On commence à se préoccuper assez vivement, en Angleterre, de la
prochaine publication des huit derniers chants du _Don Juan_ de lord
Byron.
On sait que cette épopée si étrange, ce défi moqueur jeté à la société
humaine, et surtout à la société anglaise, semblait arrêtée à jamais au
seizième chant, sans que rien pût faire supposer que le grand poète eût
laissé quelque part les huit derniers chants qu'il avait promis à son
oeuvre, ou au moins les matériaux préparés, les fragments qui pourraient
la compléter.
Cependant, au commencement de cette année, le bruit se répandit que M.
Gaspard Nicolini, de Gênes, qui avait eu avec lord Byron des relations
assez intimes avant son dernier départ pour la Grèce, avait en sa
possession de nombreux papiers, parmi lesquels se trouvent les derniers
chants du _Don Juan._
Ces pièces importantes, que M. Nicolini refusa de communiquer à Thomas
Moore, et ne songea même pas à présenter à lady Byron, parvinrent
bientôt en Angleterre, où leur publication se prépare avec activité.
C'est cette publication préparée qui a pu être communiquée à l'un de nos
collaborateurs. Nous donnons ici la traduction qu'il a faite, pour notre
Collection, du premier chant de cette suite.
Il nous serait difficile de justifier de l'authenticité de ces détails
et de cette origine; nous ne combattrons point les doutes qu'ils
pourraient soulever, et nous ne nous trouvons aucunement en mesure de
répondre aux critiques, aux réclamations qu'ils pourraient nous attirer.
Ce qui est plus nécessaire, peut-être, c'est, au commencement de cette
publication, qui se lie si étroitement aux derniers chants du poème, de
rappeler en peu de mots les noms et les circonstances qui se rencontrent
dans la première partie de cette extraordinaire épopée.
Don Juan, après avoir promené son adolescence et sa jeunesse en Espagne
et en Orient, au milieu des aventures les plus poétiques, s'échappe du
sérail, se rend au camp des Russes et assiste au siège d'Ismail. A ce
siège, si admirablement peint par le grand poète, Juan sauve de la mort
une jeune fille de dix ans; c'est Leila, qu'il n'abandonnera plus
désormais, et qu'il emmène avec lui en Russie, où le général Souwarow
l'envoie donner à Catherine la nouvelle de la victoire. A peine arrivé à
la cour, Juan devient le favori de la czarine. Tout comblé d'honneurs et
de richesses, il tombe malade, et, pour recouvrer la santé dans un
climat plus doux, Catherine l'envoie avec une mission secrète en
Angleterre. C'est alors que se lit cette piquante satire de la société
anglaise et de Londres, dans laquelle Byron semble s'être tant complu.
Don Juan arrive bientôt au château de lord Henry et de sa noble épouse,
_lady Adeline_. La fête de Noël survient: lady Adeline a réuni pour ce
temps de fêtes la fleur de l'aristocratie anglaise et la foule des
voisins du château. De là des peintures charmantes, parmi lesquelles
éclatent surtout celles de la charmante et naïve _Aurora_, de l'altière
et audacieuse _duchesse de Fitz-Fulke_, que poursuit avec la plus
ridicule assurance un jeune fat, lord Fitz-Plantagenet. Juan, qu'agite
une triple et vague tendresse pour ces trois femmes, Adeline, Aurora et
la duchesse, est surpris pendant la nuit par l'apparition d'un fantôme
couvert des habits d'un moine, qui le regarde fixement et disparaît.
C'est le _moine noir_, le sujet d'une tradition et d'une légende
domestique, que le lendemain Adeline chante à don Juan. La curiosité
l'excite, et la nuit suivante il épie le retour du moine noir. Son
attente n'est pas trompée: le fantôme apparait dans l'obscurité d'un
corridor; mais, voulant pousser la chose à bout, Juan surmonte une
première frayeur, court au moine, l'atteint; mais, au lieu d'un être
surnaturel, il reconnaît, au milieu d'une atmosphère parfumée et des
boucles abondantes de cheveux blonds, le ravissant fantôme de _sa
folâtre excellence, la duchesse de Fitz-Fulke_.
Tels sont les derniers mots et la dernière circonstance du seizième
chant. Là se termine ou plutôt s'arrête ce poème; là aussi commence le
dix-septième chant dont nous donnons la traduction[2].
[Note 2: En marge du manuscrit se trouvaient également huit stances d'un
autre commencement du dix-septième chant, et lord Byron paraît avoir
renoncé à ce début; mais nous avons pensé qu'il y avait quelque intérêt
à donner ici cette importante variante.]