MŒURS DE CE TEMPS-CI

À la fois très travailleur et très bohème, il partage son temps entre

l'atelier et la brasserie, entre son vaste atelier du boulevard Clichy

et les gais cabarets de Montmartre.

Aussi sa mondanité est-elle restée des plus embryonnaires.

Dernièrement, il a eu un portrait à faire, le portrait d'une dame, d'une

bien grande dame, une haute baronne de la finance doublée d'une

Parisienne exquise.

Et il s'en est admirablement tiré.

Elle est venue sur la toile comme elle est dans la vie, c'est-à-dire

charmante et savoureuse avec ce je ne sais quoi d'éperdu.

Au prochain Salon, après avoir consulté un décevant livret, chacun

murmurera, un peu troublé: « Je voudrais bien savoir quelle est cette

baronne. »

Et elle a été si contente de son portrait qu'elle a donné en l'honneur

de son peintre un dîner, un grand dîner.

Au commencement du repas, il a bien été un peu gêné dans sa redingote

inaccoutumée, mais il s'est remis peu à peu.

Au dessert, s'il avait eu sa pipe, sa bonne pipe, il aurait été tout

fait heureux.

On a servi le café dans la serre, une merveille de serre où l'industrie

le l'Orient semble avoir donné rendez-vous à la nature des Tropiques.

Il est tout à fait à son aise maintenant, et il lâche les brides à ses

plus joyeux paradoxes que les convives écoutent gravement, avec un rien

d'ahurissement.

Puis tout en causant, pendant que la baronne remplit son verre d'un

infiniment vieux cognac, il saisit les soucoupes de ses voisins et les

dispose en pile devant lui.

Et comme la baronne contemple ce manège, non sans étonnement, il lui

dit, très gracieux:

--Laissez, baronne, c'est ma tournée.

À se tordre: Histoires chatnoiresques · 第 5 / 81 题