FERDINAND

Les bêtes ont-elles une âme? Pourquoi n'en auraient-elles pas? J'ai

rencontré, dans la vie, une quantité considérable d'hommes, dont

quelques femmes, bêtes comme des oies, et plusieurs animaux pas beaucoup

plus idiots que bien des électeurs.

Et même--je ne dis pas que le cas soit très fréquent--j'ai

personnellement connu un canard qui avait du génie.

Ce canard, nommé Ferdinand, en l'honneur du grand Français, était né

dans la cour de mon parrain, le marquis de Belveau, président du comité

d'organisation de la Société générale d'affichage dans les tunnels.

C'est dans la propriété de mon parrain que je passais toutes mes

vacances, mes parents exerçant une industrie insalubre dans un milieu

confiné.

(Mes parents--j'aime mieux le dire tout de suite, pour qu'on ne les

accuse pas d'indifférence à mon égard--avaient établi une raffinerie de

phosphore dans un appartement du cinquième étage, rue des

Blancs-Manteaux, composé d'une chambre, d'une cuisine et d'un petit

cabinet de débarras, servant de salon.)

Un véritable éden, la propriété de mon parrain! Mais c'est surtout la

basse-cour où je me plaisais le mieux, probablement parce que c'était

l'endroit le plus sale du domaine.

Il y avait là, vivant dans une touchante fraternité, un cochon adulte,

des lapins de tout âge, des volailles polychromes et des canards à se

mettre à genoux devant, tant leur ramage valait leur plumage.

Là, je connus Ferdinand, qui, à cette époque, était un jeune canard dans

les deux ou trois mois. Ferdinand et moi, nous nous plûmes rapidement.

Dès que j'arrivais, c'étaient des coincoins de bon accueil, des

frémissements d'ailes, toute une bruyante manifestation d'amitié qui

m'allait droit au cœur.

Aussi l'idée de la fin prochaine de Ferdinand me glaçait-elle le cœur

de désespoir.

Ferdinand était fixé sur sa destinée, _conscius sui fati_. Quand on lui

apportait dans sa nourriture des épluchures de navets ou des cosses de

petits pois, un rictus amer crispait les commissures de son bec, et

comme un nuage de mort voilait d'avance ses petits yeux jaunes.

Heureusement que Ferdinand n'était pas un canard à se laisser mettre à

la broche comme un simple dindon: « Puisque je ne suis pas le plus fort,

se disait-il, je serai le plus malin », et il mit tout en œuvre pour ne

connaître jamais les hautes températures de la rôtissoire ou de la

casserole.

Il avait remarqué le manège qu'exécutait la cuisinière, chaque fois

qu'elle avait besoin d'un sujet de la basse-cour. La cruelle fille

saisissait l'animal, le soupesait, le palpait soigneusement, pelotage

suprême!

Ferdinand se jura de ne point engraisser et il se tint parole.

Il mangea fort peu, jamais de féculents, évita de boire pendant ses

repas, ainsi que le recommandent les meilleurs médecins. Beaucoup

d'exercice.

Ce traitement ne suffisant pas, Ferdinand, aidé par son instinct et de

rares aptitudes aux sciences naturelles, pénétrait de nuit dans le

jardin et absorbait les plantes les plus purgatives, les racines les

plus drastiques.

Pendant quelque temps, ses efforts furent couronnés de succès, mais son

pauvre corps de canard s'habitua à ces drogues, et mon infortuné

Ferdinand regagna vite le poids perdu.

Il essaya des plantes vénéneuses à petites doses, et suça quelques

feuilles d'un datura stramonium qui jouait dans les massifs de mon

parrain un rôle épineux et décoratif.

Ferdinand fut malade comme un fort cheval et faillit y passer.

L'électricité s'offrit à son âme ingénieuse, et je le surpris souvent,

les yeux levés vers les fils télégraphiques qui rayaient l'azur, juste

au-dessus de la basse-cour; mais ses pauvres ailes atrophiées refusèrent

de le monter si haut.

Un jour, la cuisinière, impatientée de cette étisie incoercible,

empoigna Ferdinand, lui lia les pattes en murmurant: « Bah! à la

casserole, avec une bonne platée de petits pois! ... »

La place me manque pour peindre ma consternation.

Ferdinand n'avait plus qu'une seule aurore à voir luire.

Dans la nuit je me levai pour porter à mon ami le suprême adieu, et

voici le spectacle qui s'offrit à mes yeux:

Ferdinand, les pattes encore liées, s'était traîné jusqu'au seuil de la

cuisine. D'un mouvement énergique de friction alternative, il aiguisait

son bec sur la marche de granit. Puis, d'un coup sec, il coupa la

ficelle qui l'entravait et se retrouva debout sur ses pattes un peu

engourdies.

Tout à fait rassuré, je regagnai doucement ma chambre et m'endormis

profondément.

Au matin, vous ne pouvez pas vous faire une idée des cris remplissant la

maison. La cuisinière, dans un langage malveillant, trivial et

tumultueux, annonçait à tous, la fuite de Ferdinand.

--Madame! Madame! Ferdinand qui a fichu le camp!

Cinq minutes après, une nouvelle découverte la jeta hors d'elle-même:

--Madame! Madame! Imaginez-vous qu'avant de partir, ce cochon-là a

boulotté tous les petits pois qu'on devait lui mettre avec!

Je reconnaissais bien, à ce trait, mon vieux Ferdinand.

Qu'a-t-il pu devenir, par la suite?

Peut-être a-t-il appliqué au mal les merveilleuses facultés dont la

nature, _alma parens_, s'était plu à le gratifier.

Qu'importe? Le souvenir de Ferdinand me restera toujours comme celui

d'un rude lapin.

Et à vous aussi, j'espère!

À se tordre: Histoires chatnoiresques · 第 4 / 81 题