalon représentait les longues jambes de l'un; un bilboquet

caricaturait la grosse tête de l'autre; un garde national sortant d'une

guérite par une neige qui lui argentait le nez et les épaulettes,

moquait les ambitions miliciennes de celui-ci. Un gentilhomme amateur

était représenté dans un bocal, sous la figure d'un cornichon, avec la

devise au-dessous: _Semper viret_. Et çà et là, à travers les

caricatures éparses, semées au hasard, on lisait: _Sarah Levy, la tête,

rien que la tête, rue des Barres-Saint-Paul_; et plus loin: _Armand

David, fifre sous Louis XVI, modèle de torse, fait la canne_.

Sur une des parois latérales se levait le Discobole, moulage de Jacquet.

Les sculpteurs et les peintres, au nombre d'environ soixante, les

sculpteurs avec leurs sellettes et leurs terrines à terre, les peintres,

juchés sur de hauts tabourets, formaient trois rangs devant la table à

modèle.

On voyait là:

Javelas, «l'homme aux bouillons», le patito de mademoiselle Gourganson,

le pâtira, le souffre-douleur de l'atelier, un méridional naïf, un

_gobeur_ avalant tout, et qu'on avait décidé à promener son chapeau gris

la nuit, en lui affirmant que le clair de lune était le meilleur

blanchisseur des castors; Javelas, auquel Anatole, en lui rognant un peu

sa canne tous les jours, arriva au bout d'une semaine à persuader qu'il

grandissait, et qu'il n'avait que le temps de se soigner, la croissance

à son âge étant toujours un signe de maladie; Javelas, qui était

sculpteur, et qui avait pour spécialité les sujets de piété;

Lestonnat, aux cheveux en broussaille enflammée, aux yeux clignotants,

aux cils d'albinos; Lestonnat ne voyant des couleurs, que le blond et la

tendresse, faisant des esquisses laiteuses et charmantes, peintre-né des

mythologies plafonnantes;

Grandvoinet, un maigre garçon qu'on appelait _Moins-Cinq_, à cause de sa

réponse aux arrivants, qui le trouvaient toujours le premier à

l'atelier, et lui disaient:--Tiens, il est l'heure?--Non, messieurs, il

est l'heure moins cinq minutes. Grand acheteur de gravures du Poussin,

excellent et doux garçon, n'entrant en colère que lorsque le modèle

avait oublié de poser son mouchoir sur le tabouret, et volait ainsi

quelques secondes à la pose; le type du fruit sec exemplaire, dont

l'application, la vocation ingrate, l'effort désespéré étaient respectés

avec une sorte de commisération par la blague de ses camarades;

Le grand Lestringant, derrière le dos duquel Langibout s'arrêtait,

étonné et souriant d'un détail exagéré ou forcé dans une académie bien

dessinée:--«C'est bien, lui disait-il, vous voyez comme cela, c'est

bien, mon ami, vous voyez comique...» Lestringant, qui devait obéir à sa

vraie vocation, abandonner bientôt l'histoire pour mettre l'esprit de

Paris dans la caricature;

Le petit Deloche, joli gamin, la mine spirituelle et effrontée, arrivant

la casquette en casseur, la blouse tapageuse, engueulant les modèles,

faisant le crâne: il n'y avait pas trois mois qu'arrivant de son collége

et de sa province dans des habits de première communion rallongés, et

tombant dans l'atelier, au milieu d'une séance de modèle de femme, il

était resté pétrifié devant «la madame» toute nue, ses yeux de petit

garçon démesurément ouverts, les bras ballants, et laissant glisser de

stupéfaction son carton par terre, au milieu du rire homérique des

élèves;

Rouvillain, un nomade, qui, dès qu'il avait pu réunir vingt francs,

donnait rendez-vous à l'atelier pour qu'on lui fît la conduite jusqu'à

la barrière Fontainebleau: de là, il s'en allait d'une trotte aux

Pyrénées, frappant à la porte du premier curé qu'il trouvait le premier

soir, lui faisant une tête de vierge ou une petite restauration,

emportant une lettre pour un curé de plus loin; et, de recommandations

en recommandations, de curé en curé, gagnant la frontière d'Espagne,

d'où il revenait à Paris par les mêmes étapes;

Garbuliez, un Suisse, fils d'un _cabinotier_ de Genève; qui avait

rapporté de son pays le culte de son compatriote Grosclaude, et la

charge du peintre Jean Belin chez le Grand-Turc;

Malambic «et son sou de fusain», ainsi nommé par l'atelier, à cause de

ses interminables jambes, éternellement enfermées dans un pantalon noir,

et si justement comparées aux deux bâtons de charbon que les papetiers

donnent pour un sou;

Massiquot, beau d'une beauté antique, le front bas avec les cheveux

frisés à la ninivite, des traits d'Antinoüs avec un sourire de

Méphistophélès; un garçon qui avait l'étoffe d'un grand sculpteur, mais

dont le temps et le talent allaient se perdre dans la gymnastique, les

tours de force, les excès d'exercice auxquels l'entraînait l'orgueil du

développement de son corps; Massiquot, le massier des élèves;

Lemesureur, le massier de l'atelier, l'intermédiaire entre le maître et

les élèves, l'homme de confiance du patron, qui reçoit la contribution

mensuelle, écrit aux modèles, surveille le mobilier, et fait payer les

tabourets et les carreaux cassés; Lemesureur, ancien huissier de

Montargis, marié à une repriseuse de cachemire, et qui faisait, dans

l'atelier, un petit commerce, en achetant dix francs les têtes bien

dessinées qu'il revendait à des pensionnats comme modèles;

Schulinger, un Alsacien à tournure de caporal prussien, grand

bredouilleur de français, qui brossait de temps en temps, entre deux

saoûleries de bière, une figure rappelant le gris argentin de Velasquez;

Blondulot, un petit vaurien de Paris, pris en sevrage par un amateur

braque très-connu qui, de temps en temps croyait découvrir un Raphaël

dans quelque peintriot comme Blondulot, dont il surveillait les moeurs

avec une jalousie intéressée de mère d'actrice, et qu'il allait

recommander aux critiques, en disant: «Il est pur! c'est un ange!...»

Jacquillat, qui n'avait aucun talent, mais que Langibout soignait:

c'était le fils de ce Jacquillat qui avait donné des leçons de tour à M.

de Clarac et qui exécutait l'étoile à huit cercles;

Montariol, le mondain, qui déjeunait souvent dans les crêmeries avec les

domestiques des bals dont il sortait, le monsieur bien mis à l'atelier;

mais ayant dans ses élégances des solutions de continuité et des

accrocs, et regardant l'heure à une montre dont le verre avait été

recollé avec de la cire à cacheter;

Lamoize, aux cheveux ras, au blanc de l'oeil bleu, au teint indien,

toujours serré dans un habit noir râpé; un liseur, un républicain, un

musicien, qui faisait de la peinture à idées;

Dagousset, le louche, qui faisait loucher tous les yeux qu'il peignait

par cette tendance singulière et fatale qu'ont presque tous les artistes

à refléter dans leurs oeuvres l'infirmité marquante de leur personne.

Puis c'était «Système», Système, auquel on ne connaissait de nom que ce

sobriquet; Système, peignant, à cloche-pied, la main gauche tenant la

palette, appuyée sur une tringle de fer; Système posant sur son bras,

dont il retroussait la manche, le ton de chair pris sur sa palette, et

l'approchant du modèle pour le comparer; Système qui partageait avec

Javelas le rôle de martyr de l'atelier.

Et l'atelier Langibout possédait encore les deux types du _cuveur_ et du

_rêveur_ dans le peintre Vivarais et le sculpteur Romanet. Vivarais

était l'homme qui passait sa vie à «s'imprégner» sans presque jamais

peindre; et c'était Romanet qui disait un jour, sur le pas de sa porte à

Anatole:--Vois-tu, mon cher, pour mon buste, il fallait le

marbre...--Pourquoi pas en terre? c'est si long, le marbre...--Non... je

n'aurais pas eu la ligne rigide, le cassant du trait... Ça aurait été

toujours mou, veule... Il me fallait le marbre, absolument le

marbre...--Eh bien! laisse-moi le voir... Je t'assure, je n'en parlerai

pas...--Mon marbre? mon marbre? Il est là...--lui dit Romanet en se

touchant le front.

Pêle-mêle étrange de talents et de nullités, de figures sérieuses et

grotesques, de vocations vraies et d'ambitions de fils de boutiquiers

aspirant à une industrie de luxe; de toutes sortes de natures et

d'individus, promis à des avenirs si divers, à des fortunes si

contraires, destinés à finir aux quatre coins de la société et du monde,

là où l'aventure de la vie éparpille les jeunesses et les promesses d'un

atelier, dans un fauteuil à l'Institut, dans la gueule d'un crocodile du

Nil, dans une gérance de photographie, ou dans une boutique de

chocolatier de passage!

Manette Salomon · 第 12 / 162 题