Le "Paper Hunt" de Fontainebleau

Depuis quelques années le sport a fait en France des progrès

incontestables. En ce qui concerne ses branches principales--les

courses, la chasse à courre, la chasse à tir, le canotage--nous ne

passons plus aujourd'hui pour des écoliers aux yeux de nos maîtres

d'outre-Manche; c'est probablement ce qui nous encourage--ayant si bien

réussi--à faire du sport au petit pied.

C'est dans cette dernière catégorie qu'il convient de classer le _tir

aux pigeons_, le _drag_ et le _paper-hunt_, trois nouveau-nés dont M.

Adolphe Dennetier peut revendiquer l'honneur d'être le père nourricier.

M. Dennetier, _clary of the course_ des réunions de La Marche, de

Porchefontaine et du Vésinet, s'endort généralement en rêvassant au

genre de sport dont il dotera la France le lendemain matin. Il a mis des

steeple-chases partout, et partout où il en a mis il a installé des tirs

aux pigeons. Il a la steeple-chasomanie poussée à un tel degré, que je

m'étonne de ne l'avoir pas encore vu organiser des courses d'obstacles,

la nuit, dans le goût de celle qui eut lieu en Angleterre, à la suite

d'un souper: course fantastique, aux flambeaux, à laquelle prirent part

une vingtaine de gentlemen en chemise, coiffés d'un bonnet de coton.

En attendant, comme il n'y a pas d'hippodrome à steeple-chases à

Fontainebleau, il y a tenté, dimanche dernier, l'essai d'un

_paper-hunt._

Rappelez-vous le conte du Petit-Poucet et les cailloux blancs sur le

chemin, et vous aurez l'explication de cette nouvelle course.

Les cavaliers, réunis à rendez-vous au carrefour de la Croix de

Toulouse, sont tous en costume de chasse. Ils se préparent à courir dans

une direction inconnue. Tout au plus s'ils savent à quel endroit

aboutira le parcours. Au signal du starter, ils vont s'élancer et

galoper partout où ils verront des cartons blancs et rouges collés aux

arbres et des papiers blancs par terre. C'est la fantaisie de M.

Dennetier qui a semé les papiers le long du chemin et garni les arbres

de leurs cartons-indicateurs.

Hop! les voilà partis. Hélas, la pluie tombe à torrents! Piteux temps

d'inauguration! Le pauvre Dennetier se démène comme un lapin dans un

collet. Ah! s'il pouvait boire toute cette eau qui noie sa fête!

Cependant, quelques dames dévouées et suffisamment «waterproofées» sont

venues, dans leurs équipages transformés en chars de Neptune, se grouper

aux environs du but pour fêter le vainqueur.

La fin de la course a été loin de réaliser ce qu'on en attendait. Ah! si

quelques rayons avaient éclairé à point la vallée de la Solle. Mais la

pluie tombait toujours. On a vu tout à coup se dessiner dans la brume

trois petits points noirs: c'était l'arrivée du paper-hunt.

Quant à ceux qui ont eu le malheur d'être désarçonnés, on les a relevés,

transformés en _terres cuites!_

Heureusement qu'un paper-hunt en appelle d'autres, et je suis persuadé

qu'on en organise dès à présent dans toutes les forêts voisines d'un

champ de courses.

L'Illustration, No. 1587, 26 Juillet 1873 · 第 20 / 29 题