Peu de jeunes filles ont appris en si peu de temps et surtout avec si
peu de risques tout ce qui concerne l'instant le plus important de la
vie de la femme, ainsi que je venais de l'apprendre par hasard et grâce
à l'histoire de Marguerite. Jusque-là je n'en savais pas plus long--et
probablement pas moins--que la plupart des jeunes filles de mon âge,
bien que mon tempérament fût plus sensuel qu'il ne l'est,
habituellement, chez les jeunes filles et chez les jeunes femmes. Les
hommes se trompent. Ils pensent que le sexe féminin est naturellement
aussi sensuel que le leur. Ils jugent les femmes faciles et ils jugent
mal. Les maris le savent bien, eux qui se plaignent sans cesse. Moi non
plus je ne voulais pas y croire. Je pensais que tout est pruderie et
dissimulation, quand je trouvais froideur, indifférence et dégoût même
pour ces choses qui m'excitaient. Vous allez me demander pourquoi tant
de jeunes filles se laissent séduire si rien chez elles ne les pousse
au-devant du désir de l'homme et si leur sexe et leurs voluptés ne sont
pas aussi violents. Cette remarque est exacte; malheureusement, je ne
puis pas y répondre. Et pourtant mes observations et mes expériences
personnelles m'ont convaincue de plus en plus que la sensualité
consciente n'est pas aussi développée chez la femme que chez l'homme;
elle s'éveille, est peu à peu provoquée, et c'est seulement entre trente
et quarante ans qu'elle est aussi exigeante chez la femme que chez
l'homme. Il m'est incompréhensible que tant de femmes se laissent si
facilement séduire pour leur malheur quand elles ne sont en rien les
complices de l'homme. Je ne suis jamais arrivée à trouver une
explication à cette contradiction. Rien n'est favorable à l'homme quand
il veut pousser une de ces innocentes à s'abandonner complètement. La
douleur physique de la première approche est si grande que c'est un
avertissement, cela incite à réfléchir et à ne pas aller plus loin dans
le sentier du mal. La crainte des suites inévitables les retient aussi,
car bien peu de jeunes filles sont assez sottes pour ne pas savoir ce
qu'elles risquent. Les statues, les tableaux, le spectacle de
l'accouplement des animaux, les lectures inévitables, les conversations
de pensionnat, etc., tout instruit la plus naïve comme si elle avait les
mille yeux d'Argus. Oui, et pourtant je dois vous l'avouer, et je ne
trouve pas d'autre explication, ce sont la curiosité et le besoin de se
donner entièrement à l'homme aimé qui les poussent. Mais combien se
donnent sans amour? Combien pleurent et sanglotent sans se défendre?
Ceci est un des plus admirables mystères de la nature; c'est un des
exemples les plus caractéristiques de sa puissance et de la force
d'attraction qu'elle impose, même aux tempéraments les plus taciturnes.
Du lion aux animaux domestiques, la famille entière des chats s'accouple
dans la douleur et met bas dans la volupté (c'est justement le contraire
qui arrive chez tous les autres êtres vivants) et la femelle s'offre
quand même à la douleur de l'accouplement. Qui éclairera ce problème?
Combien de jeunes filles m'ont avoué en pleurant qu'elles ne savaient
pas comment c'était arrivé. «Sa prière était si douce!». «C'était si
chaud, si divin!» «Elle avait eu si honte!» Toutes ces phrases
n'expliquent rien. Il est donc bien étrange que moi, qui ai un
tempérament si ardent (je puis bien vous l'avouer, car vous n'allez pas
en profiter), la nature m'ait donné une raison assez forte pour échapper
longtemps, longtemps à ces dangers. Je ne puis raconter que ce que j'ai
ressenti et pensé personnellement quand l'heure fatale arriva aussi pour
moi; je le ferai avec pleine sincérité en vous parlant de cette
époque-là de ma vie. Aucune des explications données ne suffit donc pour
résoudre cette énigme millénaire qui ne sera probablement pas résolue.
Ce n'est pas par hasard que l'histoire du monde commence par la
curiosité d'Ève et la jouissance du fruit défendu. Les sages qui
placèrent ce mythe au début de l'histoire du genre humain savaient que
ceci est le centre, le point d'appui, le mystère de l'histoire du monde;
sauf que la jouissance du fruit défendu ne ferme pas, mais ouvre les
portes du paradis.
Vous pensez bien que je ne fis pas toutes ces réflexions en rentrant, si
lourdement changée, chez mes parents. Elles sont le fruit de mes
expériences ultérieures. Encore enfant, je m'étais trouvée dans l'alcôve
de la chambre à coucher de mes parents; je revenais de chez mon oncle
jeune fille, quoique n'étant plus dans mon intégrité première. J'étais
autre et le monde autour de moi avait changé. Un voile était tombé de
mes yeux. Tout était dans une autre lumière, hommes et choses. Je
comprenais des choses que je n'avais jamais remarquées auparavant. Le
hasard m'avait aussi mise en garde contre le gâchage de ces précieux
biens. Mon cousin m'avait fait craindre les excès. Son pâle visage, ses
yeux éteints, la mine entière du jeune pécheur m'avaient montré le sort
de ceux qui s'adonnent avec trop d'emportement aux jouissances secrètes.
Je n'ai jamais craint de recourir à elles, mais je ne l'ai jamais fait
au prix de ma santé et de ma gaieté. Oui, si j'avais été un homme, je ne
m'y serais peut-être jamais livrée; car les hommes n'ont pas les mêmes
excuses pour ces jeux secrets que les filles, les femmes et les veuves.
Ils ne sont pas aussi contraints, aussi liés que les femmes, qui n'osent
pas faire un geste, échanger un regard, goûter ouvertement à ces choses,
sans risquer leur honneur et être immédiatement la proie des mauvaises
langues. Nous devons toujours feindre l'indifférence; quand nous voulons
agir ouvertement, nous devons le faire en secret; cela nous rend
malheureuses de ne pouvoir avouer que nous ne sommes pas indifférentes.
L'homme n'est pas forcé d'avoir mille et mille égards. Il n'a que
plaisir et joie, c'est nous qui supportons toutes les douleurs. Pourquoi
donc perd-il en secret, de sa main froide, ce qu'il a tant d'occasions
d'employer plus profitablement? Je me disais donc que les excès,
toujours dangereux, le sont particulièrement dans les choses de l'amour,
et cette connaissance acquise par hasard m'a conservée jusqu'à présent
gaie, joyeuse et sensuelle. Je rentrais dans la maison de mes parents
plus riche surtout de la science suivante: il y a deux espèces de
morales dans le monde: la morale officielle qui cimente les lois de la
société bourgeoise et que personne ne peut enfreindre impunément, et la
morale naturelle entre les deux sexes, dont le ressort le plus puissant
est le plaisir. Naturellement, je ne connaissais pas encore cette
éthique, je la devinais à peine, obscurément, d'instinct, et je n'aurais
pas encore su la formuler. J'y ai souvent réfléchi depuis, cette double
nature de l'éthique m'a toujours été confirmée. Ce qui est moral dans
les pays mahométans est immoral dans les pays chrétiens. La morale de
l'antiquité est autre que celle du moyen âge, et ce qui était permis au
moyen âge offusquerait nos sentiments. La loi de la nature est l'union
la plus intime entre l'homme et la femme; la forme sous laquelle cette
union s'accomplit dépend du climat, des convictions religieuses et de
l'ordre social. Personne ne peut transgresser impunément les lois qui
lui sont imposées; et cette contrainte que les lois morales d'un pays
exercent également sur tous rehausse les plaisirs de la volupté en la
faisant secrète.
Mes parents observaient exemplairement les formes extérieures des lois
nécessaires; par cela, ils étaient doublement heureux aux heures du
plaisir. Si je ne l'avais pas vu moi-même, je ne l'aurais jamais cru.
J'ai donc raison de ne pas croire à l'extérieur et de ne pas me fier à
l'apparence. Mais un oeil de feu, la coquetterie et la conduite
soi-disant légère de certaines femmes sont tout aussi trompeurs. Je sais
par expérience que les femmes qui semblent beaucoup promettre sont
justement les plus froides et les plus insensibles,--même quand elles
tiennent promesse. «Eaux tranquilles, eaux profondes.» La justesse de ce
proverbe se montre avec le plus d'évidence au caractère de la femme.
Oui, nous sommes capables de feindre même au moment de l'évanouissement.
J'ai vu cela non seulement chez mon excellente mère, mais aussi chez
d'autres et chez moi-même. Il est très pénible à la femme d'avouer
qu'elle jouit. Nous donnons du plaisir et laissons voir que cela nous
rend heureuses; mais quelque chose d'inexplicable nous défend d'avouer
ou de laisser voir jusqu'à quel degré nous jouissons nous-mêmes. Je
crois qu'il n'y a pas d'autre raison à cela que le sentiment bien vague
de ne pas accorder à l'homme, même à l'homme aimé, d'autres droits que
ceux qu'il a déjà sur nous et de ne pas trop augmenter sa puissance. De
nature, l'homme doit combattre, vaincre, surmonter les difficultés,
atteindre toujours plus haut et toujours mieux. L'assouvissement complet
rend l'homme indifférent, paresseux, calme, et cela serait un
assouvissement complet pour lui si la femme exprimait ses sentiments et
témoignait extérieurement de sa jouissance. Il faut que l'homme ait
toujours quelque chose à combattre, à gagner; il faut que la femme ait
encore, toujours, quelque chose à accorder, même quand elle a déjà
accordé ses suprêmes faveurs. Et quand la victoire corporelle est déjà
gagnée, il faut qu'une victoire spirituelle reste à gagner. Ceci n'est
pas un simple calcul de notre part, c'est l'instinct. Combien de fois
ai-je observé les animaux, ces grands maîtres de l'homme dans les choses
naturelles! La femelle se défend, se retire, fuit. Le mâle poursuit,
force, maîtrise. Quand le mâle a atteint son but, a réduit toute
défense, il s'éloigne. Alors la femelle le poursuit, exige aide,
protection et subsistance. Sauf dans quelques rares espèces animales, la
femelle ne témoigne pas sa volupté; mais elle ne peut pas cacher son
désir, elle surprend le mâle, l'excite, le séduit. Quand il est en feu,
il trouve refus, résistance et doit combattre. Je crois que par ces
combats et ces luttes, la nature a voulu atteindre le maximum
d'excitation, l'écoulement le plus complet des précieuses sèves
animales, dont la fusion, le mélange le plus intime assure la
perpétuation de l'espèce. Ils distillent, vaporisent, détendent encore
plus les sources nerveuses, rendent l'union plus parfaite. C'est
pourquoi les enfants nés d'un combat d'amour sont plus robustes que les
enfants nés d'un mariage ennuyeux, «conçus entre veille et sommeil»,
ainsi que dit Shakespeare. La provocation et le refus sont donc des lois
naturelles, ainsi que le vouloir de l'homme d'obtenir une soumission
entière et l'instinct de la femme de refuser cette soumission. Quand une
femme se plaint de la froideur de son mari, c'est qu'elle a été trop
sincère au moment du plaisir suprême et qu'elle n'a pas laissé un seul
désir à l'homme.
Ma mère avait caché le plaisir qu'elle goûtait dans le miroir,
Marguerite ne m'avait pas montré son instrument, et je savais que toutes
les deux étaient sensuelles jusqu'au suprême degré. Je n'ai pas oublié
cette leçon, ainsi que vous allez le voir.
Toutes ces choses occupaient de la plus agréable façon mon imagination.
Je n'en connaissais que le côté poétique, à l'expérience de mon cousin
près. J'avais vu deux êtres aimables, bien élevés et vertueux, se vouer
aux joies d'un jour de fête, goûter aux plaisirs d'une possession
réciproque et plénière. Avec Marguerite, il m'était toujours resté un
désir, je sentais que quelque chose de plus complet m'attendait.
J'ignorais encore la matérialité, tout le mécanisme de la jouissance
animale. Et même dans la sensualité secrète de mon cousin il restait un
brin de poésie. Savais-je ce qui le poussait? Connaissais-je alors
toutes les passions humaines? Ce qui m'offensait n'était, au fond, que
son indifférence à mon égard, moi, fraîche jeune fille qui venais
m'offrir à lui. En conscience, Marguerite et moi, nous étions aussi
fautives que lui. Si Marguerite ne m'avait pas mise en garde, je serais
aussi tombée dans des excès, vu ma curiosité et mon inexpérience.
J'aurais peut-être perdu ma santé, ainsi que des millions de jeunes
filles anémiées, aux yeux hagards, qui profitent de chaque moment de
solitude pour goûter jalousement ce que la morale et les moeurs leur
défendent.
Vous pensez bien qu'après tant d'expériences j'observais les hommes et
les choses avec beaucoup plus d'attention, avec de tout autres yeux. Je
voyais partout les secrets de la dissimulation, je soupçonnais des
intrigues entre toutes les personnes qui m'entouraient, le plus souvent
à tort, ainsi que je dus bien en convenir plus tard. J'observais,
j'étais tout oreilles, afin de surprendre ce que l'on voulait me cacher
et ce que l'on m'avait caché jusqu'alors. J'aurais voulu surprendre
encore une fois mes parents, je faisais mille plans pour y arriver; mais
j'étais trop peureuse pour les exécuter, j'avais honte de le faire, et
je suis contente aujourd'hui de ne l'avoir pas fait. De les surprendre
volontairement aurait été un sacrilège; et pourquoi salir la joie
tranquille de deux bonnes personnes? Je n'avais pas à me reprocher de
les avoir surpris par hasard, ainsi que d'avoir vu la lasciveté de
Marguerite. Tout m'était encore poésie, mais je devais bientôt connaître
la prose. Je vous ai déjà dit que peu de temps après mon retour à la
maison je devins pleinement une jeune fille. Je voyais avec frayeur les
premiers signes de ma maturité. Je voulais le cacher à ma mère, car je
croyais que ce sang était la suite de mes écarts avec Marguerite. Mon
linge me trahit et ma mère me parla pour la première fois de ces choses;
elle m'en dit juste assez pour m'en donner une notion générale. Elle ne
soupçonnait pas que son propre exemple m'avait bien mieux enseignée. Peu
de temps après, je fus confirmée (j'avais seize ans) et mes parents
m'emmenèrent avec eux dans le monde. L'on faisait attention à moi,
d'autant plus que ma voix se développait et que mon chant portait ses
premières fleurs. Chaque fois que j'avais chanté en société, l'on me
disait de toutes parts: «Vous devez vous vouer au théâtre et devenir une
Catalini, une Sontag!»
Ce que l'on entend sans cesse s'imprime à la longue dans le cerveau, et
quoique mon père n'en voulût rien savoir, je trouvais une alliée dans ma
mère. On décida enfin que je serais cantatrice. Toutes mes études se
dirigeaient vers ce but. À seize ans je jouissais d'une plus grande
liberté que la plupart des jeunes filles. Une lointaine parente,
vieille, laide et craintive devait m'accompagner à Vienne, où j'allais
développer ma voix chez un célèbre professeur. Mon père avait fait tout
ce que sa fortune lui permettait, et vous savez combien je lui en suis
reconnaissante. Avant de partir, je vis encore plusieurs fois
Marguerite. Elle était mon amie, ma confidente et ma maîtresse dans les
choses pour lesquelles il ne peut y avoir de maîtresse pour les filles
et qui vous coûtent si chères si l'on se confie à un maître! Je fus très
étonnée de voir qu'elle avait une liaison avec mon cousin! Je lui en fis
la remarque, et elle fut fort gênée. Je lui avais raconté ce que j'avais
alors vu, et elle avait été tentée par le désir de le défaire de cette
mauvaise habitude, nuisible à sa santé. Elle m'avoua que mon histoire
avait excité son imagination et qu'elle avait trouvé l'occasion de
vaincre son horreur des femmes. Elle faisait semblant d'avoir honte de
l'avoir séduit. Mon cousin était de dix ans plus jeune qu'elle; mais
elle me certifia qu'elle ne lui accordait pas plus qu'à moi-même. Un
enfant qui s'est brûlé a peur du feu, elle ne voulait plus de la
faiblesse qu'elle avait eu pour son Charles bien-aimé. Je n'ai jamais pu
savoir si elle m'avait dit la vérité. Je remarquais avec plaisir que mon
cousin avait bien meilleure mine, qu'il n'évitait plus les filles et
qu'il me regardait parfois avec des yeux bien singuliers. Je n'avais
nullement envie d'être l'aide de Marguerite et je me contentais de le
chicaner. Si je ne l'avais pas surpris alors, je crois bien que j'aurais
eu des relations bien douces avec mon cousin, car nous avions l'occasion
de nous voir sans gêne, ce qui est une des conditions essentielles des
jeux d'amour. J'avais aussi une crainte terrible des suites funestes.
Marguerite m'avait parlé de tout, aussi je fis mes premiers pas dans le
monde bien armée et beaucoup plus intelligente que la plupart des jeunes
filles. Cela m'a toujours été très avantageux. Je savais exactement de
quoi il s'agissait et ce que j'y risquais. On me croyais froide et
vertueuse alors que j'étais tout simplement initiée et prudente. Si l'on
voulait analyser la soi-disant vertu de la majorité des femmes, on
arriverait à des résultats édifiants! Je me suis fait un devoir d'être
sincère envers vous, mais je crois que la majorité des femmes sont
difficilement sincères, car la ruse et la feinte font partie de notre
nature. Si l'on pouvait éviter magiquement les suites fatales, il n'y
aurait plus de filles vertueuses. Toutes essayeraient par simple
curiosité, et jouiraient autant de leur propre penchant que de la
volupté de l'homme.
Avant de quitter la maison paternelle et de m'engager sur la voie pleine
de ronces, mais aussi pleine de joie, d'une actrice, j'eus l'occasion de
connaître l'envers de la médaille. Mes parents avaient aussi une ferme,
des vaches, une basse-cour et un grand verger. Les poules et les pigeons
étaient de mon domaine, c'est à moi qu'incombait le soin de leur
nourriture. Le poulailler touchait à l'étable et n'était séparé que par
une cloison de planches de la grange où s'entassait le fourrage. Je m'y
trouvais un matin quand, le cocher, depuis seulement quinze jours à
notre service, entra dans l'étable en poussant la servante dans la
grange. Elle ricanait, laide, sale, dégoûtante. Elle se débattait tant
soit peu et s'abandonna aussitôt qu'il l'eut renversée dans le foin.
J'étais debout, derrière la cloison, et je les observais par un trou. Je
voudrais ne pas les avoir vus, car l'on ne peut pas s'imaginer un plus
laid contraste avec tout ce que j'avais vu jusqu'alors. Sans aucune
tendresse et sans s'attarder aux jeux préliminaires, il troussa la
fille, palpa ses seins, puis il se jeta sur elle et s'accoupla
grossièrement avec elle. Autant celui-ci avait été aimable et tendre,
autant celui-là était brutal, violent. Il était trop la brute. J'aurais
voulu détourner mes yeux, je ne comprends pas encore ce qui m'en
empêchait. Les paroles qu'ils échangeaient tous deux étaient encore plus
écoeurantes. Ils avaient des mots pour tout ce que je n'avais encore
jamais entendu désigner. Enfin, la crise mit fin à ce flot d'ordures.
J'étais fatiguée d'avoir suivi des yeux ce dégoûtant spectacle. J'avais
peur de bouger pour ne pas révéler ma présence, et ainsi je fus forcée
d'assister encore aux menées de la fille qui excitait le cocher par les
gestes et par les mots les moins féminins. Lui semblait en avoir assez,
il n'était pas pressé de répondre à ses désirs. Enfin elle l'y
contraignit. Cela dura beaucoup plus longtemps que la première fois.
Elle accompagnait chaque mouvement d'exclamations qui trahissaient son
plaisir mais qui n'en étaient pas moins infâmes.
J'étais riche d'une nouvelle expérience; laide, elle m'avait montré
l'envers de ce que mon imagination ornait des charmes de la plus haute
poésie. Quelle différence entre l'assouvissement de leur brutal désir et
l'union tendre et intime de deux êtres bien élevés! Que restait-il à la
chose si on lui enlevait la tendresse, la crainte, la spiritualité! Il
ne pouvait pas être question d'amour, pas même d'inclination entre eux!
Il était depuis quinze jours chez nous et ce que je venais de voir
n'était probablement pas la première fois. Elle avait cédé au nouvel
arrivant les droits du prédécesseur et n'y trouvait rien
d'extraordinaire. Mais comment faisait-elle pour éviter les suites de
toutes ces relations, car le cocher n'était pas le seul à jouir d'un tel
fumier. Ses exclamations disaient qu'elle n'avait aucune idée des
mesures de sûreté. Ceci me fit beaucoup réfléchir. Il est vrai, une
servante de ferme n'avait pas beaucoup à perdre de sa réputation, ou
bien donnait-elle le jour à un de ces petits misérables qui subissent
dans le monde l'infamie de leurs parents? Bref, je venais d'apprendre
quels avantages donnent l'éducation, les bonnes moeurs et l'idéal. Car
ce n'est pas seulement l'union des sexes, l'excitation physique des
nerfs qui procurent ce frisson de ravissement supraterrestre. Non, c'est
l'émotion spirituelle, la tension de toutes les forces de l'âme,
l'abandon de la raison qui procurent cette béatitude magique en
soulevant chaque fibre au-dessus de son activité terrestre. Si j'avais
vu ce couple avant le riche spectacle que mon père et ma mère m'avaient
donné, mes penchants et mes expériences auraient été tout autres. Je
compris clairement que nous n'étions qu'un jouet de hasard, que nos
vertus et nos vices sont façonnés par les impressions que nous recevons.
Sans Marguerite, je me serais probablement bientôt mariée, et sans le
hasard de l'alcôve, je serais restée vierge jusqu'au mariage. Cette
conviction que nous dépendons des impressions extérieures et que nous ne
les pouvons pas éviter volontairement me permit d'être bonne et
indulgente envers les autres. Ce qui semble fautif au premier abord ne
l'est souvent plus quand on se donne la peine de chercher les causes et
les circonstances.
Les premiers temps de mon séjour à Vienne furent sensiblement sans joie.
Nous n'avions presque pas de connaissances et je suivais assidûment les
leçons de chant de mon excellent professeur. Ma seule distraction était
d'aller au théâtre quand on y donnait l'opéra. J'aurais eu assez souvent
l'occasion de faire des connaissances. J'étais dans cet état de la jeune
fille que l'on nomme si justement «la beauté du diable». Beaucoup de
jeunes gens me faisaient la cour, mais ma petite raison avait tout mis
en ordre. Je voulais avant tout devenir une cantatrice célèbre,--ensuite
seulement je voulais jouir!--Rien ne devait déranger le cours de mes
études. Je rabrouais mes admirateurs avec tant de sévérité que l'on me
laissa bientôt suivre mon chemin toute seule. Ma parente était enchantée
de ma vertu et de ma conduite. Il est vrai qu'elle ne soupçonnait même
pas mes divertissements secrets, que d'ailleurs je goûtais également
avec mesure.
J'arrive à une partie de mes confessions qui m'est beaucoup plus
difficile à vous conter que tout le précédent. Je vous ai promis d'être
sincère, aussi je vais tout avouer. J'ai oublié de vous dire que
Marguerite m'avait fait cadeau du fameux livre. C'était l'oeuvre
excitante et voluptueuse _Félicia ou Mes Fredaines_, illustrée
d'aquatintes qui m'auraient appris à elles seules ce qui fait le centre
de toute activité humaine, si je n'avais pas été initiée. Cette lecture
me procurait un plaisir incroyable. Je ne me la permettais qu'une fois
par semaine, le dimanche soir, quand je prenais mon bain chaud. Alors,
personne n'osait venir me déranger. La salle de bain était tout au bout
de l'appartement et n'avait qu'une seule porte, que je recouvrais en
outre d'une couverture pour être à l'abri de toute surprise. J'étais en
pleine sécurité.
Je lisais le livre en prenant mon bain. Il avait sur moi les mêmes
effets que sur Marguerite. Mais qui donc pouvait lire ces ardentes
descriptions sans prendre feu et se pâmer! Une fois essuyée et couchée
dans mon peignoir commençait alors pour moi mon paradis pourtant si
restreint. Je me voyais en entier dans le grand miroir. Mon plaisir
taciturne commençait par l'admiration de chaque partie de mon corps. Je
caressais et pressais mes jeunes seins arrondis, je jouais avec leurs
bourgeons, puis je promenais mes doigts caressants sur ma chair satinée.
Ma sensualité avait fait de rapides progrès. J'éprouvais le plus grand
plaisir à cette volupté presque chaste qui me faisait frissonner,
j'avais surtout une grande abondance du baume doux et enivrant. Les
hommes auxquels je me suis abandonnée dans la suite ont tous été ravis
de cette précieuse qualité, ils ne pouvaient assez témoigner leurs
délices quand ils s'en apercevaient. Je croyais alors que ceci était
commun à toutes les femmes, mais en réalité c'est un don des plus rares.
À Paris, un de mes plus ardents adorateurs éprouva la plus douce des
surprises quand il s'en aperçut. Dans la suite, lorsque je lui accordais
mes faveurs, il n'avait jamais assez d'éloges, de flatteries,
d'expressions admiratives à m'adresser pour ce don que m'avait fait la
nature et dont je n'étais en rien responsable, mais dont il m'était
extrêmement reconnaissant. J'ai dû à cette sensibilité des moments
exquis: c'était comme si des décharges électriques traversaient mon
corps. Mais peut-on dire ces divins divertissements?... Le sang fouette
les veines, chaque nerf s'émeut, le souffle s'arrête, tandis que les
idées se pressent, s'enserrent au point de ne plus se sentir exister! Le
souvenir de ces heures ardentes passées devant un miroir au fond de ma
solitude à Vienne me ravit encore à un tel point qu'en vous écrivant je
crois revivre tous ces souvenirs dont je ressens encore la plus vivante
impression. Vous verrez à mon écriture trébuchante combien ces
sentiments m'émeuvent. Mon corps entier tremble de plaisir et de
nostalgie. Je jette ma plume! et...