ET LA VIE DU FOND DES OCÉANS

La riche mythologie des anciens avait horreur du vide et du néant. Elle

peuplait les hautes plages atmosphériques de dieux, de déesses, de

demi-dieux, de génies, et le fond du fleuve Océan n'était pas moins

brillamment partagé. Le vent ne pouvait souffler sur les falaises sans

que leurs poètes reconnussent la voix des sirènes se mélangeant avec le

bruit de la conque des Tritons. Quand l'éclair illuminait la nue aux

points où elle se confond avec la vague, ils croyaient apercevoir le

char de Neptune traîné par une légion de chevaux marins.

Les savants matérialistes qui croient avoir découvert le secret de la

nature ne sont pas moins ennemis de tout ce qui recule les bornes du

règne de la vie. Ils ont dépeuplé les deux abîmes, celui que recouvrent

les vagues et celui que traverse la lumière du soleil pour pénétrer

jusqu'à nous.

Vainement Ossian Sars, un de ces vaillants naturalistes Scandinaves qui

explorent les régions boréales, avait protesté contre ces stérilisantes

théories, en montrant qu'une faune particulière se développe à mesure

que l'Océan devient plus profond. Inutilement, dès 1850, il avait retiré

des gouffres de l'Océan norvégien des êtres spéciaux, incapables de

vivre sans la compression énorme à laquelle les habitants des abîmes

marins sont forcément soumis.

Hier encore, on enseignait avec audace, en Allemagne et même en

Angleterre, qu'il n'y a pas d'animal qui puisse vivre au delà de 2 à 300

mètres de la surface des eaux.

Mais les navires chargés de poser les câbles transatlantiques, ayant été

obligés de fouiller le sous-sol des mers profondes, ont rapporté des

coquillages presque microscopiques dont l'organisation, d'une

délicatesse idéale, a détruit sans retour tous ces préjugés.

Encouragés par ces brillants débuts, les lords de l'amirauté ont agrandi

le champ des investigations sous-marines, bornées dans ces trois

premières campagnes à la portion du Gulf-Stream qui s'étend depuis les

Bermudes jusqu'aux Orcades.

La corvette à vapeur le _Challenger_, désignée pour exécuter ces

étonnants sondages, pendant toute la durée d'un voyage de

circumnavigation, a quitté Porstmouth le 21 décembre dernier, emportant

avec elle tous les voeux des amis des sciences.

Grâce à l'obligeance de M. Norman-Lockyer, le savant rédacteur en chef

du journal anglais _Nature_, qui doit servir de moniteur à l'expédition,

nous serons à même de donner à nos lecteurs de curieux détails

authentiques sur un voyage sans précédent dans l'histoire scientifique;

car c'est la première fois que l'on voit un laboratoire d'études aussi

complet que ceux des grandes universités d'Europe parcourir

successivement tous les océans.

Le pont du _Challenger_ porte un treuil à vapeur destiné à soutenir et

remonter les sondes qui, ayant un poids de plusieurs quintaux, ne

sauraient être maniées par l'équipage.

Pour atteindre le fond de gouffres aussi creux que les Alpes sont

hautes, on doit calculer en moyenne sur deux heures de travail d'une

puissante machine. C'est à peu près le temps qu'il faudrait à un

aéronaute habile, bien servi par les circonstances, pour aller puiser de

l'air à une altitude aussi grande que cette mer est profonde.

Les opérations du _Challenger_ offrent une grande analogie avec celles

que le _Great-Eastern_ a si brillamment exécutées dans le milieu de

l'Atlantique. Les sondes qu'il emploie sont à peu près pareilles à

celles dont le _Lightning_ et la _Porcupine_ se sont servi dans leurs

précédentes croisières.

M. Wyville Thompson, le capitaine scientifique de cette expédition

modèle, est précisément le savant hardi qui a organisé les croisières

précédentes auxquelles il a pris la plus large part. Un de nos

compatriotes, qui garde modestement l'incognito, a l'honneur de lui

servir de secrétaire. Nous ne pouvons point encore révéler le nom de ce

savant, mais nous sommes heureux de dire que l'élément français est

représenté à bord d'un navire où tout est préparé pour assurer le

triomphe de la science.

Ce qui excite encore l'admiration des connaisseurs, ce sont les

dispositions adoptées pour l'installation des laboratoires. Dans

l'impossibilité où nous nous trouvons de les représenter tous, nous

avons choisi le principal, celui qui a déjà servi à de grandes

observations physiologico-chimiques.

Le lecteur voit à main droite une bibliothèque peu nombreuse, mais

renfermant tous les ouvrages techniques de nature à aider les

expérimentateurs. En face se trouvent des piles voltaïques construites

avec soin, et maintenues dans un parfait état d'entretien. Au-dessus des

piles sont rangés les hameçons et les lances dont on fera usage pour

capturer les géants des mers. Déjà on a saisi des oiseaux qui se sont

imprudemment approchés du _Challenger_, et qui paient leur curiosité en

servant à assouvir celle de leurs vainqueurs. Sur la table se trouvent

les loupes, les microscopes droits, les microscopes obliques et même les

microscopes binoculaires.

Nous avons représenté le moment où l'on apporte au laboratoire un des

plus curieux habitants de l'abîme. Il passera sans transition pour ainsi

dire de l'Océan dans un bocal d'esprit de vin.

À la sortie du port, le _Challenger_ a été secoué par une violente

tempête, qui a forcément empêché pendant quelque temps l'inauguration

des travaux scientifiques. Si Camoëns eût été à bord, il eût déclaré

qu'il avait aperçu Adamastor se dressant sur les vagues et conjurant M.

Wyville Thompson, nouveau Gama, de ne point voler les secrets de

l'abîme!

Mais l'ouragan s'est calmé sans que le capitaine d'armes du laboratoire

ait eu à enregistrer la perte d'une éprouvette ou d'un entonnoir!

Après avoir touché aux Açores et à Saint-Thomas, le _Challenger_ a

relâché à New-York, où son arrivée a fait événement. Fort des conseils

et de l'adhésion de l'élite des savants américains, le capitaine

scientifique Wyville Thompson se rend vers l'Atlantique austral; il

croisera dans les nouvelles Shetland, afin de tâter ce climat, et de

dire si les savants anglais peuvent espérer d'y voir Vénus dans le

soleil de décembre 1874.

W. de Fonvielle.

L'Illustration, No. 1587, 26 Juillet 1873 · 第 25 / 29 题