On ne manque pas de vaillance au Gymnase. Voilà quinze jours qu'on
s'occupe de rajeunir l'affiche à ce théâtre si peu endormi. Je vous ai
dit _Madame Honora_, qui était et qui est encore une fleuriste pour
rire, léguée avant sa mort par Brisebarre à M. Montignv. Le _Numéro_ 13
arrive à son tour, et l'on trouve en lui une action qui se passe en
plein hiver, en temps de fourrures et de carnaval, raison pour laquelle
on la joue au coeur de l'été. Tel est chez nous l'amour du paradoxe,
qu'on cherche sans cesse à ne trouver de possible que l'impossible.
Ce _Numéro_ 13 est situé chez Paul Brébant, le restaurateur des masques
et des artistes. Une femme du monde veut savoir _ex-professo_ comment il
faut s'y prendre pour se faire faire la cour dans un cabinet
particulier. Au bal de l'Opéra, où elle est allée convenablement
défigurée, elle avise un cavalier, se fait inviter par lui à souper
d'une douzaine d'huîtres et d'un poulet froid (il y en a toujours
d'excellents chez Paul Brébant). Pendant le souper, le galant fait sa
cour et, dès le lendemain, on se met en passe de se marier. Voilà le
_Numéro_ 13. Il n'est pas tout à fait sorti du sac à la malice, comme
vous voyez.
Si ce lever de rideau est une idylle un peu frappée, en revanche la
_Marquise_, de MM. Eugène Nus et Adolphe Belot, est un drame un peu bien
compliqué. Vu la chaleur tropicale qu'il fait en ce moment,
dispensez-moi d'entrer dans la dissection de l'ouvrage. Quelques paroles
d'analyse, et, en conscience, ce sera bien assez.
Voilà une trentaine d'années, une des célébrités du demi-monde d'alors a
pris tout à coup la vie à grandes guides en dégoût. On l'avait surnommée
la Marquise. Marquise de qui? marquise de quoi? il n'importe. Le
monsieur qui veillait sur elle étant venu à mourir, elle s'était tournée
du côté d'une jeune fille qu'elle avait et, pour l'élever, avait dit
adieu aux prouesses de la cocotterie. Bien mieux, cachant et son passé
et son nom, elle avait donné à sa fille une dot de 200,000 fr., ce qui
fait comprendre qu'elle l'avait mariée très-honorablement à un excellent
et très-loyal garçon. Y a-t-il des secrets dans le monde? Un proverbe
italien prétend que non. Il est toujours très-certain que ni l'ombre de
la province, ni le temps, ni l'habileté, n'ont pu réussir à garantir la
Marquise des conséquences de sa vie d'autrefois. Au fond de la Bretagne,
dans la province la plus calme de la France, un galantin sur le retour,
que le hasard pousse par là, rencontre l'exilée volontaire et s'écrie:
«Eh! c'est la Marquise!» Tout le château de cartes de l'ancienne belle
s'écroule en un instant.
Vous voyez d'ici ce qui en résulte. Si l'ex-marquise avait seule à
souffrir de cet état de chose, ce serait juste, partant d'une moralité
saisissante. Mais le gendre qui a reçu les 200,000 francs de dot a plus
à souffrir qu'elle encore. Cet argent, il veut le rendre; il cherche et
il finit par trouver les moyens de s'en défaire. C'est donc pour le
mieux; mais il me semble que cette surabondance d'épisodes finit par
refroidir l'intérêt. On dira sans doute avec quelque raison: «Mais tout
cela est pris dans les moeurs du Paris moderne. Tel procès, qu'on n'a
pas oublié, a justement révélé au public des faits absolument semblables
à ceux-là.» D'accord.--Le Palais de Justice, bien plus que le théâtre,
nous fait voir clair dans les coulisses du monde actuel, mais tout ce
qui se fait dans l'enceinte des tribunaux n'est pas forcément bon à être
reproduit au théâtre.
Il y a évidemment du talent et beaucoup d'habileté scénique dans _la
Marquise_. On se rappelle _Miss Multon_, des mêmes auteurs, qui a bien
une lointaine parenté avec la pièce nouvelle. Mais, voyons, n'en
finira-t-on pas sur les scènes de genre avec cette poétique si sombre?
Comment! toujours de l'horrible! Là où, jadis, on était sûr de trouver à
s'égayer, le spectateur n'ose plus s'aventurer aujourd'hui qu'avec une
demi-douzaine de mouchoirs de poche pour essuyer un torrent de
larmes.--Il n'est pas agréable de pleurer au théâtre,--surtout en été.
Si vous ne savez plus nous faire rire, ne nous condamnez pourtant pas au
_larmoiement_ à perpétuité.
Philibert Audebrand.
[Illustration: LA CABINE-LABORATOIRE DU _CHALLENGER_, NAVIRE CHARGÉ
D'EXPLORER LE FOND DES MERS.]