LES PETITS COCHONS

Une cruelle désillusion m'attendait à Andouilly.

Cette petite ville si joyeuse, si coquette, si claire, où j'avais passé

les six meilleurs mois de mon existence, me fit tout de suite, dès que

j'arrivai, l'effet de la triste bourgade dont parle le poète Capus.

On aurait dit qu'un immense linceul d'affliction enveloppait tous les

êtres et toutes les choses.

Pourtant il faisait beau et rien, ce jour-là, dans mon humeur, ne me

prédisposait à voir le monde si morne.

--Bah! me dis-je, c'est un petit nuage qui flotte au ciel de mon cerveau

et qui va passer.

J'entrai au Café du Marché, qui était, dans le temps, mon café de

prédilection. Pas un seul des anciens habitués ne s'y trouvait, bien

qu'il ne fût pas loin de midi.

Le garçon n'était plus l'ancien garçon. Quant au patron, c'était un

nouveau patron, et la patronne aussi, comme de juste.

J'interrogeai:

--Ce n'est donc plus M. Fourquemin qui est ici?

--Oh! non, monsieur, depuis trois mois. M. Fourquemin est à l'asile du

Bon Sauveur, et Mme Fourquemin a pris un petit magasin de mercerie à

Dozulé, qui est le pays de ses parents.

--M. Fourquemin est fou?

--Pas fou furieux, mais tellement maniaque qu'on a été obligé de

l'enfermer.

--Quelle manie a-t-il?

--Oh! une bien drôle de manie, monsieur. Imaginez-vous qu'il ne peut pas

voir un morceau de pain sans en arracher la mie pour en confectionner

des petits cochons.

--Qu'est-ce que vous me racontez-là?

--La pure vérité, monsieur, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que

cette étrange maladie a sévi dans le pays comme une épidémie. Rien qu'à

l'asile du Bon Sauveur, il y a une trentaine de gens d'Andouilly qui

passent la journée à confectionner des petits cochons avec de la mie de

pain, et des petits cochons si petits, monsieur, qu'il faut une loupe

pour les apercevoir. Il y a un nom pour désigner cette maladie-là. On

l'appelle... on l'appelle... Comment diable le médecin de Paris a-t-il

dit, monsieur Romain?

M. Romain, qui dégustait son apéritif à une table voisine de la mienne,

répondit avec une obligeance mêlée de pose:

--La delphacomanie, monsieur; du mot grec delphax, delphacos, qui veut

dire petit cochon.

--Du reste, reprit le limonadier, si vous voulez avoir des détails, vous

n'avez qu'à vous adresser à l'Hôtel de France et de Normandie. C'est là

que le mal a commencé.

Précisément l'Hôtel de France et de Normandie est mon hôtel, et je me

proposais d'y déjeuner.

Quand j'arrivai à la table d'hôte, tout le monde était installé, et,

parmi les convives, pas une tête de connaissance.

L'employé des ponts et chaussées, le postier, le commis de la régie, le

représentant de la Nationale, tous ces braves garçons avec qui j'avais

si souvent trinqué, tous disparus, dispersés, dans des cabanons

peut-être, eux aussi?

Mon cœur se serra comme dans un étau.

Le patron me reconnut et me tendit la main, tristement, sans une parole.

--Eh ben, quoi donc? fis-je.

--Ah! Monsieur Ludovic, quel malheur pour tout le monde, à commencer par

moi!

Et comme j'insistais, il me dit tout bas:

--Je vous raconterai ça après déjeuner, car cette histoire-là pourrait

influencer les nouveaux pensionnaires.

Après déjeuner, voici ce que j'appris:

La table d'hôte de l'Hôtel de France et de Normandie est fréquentée par

des célibataires qui appartiennent, pour la plupart, à des

administrations de l'État, à des compagnies d'assurances, par des

voyageurs de commerce, etc., etc. En général, ce sont des jeunes gens

bien élevés, mais qui s'ennuient un peu à Andouilly, joli pays, mais

monotone à la longue.

L'arrivée d'un nouveau pensionnaire, voyageur de commerce, touriste ou

autre, est donc considérée comme une bonne fortune: c'est un peu d'air

du dehors qui vient doucement moirer le morne et stagnant étang de

l'ennui quotidien.

On cause, on s'attarde au dessert, on se montre des tours, des

équilibres avec des fourchettes, des assiettes, des bouteilles. On se

raconte l'histoire du Marseillais:

« Et celle-là, la connaissez-vous? Il y avait une fois un Marseillais...

»

Bref, ces quelques distractions abrègent un peu le temps, et tout

étranger tant soit peu aimable se voit sympathiquement accueilli.

Or, un jour, arriva à l'hôtel un jeune homme d'une trentaine d'années

dont l'industrie consiste à louer dans les villes un magasin vacant et à

y débiter de l'horlogerie à des prix fabuleux de bon marché.

Pour vous donner une idée de ses prix, il donne une montre en argent

pour presque rien. Les pendules ne coûtent pas beaucoup plus cher.

Ce jeune homme, de nationalité suisse, s'appelait Henri Jouard. Comme

tous les Suisses, Jouard, à la patience de la marmotte, joignait

l'adresse du ouistiti.

Ce jeune homme était posé comme un lapin et doux comme une épaule de

mouton.

Quoi donc, mon Dieu, aurait pu faire supposer, à cette époque-là, que

cet Helvète aurait déchaîné sur Andouilly le torrent impitoyable de la

delphacomanie?

Tous les soirs, après dîner, Jouard avait l'habitude, en prenant son

café, de modeler des petits cochons avec de la mie de pain.

Ces petits cochons, il faut bien l'avouer, étaient des merveilles de

petits cochons; petite queue en trompette, petites pattes et joli petit

groin spirituellement troussé.

Les yeux, il les figurait en appliquant à leur place une pointe

d'allumette brûlée. Ça leur faisait de jolis petits yeux noirs.

Naturellement, tout le monde se mit à confectionner des cochons. On se

piqua au jeu, et quelques pensionnaires arrivèrent à être d'une jolie

force en cet art. L'un de ces messieurs, un nommé Vallée, commis aux

contributions indirectes, réussissait particulièrement ce genre

d'exercice.

Un soir qu'il ne restait presque plus de mie de pain sur la table,

Vallée fit un petit cochon dont la longueur totale, du groin au bout de

la queue, ne dépassait pas un centimètre.

Tout le monde admira sans réserve. Seul Jouard haussa respectueusement

les épaules en disant:

--Avec la même quantité de mie de pain je me charge d'en faire deux, des

cochons.

Et, pétrissant le cochon de Vallée, il en fit deux.

Vallée, un peu vexé, prit les deux cochons et en confectionna trois,

tout de suite.

Pendant ce temps, les pensionnaires s'appliquaient, imperturbablement

graves, à modeler des cochons minuscules.

Il se faisait tard; on se quitta.

Le lendemain, en arrivant au déjeuner, chacun des pensionnaires, sans

s'être donné le mot, tira de sa poche une petite boîte contenant des

petits cochons infiniment plus minuscules que ceux de la veille.

Ils avaient tous passé leur matinée à cet exercice, dans leurs bureaux

respectifs.

Jouard promit d'apporter, le soir même, un cochon qui serait le dernier

mot du cochon microscopique.

Il l'apporta, mais Vallée aussi en apporta un, et celui de Vallée était

encore plus petit que celui de Jouard, et mieux conformé.

Ce succès encouragea les jeunes gens, dont la seule occupation désormais

fut de pétrir des petits cochons, à n'importe quelle heure de la

journée, à table, au café, et surtout au bureau. Les services publics en

souffrirent cruellement, et des contribuables se plaignirent au

gouvernement où firent passer des notes dans La Lanterne et Le Petit

Parisien.

Des changements, des disgrâces, des révocations émaillèrent L'Officiel.

Peine perdue! La delphacomanie ne lâche pas si aisément sa proie.

Le pis de la situation, c'est que le mal s'était répandu en ville. De

jeunes commis de boutiques, des négociants, M. Fourquemin lui-même, le

patron du Café du Marché, furent atteints par l'épidémie. Tout Andouilly

pétrissait des cochons dont le poids moyen était arrivé à ne pas

dépasser un milligramme.

Le commerce chôma, périclita l'industrie, stagna l'administration!

Sans l'énergie du préfet, c'en était fait d'Andouilly.

Mais le préfet, qui se trouvait alors être M. Rivaud, actuellement

préfet du Rhône, prit des mesures frisant la sauvagerie.

Andouilly est sauvé, mais combien faudra-t-il de temps pour que cette

petite cité, jadis si florissante, retrouve sa situation prospère et sa

riante quiétude?

À se tordre: Histoires chatnoiresques · 第 9 / 81 题