Sir Samuel Baker, le célèbre explorateur dont les dramatiques aventures
préoccupent vivement le public européen, est né en juin 1821, dans le
comté de Sommerset.
A peine avait-il pris ses grades qu'il quitta l'Angleterre pour exécuter
de grands voyages dans les régions tropicales. Déjà à cette époque il
avait l'intention bien arrêtée de se vouer à la découverte des sources
du Nil, et il cherchait à s'habituer aux terribles fatigues inséparables
d'une si dangereuse expédition.
En 1848, il se fixa pour quelque temps dans l'île de Ceylan, où régnait
alors ce qu'on a appelé la _fièvre du café_. Il dirigea avec son frère,
le colonel Baker, une plantation dans l'intérieur de l'île, et revint en
Angleterre après huit ans d'absence.
En 1855, il publia son premier ouvrage, dans lequel il raconte avec
humour les nombreuses péripéties de sa carrière tropicale.
Cet ouvrage commença sa réputation et lui permit de commencer ses
recherches des sources du Nil dans le courant de l'année 1861. Il se
proposait alors d'aller au-devant des capitaines Grant et Speke, qui
prenant le grand problème à rebours, cherchaient à revenir au Caire en
descendant le cours du Nil, qu'ils devaient rejoindre à l'endroit où ce
fleuve se rapproche le plus de l'Océan indien.
Cette première tentative n'est pas heureuse. Après avoir suivi pendant
quelque temps le fleuve Atbara, il est obligé de revenir à Kartoun, non
point découragé, mais enhardi par sa précédente tentative, il se décide
à recommencer ses recherches en fouillant les rives du Nil blanc.
Cette fois sir Samuel Baker ne partait pas seul. Il était accompagné de
sa jeune femme, qui avait refusé de le quitter. Il commandait une
véritable caravane, à laquelle s'étaient joints quelques Européens, qui
tous devaient succomber les uns après les autres aux fatigues de
l'expédition.
Mais sir Samuel avait réussi complètement. Non-seulement il avait
rencontré Grant et Speke dans la station de Gondokoro, mais il avait eu
le bonheur inouï de reconnaître que ces deux grands voyageurs s'étaient
complètement trompés.
Le lac Victoria-Nyanza, qu'ils ont découvert, n'était point comme ils le
pensaient le principal bassin du Nil, mais seulement un bassin
tributaire, qui se jette par une immense cataracte dans la véritable mer
intérieure, celle qui donne, naissance au Nil blanc.
Une si brillante découverte est récompensée avant même que les deux
époux ne soient de retour au Caire.
Sir Samuel trouve dans cette capitale la grande médaille d'or, que
d'urgence la Société de géographie de Londres s'est fait un devoir de
lui décerner.
Lorsqu'il s'agit de publier le récit de ses étonnantes aventures, la
reine d'Angleterre en accepte la dédicace. De plus, elle le nomme
baronnet, pour plaire, paraît-il, à sa femme, que cette distinction
séduisait.
Ecrite dans cette langue facile qui plaît aux Anglais, l'odyssée des
deux époux se lit avec plus de plaisir dans l'original que dans la
traduction. Il nous faudrait la plume d'un Alexandre Dumas pour peindre
d'une façon qui nous séduise tout à fait, la stupéfaction des
populations nègres, à la vue des cheveux blonds de Mme Baker. Comment
faire comprendre la grossière convoitise des grands chefs, qui croyant
que toute femme est une marchandise à vendre, offraient vingt éléphants,
trente girafes ou cinquante autruches au mari.
Mais la gloire d'avoir découvert le lac Albert ne suffisait point à
l'ambition des deux époux. Aussi, en sir Samuel accepta-t-il les
propositions du khédive, qui lui donna le titre de pacha et le
commandement d'une armée de 1,500 hommes, à la tête desquels il partit
pour la conquête des sources du Nil.
Aucun des événements extraordinaires qui se sont déroulés dans le cours
du haut Nil, depuis le mois de novembre 1859 jusqu'au commencement du
mois de juillet 1873, n'est connu en Europe autrement que par de vagues
rumeurs ou des télégrammes tronqués. Cependant nous ne chercherons point
à devancer le récit que le grand explorateur ne tardera point à nous
faire.
Puissions-nous avoir réussi à donner les détails indispensables pour
apprécier le caractère de ce couple étrangement hardi, de ces deux êtres
qui ont pris la plus audacieuse de toutes les missions, faire briller
l'amour civilisé aux yeux de populations abruties par le despotisme et
la polygamie.
W. de Fonvielle.