L'heure de la moisson a sonné. Le grain n'est plus en lait et facilement
se coupe avec l'ongle; le chaume est devenu blanc. C'est le bon moment.
Aussi, dès l'aube, en ce chaud mois de juillet et dans le mois suivant,
selon la région, des essaims de moissonneurs, comme des nuées de
sauterelles, s'envolant de tous les villages, vont-ils s'abattre à
travers la plaine où ondulent les épis. Tous sont armés de l'arme du
pays; ici, de l'antique faucille à la lame finement dentée; là, de la
sape ou fauchon et de son crochet; ailleurs, de la grande faulx. Ces
autres s'avancent, entourant quelqu'une de ces machines nouvelles
inventées par celui-ci ou perfectionnées par celui-là, véritables
mitrailleuses du sillon qui d'un seul coup couchent par terre les épis
par milliers. Mais ces bataillons-là sont rares. Tout le monde ne peut
pas se payer le luxe ni s'assurer les avantages de cette grosse
artillerie. Sur bien des points, le petit fermier et le petit
propriétaire tiennent encore pour la faucille. Cela va moins vite, il
est vrai, mais cause moins de perte. Et le temps importe peu, quand la
main-d'oeuvre est à bas prix. Par exemple, la fatigue est double, mais
on ne s'en aperçoit pas quand on a du coeur au travail, à preuve
Mathurin et Mathurine sa femme, qui jamais n'ont boudé devant la
besogne. Et nul mieux qu'eux ne sait habilement trancher sa poignée
d'épis, égaliser une javelle, lier une gerbe, former une moyette et la
coiffer. Toujours à leur affaire, sans s'arrêter une minute, sinon pour
manger la soupe, et, comme de juste, faire la méridienne. A ce moment
là, d'ailleurs, la chaleur est grande aux champs, le travail presque
impossible. Le soleil darde d'aplomb sur la terre ses rayons de feu qui
semblent mordre. Bon gré, mal gré, il faut donc fuir, chercher l'ombre,
prendre quelques instants d'un indispensable repos, dont la nature
elle-même paraît éprouver le besoin. Tout cède au sommeil; le fauve se
retire en son gîte; l'oiseau sous le buisson se cache et se tait.
Insensiblement tous les bruits s'éteignent, et bientôt le silence n'est
plus troublé que par le cri strident de la cigale claquetant seule dans
l'espace immense...