En dépit du soin jaloux avec lequel un écrivain s'attache ordinairement
à conserver un certain vernis poétique à son héros, nous sommes bien
forcés de reconnaître que le nôtre ne se trouvait pas, en ce moment,
dans des dispositions très-favorables à l'emploi qui lui avait été
destiné par sa compagne.
Ainsi que nous l'avons vu, fou d'amour et de chagrin, à bout de
ressources et d'expédients, l'ivresse avait été le remède héroïque
auquel Nicolas Makovlof avait demandé l'oubli, et au moment même où
Alexandra songeait à l'associer à son noble projet, il était occupé à se
matérialiser avec la conscience que les mougiks ses aïeux apportaient
dans cette sorte d'opération.
Cependant, l'adoration passionnée de sa femme ne cessait pas de dominer
le malheureux au milieu même de ses excès; le souci de les lui cacher
survivait à l'égarement de sa raison; il y parvenait d'autant plus
aisément qu'il s'en fallait de beaucoup que son opulence l'eût affranchi
des goûts et des affinités de sa classe. La maxime du serf russe, la
meilleure des liqueurs est celle qui tue d'un seul verre, cri de damné
qui peint l'enfer d'où il est sorti, était restée pour lui un article de
foi. Il dédaignait les vins de France et d'Espagne, boissons insipides à
son palais, sans action sur son cerveau, et quand la nuit était venue,
s'échappant de sa demeure, il gagnait quelque taverne des faubourgs, où
des alcools corrosifs avaient bientôt raison des pensées qui
l'obsédaient. Alors chancelant, mais conservant rigoureusement le
dernier vestige d'intelligence qui lui était indispensable pour
retrouver son chemin, il regagnait sa maison, se laissait tomber dans
quelque coin et s'assoupissait de ce sommeil tourmenté, mais lourd,
presque léthargique, qui caractérise les ébriétés de cette catégorie.
Un jour que le marchand avait peut-être moins rigoureusement observé les
doses de son élixir que de coutume, il ne put dépasser un certain hangar
qui servait à abriter ses marchandises et qui se trouvait dans une cour
qu'il devait traverser pour gagner son appartement. Là, le dieu des
ivrognes lui ménageait, dans un tas de rognures de cuirs, une couche peu
moelleuse à la vérité, mais où, en dépit de la neige que le vent
amoncelait sur son corps en guise de couverture, il sommeilla avec
l'indifférence du bon temps, alors qu'il ne connaissait point d'autres
soucis que ceux que lui donnaient les jambes du comte Laptioukine.
[UN NOUVEAU SPORT.--Le _Paper Hunt_, chasse au papier.]
[Illustration: LA TANTE A SUCCESSION.--D'après le tableau de M. Worms.]
Il était déjà tard lorsqu'il se réveilla; quand il sortait de ces
anéantissements, ce n'était ni sans peine ni sans effort qu'il
recouvrait ses facultés éteintes; mais ce jour-là une vision soudaine
précipita cette espèce de résurrection; il venait d'apercevoir sa femme
assise à ses côtés, le coude appuyé sur ses genoux, la tête reposant sur
sa main et fixant sur lui un regard chargé d'une expression douloureuse.
Nicolas s'attendait si peu à la trouver là à cette heure encore
matinale, que, pendant quelques secondes, il crut rêver. Il frotta ses
paupières tuméfiées et alourdies, il se redressa en éparpillant les
blancs flocons de son manteau de frimas, et, grimaçant un sourire:
--Pardonnez-moi, Sacha, murmura-t-il d'une voix étranglée.
Elle s'était déjà levée et grave, presque solennelle, les yeux pleins de
flammes, les lèvres contractées, la narine frémissante; d'un geste, elle
lui fit signe de la suivre. Elle le conduisit dans sa chambre; quand la
porte en fut fermée, elle se laissa tomber sur un siège et la douleur
qui l'oppressait déborda en sanglots.
Nous n'avons pas à revenir sur l'impression que les larmes d'Alexandra
produisaient, sur le pauvre Makovlof; il était déjà à genoux devant elle
et les mains jointes, il répétait encore:
--Soeur, soeur, pardonnez-moi si j'ai fléchi sous le poids de mon
malheur?
La jeune femme ne le laissa pas achever.
--Oh! s'écria-t-elle avec un accent vibrant et saccadé, je savais bien
que j'avais épousé un serf, mais je gardais encore cette illusion que
celui dont je portais le nom était un homme!
Le marchand courba la tête sous cette sanglante apostrophe, et Alexandra
continua avec une nouvelle véhémence.
--N'étions-nous pas assez misérables, et faut-il que vous ajoutiez
vous-même à l'avilissement auquel la destinée nous condamne? Voulez-vous
donc me ravir jusqu'à la consolation de vous plaindre? Votre malheur,
eh! n'en ai-je pas la moitié? Moi aussi j'ai quelquefois trouvé le
fardeau bien lourd; moi aussi j'ai pu fléchir, mais, ajouta-t-elle avec
une légère altération dans la voix, je n'ai jamais demandé qu'à Dieu de
venir en aide à ma faiblesse.
Nicolas atterré balbutia quelques paroles inintelligibles.
--Écoutez-moi, frère, reprit-elle en se calmant et en faisant signe à
son mari de s'asseoir à ses côtés; je ne vous adresserai aucun reproche;
vos torts dans le passé, l'aveuglement avec lequel, malgré mes loyales
déclarations, vous avez poursuivi une union qui nous a été si fatale, je
l'ai oublié, je vous le pardonne. Si Dieu a décidé que je ne serais
jamais pour vous qu'une amie, je n'en tiendrai pas moins les serments
que vous avez reçus de moi devant les autels; je tâcherai que cette
affection que je vous dois toute entière, que je m'efforcerai de faire
encore plus grande, adoucisse les rigueurs de vos épreuves; à votre
tour, frère, ne me réduisez pas à détourner la tête du cher compagnon
auprès duquel je dois marcher; élevez-vous au-dessus de votre infortune
par la dignité et le courage avec lesquels vous la soutenez, et...
Cette fois ce fut Nicolas qui interrompit sa femme.
--Sacha, mon adorée Sacha, s'écria-t-il avec l'accent d'une contrition
sincère, j'ai péché, j'ai mérité votre colère, mais par la très-sainte
Trinité, par le non moins saint patron de la Russie, je m'abstiendrai
désormais de ces liqueurs infernales; s'il le faut même, je me
condamnerai à ne boire que de l'eau.
--Ce n'est point assez, répondit Alexandra, dans le regard de laquelle
passa un éclair.
--Parlez-donc, parlez vite, qu'exigez-vous, chère âme?
--Hélas! j'espérais que tu ne l'avais pas oublié! Ce que je veux, ce que
j'exige, c'est que tu sois libre afin que je puisse t'appeler autrement
que mon frère.
Ces derniers mots, la jeune femme les avait prononcés à demi-voix, mais
avec une expression de chaste tendresse qui, un peu forcée peut-être,
n'en caressa pas moins l'oreille du marchand plus doucement que la plus
harmonieuse des musiques et le plongea dans une sorte d'extase; son
visage pâle s'était empourpré, ses yeux rayonnaient, des gouttes de
sueur perlaient sur son front.
Quand il fut parvenu à dominer cette émotion, il recommença le récit
quelque peu diffus et fortement accentué d'imprécations, de
malédictions, de cette visite au comte Laptioukine, dont sa femme
connaissait déjà quelques détails.
--Oui! dit-il en terminant, je l'ai prié, je l'ai conjuré, je l'ai
invoqué comme on ne doit invoquer que Dieu, et le barbare ne m'a répondu
que par des sarcasmes.
--Je veux que tu sois libre, répéta avec plus de force la belle
Moscovite, qui avait, donné de nombreux signes d'impatience pendant la
narration de son mari.
--Soit, dit Nicolas avec une angélique résignation; je vais repartir
pour Kalouga, je braverai les railleries comme j'ai bravé la colère du
seigneur; ce ne sera plus la moitié de ma fortune que je lui offrirai en
échange de cet affranchissement qui me vaudra ton amour, ce sera toutes
nos richesses.
--Tes richesses, insensé, tes richesses! Ce vieillard qui a déjà un pied
dans la tombe les repoussera d'une main dédaigneuse! Tes richesses, mais
il leur préfère une seule des jouissances qu'il trouve dans nos
tortures.
--Mais que faire? que faire alors? s'écria le marchand éperdu.
--Écoute, frère: Si l'un des mougiks de tes magasins choisissait sous
tes yeux le plus beau de tes cuirs et s'enfuyait en l'emportant, me
demanderais-tu ce qu'il faut faire?
--Que voulez-vous dire? répondit Nicolas étonné; par l'archange! il est
clair que je n'aurais pas besoin de vous consulter; mon premier
mouvement aurait été de courir après le larron et de lui reprendre mon
bien.
G. de Cherville.
(_La suite prochainement._)