Jamais Greuze et ses scènes d'intérieur n'ont été plus à la mode
qu'aujourd'hui; jamais les oeuvres du maître contemporain de Diderot
n'ont atteint, dans les ventes publiques, des prix aussi élevés; il
n'est donc point étonnant de rencontrer nombre d'artistes qui s'engagent
à sa suite dans cette voie gracieuse et sentimentale; mais un défaut
commun à la plupart d'entre eux, c'est l'exagération de ce
sentimentalisme un peu banal, qui les mène droit au maniérisme et à
l'afféterie.
M. Worms est trop heureusement doué pour ne pas éviter cet écueil; au
lieu de parler à l'âme un langage commun et vulgaire, il s'adresse à
l'esprit, et réussit admirablement à se faire comprendre; sa _Tante à
succession_, si remarquée au dernier Salon, est certainement une des
plus charmantes compositions dues à son pinceau facile et ingénieux;
point de recherche, point de prétention, rien qu'une scène vraie, rendue
avec sincérité. Autour d'une dame âgée, assise dans son vieux fauteuil,
s'empresse la foule des aspirants héritiers, neveux et nièces, cousins
et cousines; celle-ci lui presse la main d'un air affectueux, tandis
qu'un autre lui présente une tasse avec un empressement contraint; plus
loin, un troisième fait son entrée, le jarret tendu avec affectation, le
dos courbé en avant, la bouche en coeur.
La vieille tante reçoit tous ces hommages d'une figure maussade et
désagréable; on sent qu'elle en connaît la valeur. Mais la philosophie
du tableau est tout entière dans la physionomie du domestique, dont le
regard impassible embrasse toute la scène, et dans celle d'un abbé,
familier de la maison, qui prend tranquillement sa prise de tabac; sans
doute il connaît mieux que personne les dispositions du testament, et il
a de bonnes raisons pour ne pas s'inquiéter et laisser tous ces avides
parents faire leur cour aux écus de la douairière.
Tous ces petits personnages sont peints d'une façon harmonieuse et
dessinés avec soin; ils forment un ensemble des plus complets. M. Worms
a su se garder de l'exagération; tous les traits de son tableau sont
finement exprimés et concourent dans une juste mesure à l'effet général.
Ce serait surtout l'oeuvre d'un homme d'esprit, si ce n'était auparavant
celle d'un excellent peintre.