Il est bien rare que deux femmes aient autant de points communs dans
leurs penchants, dans leur vie et même dans leur destin que Marguerite
et moi. Quand elle me mettait en garde contre un abandon trop complet à
l'homme et qu'elle me détaillait toutes les suites malheureuses qu'une
telle faute de conduite apporte lors du mariage, je n'aurais jamais
pensé que moi aussi j'aurais un tel moment d'oubli. Avant de continuer,
je vais vous raconter succinctement ce que j'ai appris de la vie de
Marguerite, durant ces quelques nuits, et dans nos relations
ultérieures. Cela expliquera bien mieux que je ne pourrais le faire
certains événements, certaines aberrations de ma vie.
Elle était née à Lausanne. Après avoir reçu une très bonne éducation,
elle devint orpheline à dix-sept ans. Elle possédait une petite fortune
et croyait son avenir assuré. Mais elle eut le malheur de tomber entre
les mains d'un tuteur sans conscience. Il n'était pas trop sévère, mais
il lui détourna bientôt son petit pécule. Peu de temps après la mort de
ses parents, elle entra au service d'une baronne viennoise, qui habitait
une belle villa à Morges, au bord du lac de Genève. Elle prenait surtout
soin de sa toilette. La baronne était très élégante et raffinée. Elle
consacrait des heures à sa toilette. Les premiers jours, la baronne fut
très réservée; mais bientôt elle se fit plus aimable. Elle lui posait
des questions, et entre autres si elle avait un amant. Au bout de quinze
jours, voyant que Marguerite était encore innocente, la baronne devint
très familière. Un beau matin, elle lui demanda si elle savait faire «la
toilette complète». Marguerite répondit non en rougissant, car elle
savait bien ce que l'on entendait par toilette complète en Suisse
française aussi bien qu'ailleurs. La baronne lui dit qu'elle devait
absolument s'y mettre pour remplacer son ancienne femme de chambre et
pour obtenir toute sa confiance. Et aussitôt, elle prit place sur un
canapé, allongea ses jambes sur le dossier de deux chaises, s'installa
commodément, lui remit un petit peigne d'écaille souple et très doux, et
lui indiqua la manière de s'en servir.
Marguerite voyait pour la première fois dévoilé ce qu'elle n'avait
encore jamais vu distinctement. Très troublée, elle se mit aux soins de
cette toilette, très gauche, mais peu à peu plus habile en suivant les
indications de la baronne. La baronne était une très jolie femme blonde,
d'un très beau teint; elle se lavait très soigneusement, si bien que
cette toilette n'avait rien de répugnant. Marguerite me décrivit avec
beaucoup de détails et d'amour la conformation de sa baronne. Elle
m'avoua aussi que, d'abord très gênée, elle prit bientôt beaucoup de
goût à cette singulière occupation, et surtout quand elle vit que la
baronne ne restait pas indifférente. Celle-ci soupirait, s'agitait
doucement, ouvrait et fermait les yeux, récitait de petites pièces de
vers. Ses lèvres rouges s'entr'ouvraient, montrant ses petites dents, et
la langue parfois apparaissait hors de la bouche comme un oiseau qui
montre la tête hors du nid. Naturellement, aussitôt dans sa chambre,
Marguerite essayait sur elle-même la toilette complète. Quoique
inexpérimentée, elle découvrit facilement que la nature avait caché dans
le corps féminin une inépuisable source de plaisirs, et elle paracheva
bientôt ce que le peigne avait commencé. Rusée, ainsi que toutes les
jeunes filles de son âge, elle comprit que la baronne voulait plus que
ce simple prélude, mais qu'elle ne voulait pas l'avouer. Elle devait
bientôt se convaincre combien facile est l'accord complet quand le désir
est réciproque. Pourtant, cela dura encore plusieurs semaines; chacune
désirait que l'autre fît le premier pas; chacune voulait être séduite,
faire semblant d'accorder ses faveurs. Un jour pourtant l'événement
prévu se produisit; la baronne rejeta toute retenue et se montra telle
une femme très sensuelle et très voluptueuse qui voulait jouir à tout
prix de sa beauté, malgré les liens serrés qui la contraignaient. Elle
s'était mariée avec un homme bientôt impuissant et qui n'avait pu la
contenter que durant les premières années de leur union. Il avait même
éveillé ses désirs plutôt qu'il ne les avait assouvis. Ainsi que chez la
plupart des femmes, son appétit sexuel ne s'était éveillé que très tard.
Faiblesse corporelle ou suite funeste d'anciens excès, bref, il était
toujours las; si bien qu'une envie continuelle la tourmentait. Depuis
deux ans, il occupait un important poste diplomatique à Paris, et quand
il avait compris que son impuissance était complète, il avait envoyé sa
femme au bord du lac de Genève. La baronne était très élégante mais
menait une vie de recluse. Marguerite avait remarqué qu'une espèce de
majordome, un vieil homme de mauvais caractère, faisait l'office
d'espion et rendait compte à Paris de tout ce qu'il voyait et entendait.
La baronne évitait toute fréquentation masculine; elle était fort
prudente, les intérêts de sa famille l'y obligeaient. Personne de la
maison ou de l'entourage de la baronne ne soupçonnait les réjouissances
secrètes que Marguerite surprit un jour. La première honte passée, les
scènes les plus dissolues avaient lieu le soir et le matin entre la
jeune femme et la jeune fille, entre la maîtresse et la servante. Durant
le jour, la baronne ne se trahissait jamais par la moindre familiarité.
Les jeux furent bientôt réciproques; Marguerite entrait nue dans le lit
de la baronne, et elle n'avait pas besoin de me raconter ce qu'elles
faisaient ensemble, puisque je venais de l'éprouver. Mais alors c'était
elle qui jouait mon rôle. La baronne était insatiable, elle inventait
toujours de nouveaux jeux, elle savait tirer du contact de deux corps
féminins des délices toujours renouvelées. Marguerite me déclara que
cette époque était la plus heureuse et la plus voluptueuse de sa vie.
La baronne allait toutes les semaines à Genève pour faire des achats et
rendre des visites. Le majordome l'accompagnait chaque fois, et
Marguerite fut aussi de ces petits voyages quand elle devint plus intime
avec la baronne. Celle-ci retenait toujours le même appartement dans un
des plus grands hôtels, un salon, une chambre à coucher, un petit
cabinet pour Marguerite et, à côté de celui-ci, un cabinet pour le
majordome. Les portes de chaque chambre donnaient sur le corridor; les
portes de communication entre les chambres étaient fermées ou masquées
par des meubles. Dès que Marguerite eut fait plusieurs fois ce voyage à
Genève, elle remarqua qu'il s'y passait quelque chose de particulier que
la baronne lui cachait. La toilette ne se faisait plus de la même façon
et, ni soir, ni matin, il n'y avait plus d'abandons féminins. Dans la
journée, la baronne paraissait agitée, inquiète, nerveuse; son linge de
nuit et son lit révélaient distinctement qu'elle n'avait pu passer la
nuit toute seule. Le lit était toujours en grand désordre, les chaises
étaient renversées et le linge de la toilette montrait des signes encore
plus distincts. Marguerite la surveillait avec une espèce de jalousie.
Elle inspectait chaque lettre, guettait chaque visite et chaque
commissionnaire. Elle ne pouvait rien découvrir. À chaque voyage
pourtant, elle était toujours plus convaincue que la baronne ne passait
pas la nuit seule. En vain elle écoutait aux portes. La baronne fermait
non seulement la porte du corridor, mais aussi celle qui menait du salon
à sa chambre à coucher. Il était impossible d'écouter longtemps à la
porte du corridor, car il y passait sans cesse des voyageurs et des
domestiques de l'hôtel. Marguerite passa des nuits entières à sa porte
entr'ouverte pour voir si quelqu'un entrait ou sortait de chez la
baronne. Cette surveillance et cet espionnage durèrent plusieurs mois,
et un beau jour le hasard lui révéla tout. Une nuit un incendie éclata
dans le voisinage immédiat de l'hôtel. L'hôte fit réveiller tous les
voyageurs pour les avertir du sinistre. Marguerite se précipita chez la
baronne qui vint, épouvantée, lui ouvrir. Les reflets de l'incendie
pénétraient par la fenêtre. La baronne était si terrifiée qu'elle
pouvait à peine parler et semblait avoir perdu ses esprits. Marguerite
embrassa d'un seul coup d'oeil toute la chambre et eut enfin
l'éclaircissement désiré. L'armoire, qui se trouvait devant la porte de
la chambre d'à côté, était éloignée du mur. Quelqu'un pouvait facilement
passer derrière. Un habit d'homme était sur une chaise devant le lit, et
sur la table de nuit traînait une montre d'homme avec des breloques. Il
n'y avait plus de doute possible. La baronne remarqua que Marguerite
voyait ces objets, mais elle était trop troublée pour dire quelque
chose. Marguerite empaqueta tous les effets de la baronne pour pouvoir
fuir au bon moment, et elle remarqua ainsi une autre chose en baudruche
qui semblait avoir été employée. Quand la baronne se fut un peu calmée,
elle cacha immédiatement cette chose dans son mouchoir. Le feu fut
maîtrisé et cet incident n'amena pas de changement dans leurs relations.
Au matin, avant de quitter Genève, Marguerite apprit des domestiques de
l'hôtel qu'un jeune comte russe habitait la chambre contiguë à celle de
la baronne. Les chambres se trouvaient justement à un coude du corridor,
si bien que le comte pouvait entrer et sortir sans passer devant
l'appartement de la baronne, en employant l'escalier de l'autre aile de
l'hôtel. Marguerite comprenait tout. La baronne devait avoir des
relations avec ce jeune comte russe. Mais cela l'offensait qu'elle le
lui eût caché. Sur la route de Morges, la baronne jeta son mouchoir dans
un endroit désert. De retour à Morges, la vie reprit son traintrain
coutumier. La baronne ne savait si elle devait tout avouer à Marguerite.
Elle remarquait bien que celle-ci savait tout. Lors du prochain voyage à
Genève, Marguerite passa tous ses moments de liberté dans le corridor.
Elle y rencontra plusieurs fois le comte russe, jeune, beau et élégant.
À la deuxième rencontre il se détourna, à la troisième il l'accosta.
Quand il apprit qu'elle était la femme de chambre d'une dame habitant
l'hôtel--Marguerite ne lui dit pas le nom de sa maîtresse--il ne fit pas
tant de difficultés et lui demanda de le suivre dans sa chambre. Sans
autre désir que celui de la curiosité,--c'est du moins ce qu'elle
m'affirma à différentes reprises--elle le suivit. Personne n'était dans
le corridor, il l'entraîna dans sa chambre, l'embrassa, lui tâta les
seins et sut, malgré sa défense énergique, se convaincre qu'elle était
par ailleurs tout aussi jeune et bien faite. Pendant que la main du
jeune homme se divertissait ainsi de la plus agréable façon, Marguerite
examinait la chambre. Elle remarqua la porte qui menait à la chambre de
la baronne et elle eut vite conçu son plan. Le prince voulait
immédiatement la chose sérieuse, mais se heurta à une résistance
irritée. Il se contenta de la promesse que Marguerite lui fit de venir
la nuit, quand sa maîtresse serait endormie. Elle ne voulait venir que
tard après minuit, quand le corridor serait sombre. Il réfléchit, et
Marguerite s'amusait beaucoup de savoir à quoi il pensait. Mais cette
nouvelle connaissance fut plus forte que ses scrupules, il lui donna
rendez-vous à une heure. Elle se fit remettre la clé de la chambre afin
de pouvoir rentrer au bon moment. Elle triomphait. Elle fixa son plan
dans les moindres détails. La baronne congédia Marguerite à dix heures
et ferma soigneusement les portes derrière elle. Mais au lieu de rentrer
chez elle, Marguerite écouta à la porte de la baronne. Au bout d'un
instant, celle-ci chantonna une mélodie, ce qu'elle ne faisait jamais;
puis elle heurta légèrement à la paroi. Marguerite entendit que l'on
remuait l'armoire et que la porte s'ouvrait. Elle savait maintenant que
le comte était chez la baronne; elle se précipita dans la chambre du
Russe et entra sans bruit, après s'être assurée que personne ne la
remarquait. Un rayon de lumière venait par la porte entr'ouverte de la
chambre contiguë. Elle pouvait aisément observer tout ce qui se passait
chez la baronne. Celle-ci, renversée sur le lit, était dans les bras du
comte, qui lui couvrait le cou, la bouche et les seins de baisers
brûlants, tandis que sa main, qui lui caressait les seins, remontait à
tout moment vers le front et les beaux cheveux blonds de la baronne. La
baronne était une très belle femme; ses charmes pourtant ne fixèrent
point les yeux de Marguerite qui se portèrent, pleins de curiosité, sur
ce qu'elle ne connaissait pas encore. Le prince se déshabilla
rapidement, il était aussi beau que robustement bâti. Marguerite voyait
pour la première fois ce que nous, femmes, nous osons bien ressentir,
mais dont nous n'osons pas parler. Quel fut son étonnement de voir la
baronne l'enfermer dans une chose semblable à celle qu'elle avait cachée
d'abord dans son mouchoir, puis jetée sur la route de Morges et qu'elle
sortit d'une boîte posée sur la table de nuit! Cette chose, terminée à
l'un de ses bouts par un cordon rouge, était l'invention du célèbre
médecin français Condom. Après avoir terminé cette étrange toilette,
elle regarda de toutes parts, comme pour voir si personne ne l'épiait.
Puis elle écouta avec volupté les paroles douces et tendres que le comte
lui murmurait. Elle lui en disait autant en caressant sa jolie tête bien
frisée. Ils paraissaient s'aimer depuis longtemps et bien se connaître,
car ils n'avaient aucune gêne. Marguerite n'en vit pourtant pas autant
que moi de mon alcôve, car la baronne remonta la couverture. Elle ne
voyait que les deux têtes, bouche à bouche, buvant des baisers. Puis le
comte poussa un profond soupir auquel répondit un autre soupir de la
baronne. Ils restèrent un bon quart d'heure étroitement enlacés, sans
que la baronne détendît son étreinte, et Marguerite m'avoua qu'elle
avait des fourmis dans les jambes à cause de tous les désirs
extraordinaires qu'elle éprouvait. Mais elle m'avoua aussi qu'après ce
qu'elle venait d'apercevoir elle désirait une autre satisfaction.
Marguerite m'apprit aussi le but et l'emploi de l'engin de sûreté qui
évitait tant de malheurs et de honte dans le monde. Elle en comprit
immédiatement l'usage quand elle vit la baronne tirer le cordon rouge
qui pendait et en plaisantant, en souriant, déposer le tout sur la table
de nuit. C'était donc le paratonnerre d'une électricité pleine de
dangers et qui permettait aux filles, aux veuves et aux femmes vivant
aux côtés d'un homme fatigué de s'adonner sans crainte à l'amour.
Marguerite en avait assez vu. Elle pouvait obliger la baronne à se
confesser. Quoique pleine de feu, elle renonça de faire encore cette
nuit plus ample connaissance avec le comte. Elle voulait être sûre qu'il
emploierait aussi ce préservatif; elle ne voulait pas trop risquer. Elle
me dit aussi qu'il lui aurait été désagréable d'être la deuxième. Elle
regagna prudemment sa chambre, mais en claquant la porte derrière elle.
Elle jubilait, le prince allait l'attendre vainement une partie de la
nuit. Elle avait tous les fils en main pour dominer la situation. Elle
voulait participer à ces jeux. Elle voulait se venger de la baronne, qui
n'avait pas voulu d'elle comme confidente. Elle réfléchit toute la nuit
à la façon de profiter de ses avantages. Vous serez étonné d'apprendre
comment Marguerite conçut son plan et avec quels subterfuges elle
l'appliqua. La ruse est une qualité essentielle au caractère féminin,
j'en ai vu des exemples admirables. Pour tout ce qui a trait à la divine
volupté, la ruse et la dissimulation naturelles de la femme s'aiguisent
jusqu'à un degré incroyable. La plus niaise devient inventive, poussée
par le caprice, l'envie ou l'amour. Inépuisables sont les moyens que les
filles et femmes emploient pour arriver à leurs fins!--Avant que la
baronne ne fût réveillée, Marguerite alla heurter à la porte du comte.
Il vint lui ouvrir en grand négligé, pensant que c'était un domestique.
Il fut très étonné de voir entrer Marguerite, qu'il avait vainement
attendue après minuit. Il voulait lui faire des reproches, l'attirer
dans son lit et rattraper immédiatement le temps perdu, mais il changea
immédiatement de conduite quand ce fut elle qui lui fit des reproches.
Elle lui dit qu'elle était venue un peu plus tôt qu'à l'heure convenue
et qu'elle avait vu ce qu'il faisait avec la baronne--sa
maîtresse!--Elle pouvait obtenir une forte récompense en racontant cela
au baron. Pourtant elle ne voulait pas le faire, à la condition de
pouvoir participer à leurs jeux avec la même garantie de sûreté. Elle
voulait même aider la baronne dans ses plaisirs et favoriser leur
liaison.--Le comte ne disait mot, il était trop étonné. Il était prêt à
tout, pourvu qu'elle se tût, car si sa liaison avec la baronne était
ébruitée, les deux familles étaient exposées à de grands dangers. Elle
lui communiqua son plan entier et exigea qu'il l'accomplît avant le
départ de la baronne qui devait s'effectuer le matin même. Étonné de la
perspicacité de cette jeune fille et heureux de voir ses plaisirs se
compliquer d'une aussi agréable façon, le comte acquiesça à tout. Et
quand Marguerite lui laissa pleine liberté, il fut encore plus étonné de
la trouver intacte. Il ne pouvait souhaiter une plus aimable camarade à
ses yeux. Il voulut même lui prouver sur-le-champ son enthousiasme, mais
Marguerite se débattit énergiquement, si bien que sa passion n'en devint
que plus vive. Il ne pouvait attendre le moment d'exécuter leur plan.
Marguerite avait goûté assez de choses en cette unique visite pour ne
pas accorder la possession entière d'un aussi charmant jeune homme à la
seule baronne. Ils fixèrent encore tous les détails de tout ce qui
devait se passer une heure plus tard. Marguerite accorda au beau comte
nombre de choses charmantes, sauf ce qu'il désirait le plus; elle quitta
la chambre en le laissant tout en feu. La baronne sonna à sept heures,
ouvrit sa porte et se recoucha. Marguerite mit tout en ordre, prépara
les bagages et servit enfin le déjeuner. Tout était prêt. Le comte
attendait dans sa chambre le signal convenu. Marguerite passa enfin dans
le salon, en claquant la porte. C'était le signal. Le comte ouvrit sa
porte, repoussa l'armoire et se précipita tout à coup sur la baronne
terrifiée. Il la couvrit de baisers. La baronne ne pouvait articuler une
parole, elle était trop troublée, elle désignait du doigt la porte du
salon dans lequel Marguerite fermait bruyamment les bagages. Le comte
fit semblant de pousser le verrou. Puis il supplia la baronne de bien
vouloir lui accorder une dernière fois sa suprême faveur. Elle avait été
si séduisante la nuit qu'il craignait de tomber malade si elle
n'écoutait son désir. Il lui assura qu'il s'était déjà revêtu de l'engin
de sûreté et qu'elle n'avait rien à craindre. La baronne, sans doute
pour se débarrasser au plus vite de l'importun, céda à ce désir et reçut
le téméraire. Le comte soupirait; tout à coup il poussa un profond
soupir et Marguerite, qui écoutait derrière la porte, entra subitement.
Feignant d'être saisie par le spectacle qui s'offrait à sa vue, elle
laissa tomber ce qu'elle tenait en main. Elle fixait des yeux démesurés
sur le lit. La baronne, les yeux fermés, attendait visiblement l'instant
suprême; cependant elle était terrifiée, car elle risquait tout, honneur
et fortune. Le comte poussa un juron russe, incompréhensible, et se jeta
sur Marguerite. Il s'écriait plein de rage: «Nous sommes perdus, si je
n'assassine pas cette traîtresse et si je ne la rends pas muette pour
toujours. Elle ne doit pas quitter cette chambre.»
Marguerite voulait fuir, mais le comte lui barra la porte. Il la
regardait avec des yeux terribles, comme s'il allait l'étrangler. La
baronne assistait plus morte que vive à cette scène. Soudain, comme s'il
venait d'y penser, le prince s'écria: «Il n'y a qu'un moyen de gagner le
silence de cette fille. Elle doit devenir notre complice. Pardonnez-moi;
chère baronne, je ne fais ceci que pour vous!»
En disant cela, il empoigna Marguerite, qui faisait semblant d'être
épouvantée, la renversa sur le lit, à côté de la baronne encore nue et
tremblante, la prépara et se jeta avec la plus grande violence sur elle.
Marguerite se tordait, faisait semblant de vouloir éviter cette emprise,
et cependant elle s'offrait toujours plus. Elle ne lui permit rien avant
de s'être assurée qu'elle n'avait rien à craindre. Il était encore
revêtu de l'appareil qui avait rassuré la baronne. Puis elle se laissa
aller, feignant de se rendre à sa violence. Elle gémissait faiblement,
suppliait la baronne de l'aider, de la préserver contre la rage de ce
forcené. Intérieurement, elle était toute aux sensations qui
remplissaient son âme. Elle jouissait sournoisement d'avoir trompé la
baronne, de la vaincre, d'être là, à côté d'elle, sur son propre lit,
dans les bras du bel homme qui ne lui avait pas été destiné. Malgré sa
violence apparente, le comte la maniait avec tendresse et douceur; il
provoquait lentement les sensations les plus précieuses qui pouvaient la
réjouir sans danger. La baronne était non seulement présente, mais elle
dut encore apaiser Marguerite qui pleurait et la prier de ne pas crier
si fort. Comme la crise approchait, le comte lui dit en outre: «Chère
baronne, si vous ne m'aidez pas à maîtriser cette fille, nous sommes
perdus. Nous ne pouvons compter sur elle que si j'arrive à la violer!»
Et la baronne l'aidait, violemment, tandis que le comte accomplissait
son désir. Marguerite s'efforçait de lutter, elle se défendait contre la
baronne; cette lutte provoquait des mouvements brusques et des
secousses, une agitation et des sursauts qui augmentaient la jouissance
et qui provoquèrent le dénouement instantané et réciproque de l'acte qui
avait lieu. Marguerite était comme évanouie. Mais elle écoutait et
observait tout. Le comte s'était rapidement déshabillé. Il s'agenouilla
devant la baronne, la supplia de se calmer, de lui pardonner d'avoir
employé un tel moyen et lui assura que c'était vraiment le seul pour
éviter des dangers. Il lui prouva qu'ils venaient de gagner une
confidente très sûre en Marguerite et que leur liaison était dorénavant
à l'abri de toute surprise. D'ailleurs, en lui donnant de l'argent, ils
se l'attacheraient davantage. Il fit semblant d'avoir fait un énorme
sacrifice à la baronne en descendant jusqu'à une femme de chambre. Enfin
il pria la baronne d'employer tout ce qui était en son pouvoir pour
consoler et gagner Marguerite quand elle sortirait de son
évanouissement. Marguerite fit un mouvement, comme si elle allait se
réveiller, et la baronne, apercevant le petit cordon rouge qui pendait,
le retira rapidement et le cacha dans la literie. Marguerite triomphait;
la baronne lui avait rendu personnellement un tel service! Le comte
quitta la chambre après avoir fixé leur prochain rendez-vous et rentra
dans son appartement. Les deux femmes étaient seules. La baronne,
complètement trompée et très inquiète, lui raconta sa liaison avec le
comte, afin de la distraire, mais Marguerite semblait inconsolable. Elle
lui raconta aussi la vie qu'elle menait avec son mari. Elle lui promit
de prendre soin d'elle dans l'avenir, si elle voulait bien l'aider et
pardonner la violence du comte. Marguerite cessa enfin de se plaindre
des souffrances endurées. Elle promit à la baronne que puisqu'elle avait
eu, bien malgré elle, connaissance de son secret, elle était prête à
favoriser les rendez-vous. Réflexions faites, il se créa une liaison
très étrange entre ces trois personnes. Le comte ne soupçonnait rien de
la familiarité secrète des deux femmes. Il avait goûté beaucoup de
plaisir au beau et jeune corps de Marguerite, et il aimait parcourir ce
petit sentier encore si peu battu. Il la préférait à la baronne. Quand
ils étaient seuls, il lui donnait des preuves marquantes de son amour et
de sa faveur. En présence de la baronne, Marguerite ne faisait presque
pas attention au comte. Elle déclarait ne participer à leurs ébats que
pour faire plaisir à la baronne. De son côté, celle-ci ne soupçonnait
pas du tout ce qui se passait entre son amant et sa femme de chambre.
Elle comblait Marguerite de cadeaux, et la prit désormais comme
confidente. Au prochain séjour à Genève, Marguerite était toujours
présente quand le comte venait le soir chez la baronne; mais elle avait
déjà passé chez lui pour recevoir les prémices de ses forces, si bien
que la baronne n'obtenait toujours que les restes. Marguerite ne se
lassait pas de me parler des jouissances qu'un tel accord entre trois
personnes comporte et, surtout, quand un petit roman, une légère
intrigue s'y mêle. Elle me disait qu'elle était ou passive ou compagne,
afin de ne pas éveiller les soupçons de la baronne. Le comte et elle
savaient bien à quoi s'en tenir. Le jeune Russe était aussi tendre que
passionné. Il l'aimait avec passion pour être monté en premier sur son
trône virginal. Il voulut pousser Marguerite à essayer sans enveloppe et
goûter le plaisir complet. Il lui décrivait ce que c'était que de
ressentir au moment décisif une autre âme se joindre à l'âme; il lui
disait encore que ce mélange des âmes humaines dégageait un parfum
délectable; que c'était comme un avant-goût de la béatitude céleste; que
cette effusion réciproque était la volonté de la nature. Il lui promit
aussi de prendre soin d'elle si elle devait concevoir et donner la vie à
un enfant. Mais Marguerite s'y opposait énergiquement; il lui suffisait
de sentir le flot impétueux, le fleuve admirable; elle ne voulait pas de
lui ni de sa fécondation balsamique. Après qu'ils avaient joui l'un de
l'autre, les jeux reprenaient le soir chez la baronne et duraient fort
tard dans la nuit. Dès les premières expériences à trois, la baronne se
montra enchantée, car le comte était très inventif, et beaucoup plus
qu'il ne semblait possible. Marguerite se couchait près de la baronne.
Le centre de tout plaisir réside dans le cerveau de l'homme, et le
comte, tout en imaginant les façons les plus bizarres de se récréer,
jouait avec les difficultés que peut présenter le but d'amuser deux
personnes, surtout quand elles sont de condition différente. Le comte
était inépuisable dans la manière de provoquer la plus haute volupté par
de longs préambules et par les récits de ses aventures. La baronne
s'accoudait sur le lit de façon que le comte, tourné vers elle, lui
caressait le front, tandis que Marguerite, assise sur un tabouret, avait
les yeux juste à la hauteur du lit si bien occupé. Elle y portait les
mains, jouait tantôt avec les festons des draps fins et ajourés sur les
bords, tantôt avec les oreillers et les boucles blondes qui se
répandaient sur les épaules de la baronne. Elle ouvrait la bouche
d'étonnement selon la qualité des récits divers qu'elle écoutait ainsi
avec une attention soutenue et sans jamais interrompre le charmant
orateur. Puis dans les moments les plus intéressants de ces histoires,
elle s'animait aussi et frottait parfois la soie des courtines. La
baronne, de son côté, ne restait pas immobile, mais tandis que d'une
main elle jouait avec les cheveux de son amant, de l'autre elle se
plaisait à caresser la nuque de Marguerite, qui goûtait ces douces
caresses. Ceci était son plus vif divertissement! La beauté des amants,
la grâce de la baronne qui était dans tout son développement harmonieux,
les blonds cheveux de ses tempes, la vive rougeur de ses joues à
certains moments intéressants, les belles formes de l'homme, alors dans
sa plus grande vigueur, ses cheveux noirs qui contrastaient avec les
blonds,--et prendre part à ce spectacle, le goûter des yeux, de tout
près, partager en esprit les jouissances des deux autres,--tant de
ravissements ensemble! Le souvenir de ces choses admirables
l'échauffait, et comme j'étais étendue dans la moelleuse chaleur du lit,
je sentais que ces images la mettaient tout en feu!
En effet, la situation de ces personnes n'était pas ordinaire. Malgré
leur grande intimité, une méfiance réciproque, et malgré les jouissances
communes, tromperies et dissimulations! Ainsi que je vous l'ai déjà dit,
mon imagination se délecte à de tels tableaux; ma raison me déconseille
de les imiter. De tels raffinements sont suivis de grandes fatigues, et
il y a toujours des ennuis quand un secret est détenu par plus de deux
personnes. Comme le jeune comte pouvait assouvir tous ses caprices, il
se fatigua bientôt de cette liaison. Il se refroidit, probablement
fatigué par les exigences des deux femmes. En un mot, il quitta
précipitamment Genève après un froid adieu. La baronne tâchait de se
séparer de Marguerite et elle en trouva bientôt l'occasion. Marguerite
avait reçu plus de trois mille francs du comte et de la baronne.
Malheureusement, elle avait remis cet argent entre les mains de son
tuteur. Elle alla vivre chez une amie qui avait été gouvernante. Elle
prenait des leçons, car elle avait l'intention d'aller comme gouvernante
en Russie, ainsi que beaucoup de Suissesses. Le changement de sa
situation était pourtant trop brusque. Elle ne se sentait pas heureuse
dans la maison de son amie. Ses études l'ennuyaient. Chez la baronne,
elle avait tout eu pour être heureuse. Elle avait même eu l'occasion de
goûter beaucoup plus que les filles ne goûtent habituellement sans
danger. Cela l'avait gâtée. Son corps avait besoin de certaines choses.
Le beau corps du jeune comte lui manquait et aussi les caresses intimes
de la baronne. Durant tous les premiers mois, ses nuits furent très
agitées et ses rêves fort troublés. L'effet de sa main était mince et
elle ne trouvait pas l'occasion de faire une connaissance sûre. Elle
voulait bien se donner, mais à la condition de n'avoir rien à craindre.
Et elle n'osait pas proposer à un autre homme ce qu'elle avait proposé
au comte dans des circonstances particulières. Une jeune fille n'avoue
jamais la connaissance de ces choses, cela la diminuerait aux yeux des
hommes. Elle passa donc une année bien solitaire au milieu de ses livres
et de ses atlas. Quelque chose s'était éveillé en elle qu'elle ne
pouvait assouvir et qui éclatait tyranniquement la nuit, dans des rêves
voluptueux. Enfin, dans un établissement de bains, elle rencontra une
jeune fille avec qui elle eut bientôt des relations aussi intimes
qu'avec la baronne. Toutes sortes de jeux, des conversations curieuses,
l'enseignement des choses défendues et des expériences osées leur
procurèrent des jouissances bien vives. Elles mêlèrent bientôt d'autres
compagnes à leurs ébats. Chacune faisait semblant d'ignorer tout,
chacune se laissait apprendre ce qu'elles avaient déjà toutes pratiqué
en cachette. Marguerite était insatiable. Ces rendez-vous secrets, ces
amusements clandestins aiguillonnaient son désir. Un jour, elle
rencontra le frère d'une de ses nouvelles amies, un jeune homme aimable
et bien élevé. Elle vit immédiatement qu'elle lui plaisait. Il
s'approchait d'elle avec l'émotion et la gaucherie d'un adolescent se
sentant attiré pour la première fois par une femme; il ne pouvait
résister à l'obscur commandement de sa nature. Marguerite avait beaucoup
de peine à cacher son indiscrète passion. Elle aurait volontiers
satisfait ce dernier désir qu'il ignorait encore, mais elle ne savait
comment lui expliquer qu'elle exigeait des garanties. Charles avait été
élevé à la campagne; il ignorait tout de ces choses; ses paroles et ses
actions étaient simples et honnêtes. Marguerite connut enfin l'amour, et
elle se débattait vivement contre sa toute-puissance. Elle croyait tout
connaître et être maîtresse de son coeur! Tous ses principes
s'évaporèrent au feu du premier baiser! Elle était sans défense devant
les caresses hésitantes de son bien-aimé! Il était si gauche qu'elle
devait le conduire sans en avoir l'air. Mais la nature fouette même le
plus naïf, le plus vertueux, et quand on s'est engagé dans cette
dangereuse voie, il faut aller jusqu'au bout. Marguerite s'amusait
beaucoup de voir les louables efforts qu'il faisait pour arriver à des
fins qu'il ne soupçonnait même pas. Elle se sentait si supérieure à lui!
Elle se croyait assez maîtresse d'elle-même pour garder tout son
sang-froid au moment fatal, car son jeune amoureux se pâmait déjà au
moindre frôlement extérieur. Elle pensait pouvoir empêcher un baiser
dangereux. Mais elle ne savait pas que chez elle aussi chaque fibre,
chaque nerf attendait l'union intime. Elle ne connaissait pas la
faiblesse de la femme dans les bras de l'homme aimé, quand toutes ses
forces viriles vous réchauffent partout. Une volupté inouïe lui fit
oublier toute sauvegarde, tout principe, et l'endormit dans une
trompeuse sécurité. Au réveil tardif, ce fut en vain qu'elle espéra
avoir reçu une étreinte improductive et que, devenue prudente, elle se
refusa à son amant. Elle était fécondée: elle avait perdu son honneur,
et son avenir était brisé! Alors elle accorda au jeune homme tous les
droits du mari. Durant trois mois, ils goûtèrent toutes les joies du
bonheur terrestre. Puis tous les coups du mauvais destin s'abattirent
sur elle. Son tuteur fit banqueroute et s'enfuit en Amérique en
emportant son pécule; son amant tomba malade et mourut; couverte de
honte, elle fut chassée de la maison. Elle se réfugia, misérable, dans
un pauvre village, où elle perdit son enfant, après deux ans de
privations et de souffrances. Enfin elle vint en Allemagne et trouva une
place de gouvernante chez mon oncle.
Combien elle me mit en garde contre l'oubli d'un tel abandon!
Marguerite m'avait tout appris, simple et franche.
Pourtant elle m'avait caché de quelle façon artificielle elle ravivait
ses souvenirs.
V