LE TEMPS BIEN EMPLOYE

À cette époque-là--voilà bien une pièce de dix ans; comme le temps

passe!--, je payais mon loyer à des intervalles inégaux, mais peu

rapprochés.

Ça n'a pas beaucoup changé depuis, mais maintenant, j'ai une bonne

propriétaire qui se contente de me dire entre-temps:

--Eh bien! monsieur A ..., pensez-vous à moi?

--Mais oui, madame C ..., lui souris-je irrésistiblement, je n'arrête

pas d'y penser.

Et elle reprend, douloureuse:

--C'est que je suis bien gênée, en ce moment.

--Pas tant que moi, madame C..., pas tant que moi!

À l'époque dont je parle, je me trouvais en proie à un propriétaire qui

ne se fit aucun scrupule d'éparpiller aux quatre vents des enchères

publiques mon mobilier hétéroclite et mes collections (provenant en

grande partie d'objets dérobés).

Je ne fis ni une ni deux, et, dégoûté du Quartier latin, j'allai me

nicher dans le premier hôtel venu du quartier Poissonnière, parfaitement

inconnu de moi, d'ailleurs.

Maison calme, patriarcale, habitée par des gens qu'on ne rencontrait

jamais dans les escaliers et qui se couchaient à des heures incroyables

de nuit peu avancée.

J'en rougissais.

J'avais beau rentrer comme les poules, c'était toujours moi le dernier

couché.

Je ne connaissais pas mes colocataires, mais leurs chaussures n'avaient

aucun mystère pour moi.

À la lueur de mes allumettes-bougies (de contrebande), je les connus et

les reconnus, sans jamais me tromper.

Par exemple, je savais que le 7 chaussait couramment de gros brodequins

en cuir fauve, tandis que le 12 avait adopté la bottine en chevreau à

boutons.

Et toutes ces chaussures, rangées sur leur paillasson respectif, me

semblaient, dans la nuit des couloirs, autant de muets reproches.

--Comment! disaient les bottines à élastiques du 3, tu rentres seulement

et voici l'aurore.

À se tordre: Histoires chatnoiresques · 第 76 / 81 题