(Suite)
Lorsqu'on a trouvé de si bonnes raisons pour justifier des démarches qui
auraient pu devenir compromettantes, on ne doit pas en manquer lorsqu'il
ne s'agit plus que d'accorder le tribut de quelques larmes au sort du
malheureux qu'on aurait voulu sauver, et Alexandra en découvrait
auxquelles il n'y avait réellement rien à répondre.
Ces larmes la ramenaient insensiblement aux événements des jours
précédents, et une lois livrée à ces souvenirs, elle leur appartenait;
son imagination reconstruisait alors tous les accidents de ses deux
rencontres avec le jeune gentilhomme; elle en revivait, pour ainsi dire,
un à un, jusqu'aux moindres détails; il lui semblait entendre encore
cette voix si vibrante et si douce parfois; elle se sentait si troublée,
comme elle l'avait été devant la singulière ardeur du regard du
proscrit.
Nécessairement, elle se permettait, quelques corrections dans cette
nouvelle édition de ce drame; elle se montrait notamment beaucoup plus
sévère qu'elle ne l'avait été pour l'inconcevable légèreté avec laquelle
le jeune homme avait exposé sa vie pour la revoir. Mais, si condamnable
que soit une folie, elle flatte toujours un peu la femme qui en est
l'objet; et puis le malheureux expiait trop cruellement son étourderie
pour que son censeur, si rigide qu'il fût, ne se sentit pas désarmé.
Alors, comme elle n'ignorait pas qu'en matière de complots politiques il
n'est point dans les habitudes du gouvernement moscovite de laisser ses
victimes languir dans les cachots de la forteresse, comme elle ne
doutait pas que le condamné de la veille n'eût été déjà acheminé vers la
Sibérie, c'était dans les steppes désolées de la terre d'exil que la
conduisaient ses rêveries; elle y cherchait, elle y retrouvait son
protégé. Mais, hélas! ce n'était déjà plus celui qui, beau de sa
jeunesse et de son intrépide audace, s'était imposé à son admiration;
elle le revoyait hâve, défait, l'oeil morne, éteint, succombant à cet
effroyable travail des mines auquel sa naissance, son éducation, sa vie
de luxe et d'oisiveté l'avaient si peu préparé; elle le suivait,
marchant d'un pas chancelant à travers ces déserts de neige pour
regagner une misérable cabane, seul asile que la munificence du tsar
accorde aux infortunés qu'il relègue dans cet enfer de glace. C'était
surtout l'évocation de ces tristes tableaux qui avait le don de
l'émouvoir; elle commença à mêler à ses tristes réflexions quelques
malédictions contre les tyrans.
Alexandra se trouvait sous ces impressions lorsque son mari était revenu
de Kalouga. Nous avons dit que, dans le désespoir que lui avaient causé
les menaçantes paroles du comte Laptioukine, Nicolas Makovlof n'avait
pas eu le courage d'annoncer à sa femme l'insuccès de la tentative que
celle-ci avait conseillée. Mais, dans la situation où se trouvaient les
deux époux vis-à-vis l'un de l'autre, ce silence avait son éloquence, et
Alexandra avait deviné ce qui avait dû se passer.
A sa grande surprise, après avoir si ardemment souhaité cette
émancipation, elle en perdait l'espoir avec colère, mais sans que sa
douleur fût violente, et elle commença de marcher d'étonnement en
étonnement.
Emue de l'accablement du pauvre serf, elle essaya de le consoler; mais
ces quelques mots de tendresse émue qui avaient autrefois le privilège
de ramener le sourire sur ce visage morose, qui étaient le rayon
vivifiant auquel s'épanouissait ce coeur désolé, elle ne les trouvait
plus. Elle remarqua elle-même que son coeur n'avait aucune part aux
phrases banales et froides qui tombaient de ses lèvres.
Le lendemain elle essaya de rentrer dans la régularité de sa vie, de
reprendre les occupations de son ménage et de son négoce; elle s'aperçut
avec stupeur qu'elle n'était plus dans la possession de sa volonté.
Dominée par les visions, par les souvenirs qu'elle avait si imprudemment
caressés, elle ne pouvait plus s'y soustraire. Ils se représentaient à
elle non-seulement dans la solitude recueillie de sa chambre à coucher,
mais à tous les instants de la journée. L'image du proscrit la
poursuivait au milieu des travaux de son intérieur aussi bien que des
préoccupations de son comptoir; tantôt elle la voyait apparaître sur la
page blanche du grand-livre sur lequel elle enregistrait les cuirs secs,
salés, verts, etc., débités par la maison Makovlof; tantôt elle
tressaillait, relevait la tête, se figurant qu'elle allait le voir
derrière le carreau où, une fois déjà, il s'était montré; et, même en
présence de son mari, elle se surprit plus d'une fois songeant encore à
l'exilé.
La révélation de cet état de son cerveau n'excita d'abord, chez
Alexandra, que de l'humeur et du dépit. Si flagrante que fût maintenant
l'obsession, elle ne se décidait pas à lui accorder la moindre
importance. Celui dont la pensée se représentait à son esprit, trop
souvent sans doute, n'était-il pas pour elle un étranger dont elle
ignorait même le nom? Si elle cédait si aisément à ce souvenir, c'était
bien moins à la personne de l'exilé qu'il fallait attribuer cette
faiblesse, qu'à la cause même pour laquelle celui-ci aurait souffert; et
cette cause n'était-elle pas assez noble pour mériter encore davantage?
Et puis, enfin, ne pouvait-elle pas, sans être répréhensible, s'occuper
d'un homme que probablement, hélas! elle ne reverrait jamais en ce
monde?
Mais Alexandra était si sincèrement honnête que les plaidoyers qu'elle
s'adressait à elle-même avaient perdu le pouvoir de la convaincre.
Sérieusement alarmée, bien que doutant encore de la réalité de ses
appréhensions, elle essaya de lutter contre l'envahissement de sa
pensée, d'en écarter tout ce qui se rattachait à ce jeune homme, de se
roidir dans la plus complète indifférence. La journée ne s'était pas
écoulée qu'elle avait vingt fois constaté l'inutilité de ses efforts;
alors elle fut bien forcée de reconnaître la vanité de ses résolutions,
et une idée traversa son esprit avec la rapidité et la violence
foudroyante de l'éclair.
--Le méchant prêtre aurait-il donc dit la vérité? Un sentiment coupable
s'était-il emparé de son coeur sous le masque de cette sollicitude?
Ce n'était plus là une question qu'elle s'adressait à elle-même; c'était
un cri d'angoisse contre lequel sa conscience ne savait plus la
rassurer. Les illusions dans lesquelles elle s'était entretenue
jusqu'alors se dissipaient peu à peu, et peu à peu aussi elle passait de
l'excès de la confiance à l'exagération du remords.
Sa faute, celle d'avoir accordé à un étranger une part dans ses pensées
et peut-être aussi dans ses affections, eût certainement semblé des plus
vénielles à la plupart de nos femmes de l'occident; mais, en sa qualité
de demi-sauvage, la belle Moscovite était absolument étrangère à l'art
de composer avec ses devoirs; pour elle, les exigences de ces devoirs
étaient absolues; si légère qu'eût été l'infraction qu'elle avait été
forcée de reconnaître, bien que son coeur en eût été le seul confident,
elle prenait à ses yeux les proportions d'un crime; elle se la
reprochait avec une amertume que l'on n'a pas toujours à constater chez
les charmants éditeurs de péchés autrement corsés. Dans sa confusion,
elle fuyait le pauvre Nicolas, qui lui-même, comme nous l'avons vu, en
proie à un désespoir d'un autre ordre, ne la recherchait guère; il lui
semblait qu'il n'était pas jusqu'aux indifférents qui ne dussent
remarquer sur son visage les traces du trouble de son âme, et, se
sentant rougir sous leurs regards, elle se confinait dans sa chambre, où
elle restait enfermée pendant des journées entières; et ce fut ainsi
qu'elle tomba, à son tour, dans cette prostration dont son mari nous a
déjà fourni un exemple.
Mais, avec le caractère d'Alexandra, cet affaissement ne devait pas se
prolonger; il ne pouvait pas davantage, comme cela était arrivé à
Nicolas Makovlof, aboutir à une défaillance; la réaction ne se fit pas
attendre.
Dans ces heures de méditations où Alexandra se montrait si sévère pour
elle-même, si rigoureuse pour un entraînement de sa charité, elle
essayait également d'étendre ses ressentiments à celui qui avait jeté le
désordre dans son âme et le trouble dans son existence; mais elle n'y
parvenait pas. Plus d'une fois, au contraire, il lui arriva de
surprendre son imagination, réfractaire aux rigueurs qu'elle entendait
lui imposer, s'élançant de plus belle vers l'exilé. La fréquence de ces
rechutes souleva non-seulement son indignation, mais une irritation
violente; et décidée à dompter la rébellion de son esprit, à étouffer le
dernier vestige de souvenirs si dangereux pour son repos, elle se rejeta
avec une sorte de rage fiévreuse dans un ordre d'idées qui lui
apparaissaient comme un sûr bouclier pour sa faiblesse; afin de mieux
fermer son coeur à l'amour, elle le donna à la haine.
Si Nicolas Makovlof avait longtemps porté la chaîne héréditaire avec une
parfaite insouciance, s'il avait fallu des circonstances exceptionnelles
pour donner aux vagues regrets, aux sourdes hontes que lui inspirait sa
condition les proportions d'un désespoir, nous savons déjà qu'il était
loin d'en être de même de celle qu'il avait prise pour femme.
L'horreur de la servitude existait pour ainsi dire chez Alexandra à
l'état d'instinct. Elle n'était encore qu'une enfant que cette loi
d'iniquité, qui faisait de tant de ses semblables les esclaves de
quelques-uns, révoltait cette nature à la fois fière et tendre, ardente
et généreuse. Lorsque sa soumission aux volontés de son père l'eut
précipitée à son tour dans le terrible engrenage, à mesure qu'elle en
sentait les dents entrer dans sa chair, ces sentiments s'étaient
accentués de plus en plus; ils lui avaient inspiré la résolution dans
laquelle nous l'avons vue persister avec tant de fermeté en se refusant
à fournir de nouvelles victimes à un état social aussi odieux. Les
événements qui venaient de s'écouler les avaient élevés à la hauteur
d'une passion farouche que fortifiait encore chacune de ses réflexions.
Elle voyait dans ce régime de tyrannie, sous lequel son mari et elle
avaient eu le malheur de naître, la cause unique de toutes ses peines,
de toutes ses douleurs, de toutes ses angoisses; elle faisait remonter à
lui jusqu'à la lutte intime qu'elle subissait en ce moment.
Ce fut dans ces préoccupations généreuses qu'elle se réfugia, et,
convaincue qu'elles absorberaient celles auxquelles elle se reprochait
de céder encore, son cerveau s'enflamma. Dans l'exaltation qu'engendrait
cette espérance parallèlement avec ses aspirations pour la liberté, elle
ne songea à rien moins qu'à reprendre et à poursuivre l'oeuvre glorieuse
qui venait d'avoir de nouveaux martyrs, et à sacrifier sa fortune et,
s'il le fallait, sa vie, à l'affranchissement de ses compatriotes.
Lorsqu'elle réfléchit aux moyens, elle reprit le sentiment de sa
faiblesse, et elle mesura plus froidement la grandeur de la tâche
qu'elle embrassait. Si effrayante que fût la disproportion, elle
persévéra néanmoins dans ses résolutions; se contentant du rôle
d'Épicharis dans la conjuration qui devait abattre le colosse, elle
chercha Volusius.
Naturellement, c'était sur son mari le premier que devaient s'arrêter
ses regards.