TABLEAUX ET SCULPTURES.

_M. Devéria Achille.--Translation de la sainte case de la Vierge._--La

mythologie chrétienne a souvent fait le désespoir des poètes, et depuis

Dante jusqu'à l'auteur des _Martyrs_, ils se sont épuisés à décrire cette

milice céleste, qui, malgré ses doubles ailes et ses brûlantes auréoles,

ne les inspirait pas comme autrefois les nymphes profanes, simplement

couronnées de feuillages. Mais, en revanche, la peinture doit de belles

actions de grâces aux anges, aux chérubins, aux têtes ailées: l'original

n'existant pas, la copie pourra se recommencer jusqu'à la lin des

siècles, sans monotonie d'ailleurs, à moins qu'un ange ne descende

lui-même un jour dans l'atelier d'un peintre, et ne lui révèle enfin

l'archétype lumineux, vainement cherché par les imaginations humaines.

M. A. Devéria a pris pour sujet la légende merveilleuse de

Notre-Dame-de-Lorette: quatre anges transportent à travers les airs la

maison que la Vierge habitait à Nazareth; sur le faîte. Marie est assise

elle-même avec l'enfant Jésus, pour choisir le lieu ou elle établira

cette précieuse demeure. Autour de la Madone brillent de larges rayons

ou plutôt des lames d'or disposées en éventail, et inscrites elles-mêmes

dans un cercle lumineux tout semé de têtes d'anges: enfin, un choeur

d'innombrables étoiles remplit le ciel et accompagne la pérégrination

aérienne de la sainte case.

M. Devéria a su rendre, avec la richesse ordinaire de son pinceau, le

magnifique voyage dont la légende d'ailleurs lui imposait tous les

détails. La figure de la Vierge est particulièrement belle et sereine;

peut-être même l'immobilité des draperies a-t-elle été exagérée par le

peintre, les anges vont vite, s'il faut en croire Milton: nous devrions

sentir le vent de leur course, et, comme il est dit dans _le Paradis

perdu_, l'air devrait être _vanné par les plumes de leurs ailes_ Les

anges qui supportent la sainte case, dans le tableau de M. A. Devéria,

ressemblent presque à d'heureuses cariatides gracieusement sculptées

sous la divine maison: leurs ailes ne s'agitent point, leurs pieds

s'entre-croisent comme pour le repos; on dirait que tout le saint

cortège fait une halte et s'arrête pour prendre haleine.--Cette critique

d'ailleurs, n'infirme en rien les éloges que nous avons donnés à la

savante exécution de cette grande toile, reléguée à l'extrémité de la

grande galerie, tandis que l'on voit au salon carré plusieurs tableaux

religieux d'une complète insignifiance.

_M. Charlet.--Un Convoi de blessés._--M. Charlet est avant tout, un

homme d'esprit; ses dessins, ses tableaux ne sont proprement que de

l'esprit visible aux yeux, de l'esprit mis en couleur; sur ses toiles,

il y a telle figure qui vaut mieux qu'un vaudeville, tel nez rouge ou

bleu qui touche à la haute comédie. Duclos croyait émettre une profonde

vérité lorsqu'il disait: «L'esprit sert à tout, et ne supplée jamais à

rien.» M. Charlet dément chaque jour l'apophthègme du moraliste;

assurément M. Charlet n'est ni un grand peintre ni un grand dessinateur,

il le sait bien lui-même il ne s'en inquiète guère, certain que son

esprit enrichira la plus pauvre et la plus terne de ses couleurs,

harmonisera ses tons les plus disparates, adoucira les plus crus, saura

même donner de la correction aux lignes incorrectes, et de la

vraisemblance aux invraisemblables.

Pour décrire le tableau de M. Charlet, il faudrait avoir sa verve

intarissable, il faudrait analyser chaque groupe chaque figure isolée,

chaque trait pris à part: nous laissons cette tâche difficile à l'esprit

de nos lecteurs, en plaçant sous leurs yeux une gravure qui reproduit

fidèlement la toile de M. Charlet.

_M. Maindron.--L'Enfant et le Chien_, groupe en marbre.--Nous avons

déjà, dans un précédent article, rendu justice à la grâce parfaite, à la

vérité touchante de ce groupe: nous ne saurions mieux prouver combien

nos éloges étaient légitimes, qu'en illustrant aujourd'hui l'oeuvre

elle-même. Peut-être notre copie suffira-t-elle à donner une idée du

modèle.

_M. Couture.--Un Ménestrel._--Le bachelier de la gaie science, du

_gentil savoir_, est assis sur une pierre, les jambes à demi croisées;

deux belles jeunes filles l'écoutent, le sourire sur les lèvres et dans

les yeux; et des enfants, petits pâtres quelque peu déguenillés, se

pressent autour du maestro, qui leur déduit les _leys d'amors_ ou _flors

du guay saber._

Chacun s'est arrêté devant ce tableau, d'une belle couleur et d'une

touche vigoureuse; chacun a loué la vérité gracieuse des figures et des

poses, l'originalité charmante des diverses physionomies. Cependant la

toile de M. Couture n'est pas irréprochable, il s'en faut de beaucoup.

La tête du ménestrel rappelle celle de l'enfant prodigue, et peut-être,

par cela même, convient-elle assez peu sur les épaules d'un troubadour.

Un défaut plus grave dépare surtout le tableau de M. Couture: ses

figures semblent poser isolément, comme elles faisaient dans l'atelier,

elles regardent le spectateur plutôt qu'elles ne se regardent entre

elles, et paraissent chacune exclusivement occupée de son sourire

particulier, de son expression individuelle. Nous épargnons à M. Couture

quelques autres critiques de détail que lui ont déjà faites plusieurs

feuilletons. Au total, ce tableau, qui est évidemment l'oeuvre d'un

jeune homme, et ressemble beaucoup à une ébauche, annonce cependant des

qualités solides et un talent remarquable, et nous ne doutons pas que M.

Couture ne tienne un des premiers rangs aux future expositions.

_M. Dantan aîné.--Petit modèle de sa grande statue de

Duquesne._-L'uniforme d'un amiral n'est pas beaucoup plus favorable à la

statuaire que celui d'un adjoint au maire ou d'un officier de santé M.

Dantan a su néanmoins tirer parti de ces vêtements peu pittoresques; la

pose de Duquesne est belle et fière, sans rodomontade ni crânerie: pour

peu que l'amiral voulût quitter son habit d'ordonnance et ses oripeaux

officiels, il pourrait bien faire une statue héroïque. Le modèle est

d'ailleurs exécuté dans de si petites proportions, qu'on ne saurait,

sans témérité, en rien conclure entre la statue colossale qui décore une

des places de Dieppe.

[Illustration: Translation de la sainte case de la Vierge, par Devéria.]

Nous ne voulons point terminer notre revue du Salon de 1843, sans dire

quelques mots au moins de plusieurs tableaux remarquables dont nous

n'avons pas encore parlé, et que nous regrettons surtout de ne pouvoir

illustrer. Il entre aussi dans notre pensée de réparer maints oublis de

la critique et, d'autre part, d'adoucir quelques-uns de ses jugements

les plus sévères.

[Illustration: (L'Enfant et le Chien, groupe en marbre, par Maindron.)]

_M. Rodolphe Lehmann.--Vendangeuse italienne._--M. Lehmann ne s'est

peut-être pas assez défendu des réminiscences, et sa vendangeuse

rappelle un peu sa moissonneuse _Chiarruccia_. Cette simple étude

cependant vaut elle seule un grand tableau; elle révèle un pinceau des

plus vigoureux et des plus riches; la force surtout domine dans la tête

et le corsage, et la beauté lui semble subordonnée; c'est une chaude

création, que l'on dirait avoir été conçue et accomplie sous le soleil

brûlant de Naples ou de Rome. M. Rodolphe Lehmann a sans doute, comme

Léopold Robert, long-temps et mûrement étudié les maîtres italiens, et

nous ne doutons pas que sa puissante couleur et son riche dessin ne lui

assurent une place distinguée parmi nos peintres, qui pèchent si souvent

par la pâleur, la mollesse et la pauvreté des formes.

M. Poirot, dont le nom se rattache aux plus beaux travaux de

l'expédition de Morée, est au premier rang parmi les peintres qui ont eu

le courage de ne point abandonner le genre architectural. M. le

capitaine Baccuet, qui vient après lui, à distance respectueuse, nous a

donné l'Arc de Djimilah comme souvenir de l'expédition scientifique et

artistique d'Algérie M. Cassel se maintient au rang qu'il avait conquis

par son _Christ au Jardin des Oliviers_. M. Menn est un peintre de

l'école de Rubens, que Rubens ne désavouerait pas parmi ses meilleurs

élèves. _Le Cimetière arabe_, de M. Léon Vinit, était dignement placé

dans le salon carré, _Le départ de Guillaume le Conquérant_, de M.

Lebon, et le _Jean Bart_, de M. Vester, sont deux toiles remarquables.

Les charmants intérieurs de M. Couder méritent aussi une mention

particulière. Enfin, M. Penguilly-l'Haridon continue hardiment Callot

dans son spirituel dessin des _Fourberies de Scapin_: c'est à lui qu'on

peut appliquer le fameux vers:

Ille Calotanae referens deliria dextrae....

Nous avons déjà mentionné avec grands éloges les portraits de MM.

Hippolyte Flandrin, Belloc et Couture; il nous reste à parler encore de

quelques portraitistes distingués.

_M. Guignet_ a soutenu dignement la juste réputation que lui avaient

faite ses précédents portraits, et surtout celui du sculpteur Pradier.

M. Guignet ne se contente pas de donner à ses portraits une ressemblance

saisissante, incontestable lors même qu'on ne connaît pas le modèle,

mais il sait aussi heureusement disposer ses figures; il drape

élégamment le corps, et sauve autant que possible la vulgarité de nos

vêtements modernes. Chacun des portraits de M. Guignet est à lui seul

une habile et heureuse composition: le musicien a une lyre à ses pieds,

l'historien s'appuie sur un in-folio, et ces attributs allégoriques sont

si habilement dessinés, si ingénieusement peints, qu'ils semblent

relever encore et ennoblir la figure que le peintre a représentée. M.

Guignet possède en outre le secret d'accuser vigoureusement les lumières

par l'intensité de ses ombres, et de faire ainsi vivement ressortir ses

portraits; enfin l'architecture, qui forme d'habitude le fond de ses

tableaux, contribue à donner aux modèles une sorte de grandeur et de

dignité romaine; disons d'ailleurs que ces modèles se prêtent

d'ordinaire à ce genre de portrait _héroïque_. M. Guignet a sur les

autres portraitistes un grand avantage: il peint le plus souvent des

figures bien connues, aimées du publie, des artistes célèbres, des

écrivains distingués; ainsi, cette année, chacun s'arrêtait avec plaisir

devant le portrait de M. Théodose Burette, et le peintre semblait, en

vérité, fort redevable à l'historien.

_M. Guignet jeune_ s'est montré digne de son frère, et sa _Retraite des

dix mille_, surtout en l'absence de Decamps, méritait d'être comptée

parmi les belles pages d'histoire du salon.

_M. Bonne-Grâce_ a peint un des plus spirituels professeurs de la

Sorbonne, M. Gérusez. C'est encore là pour le peintre une de ces bonnes

fortunes dont nous parlions tout à l'heure à propos de M. Guignet. La

ressemblance n'est pas d'ailleurs le seul mérite de ce double portrait

(M. Gérusez y est peint avec son jeune fils); le dessin et la couleur

méritent des éloges.

_Madame Pensotti_ se recommande aussi par un excellent portrait, celui

de madame Faustin Hélie, femme du criminaliste.

_M. Rudder_ a modestement intitulé _Tête d'étude_ un des portraits les

plus simples et les plus nobles de l'exposition. M. Brian, le sculpteur,

doit aussi marquer honorablement parmi les portraitistes: ses deux

excellents bustes, surtout celui de M. E. Pelletan, valent mieux que

bien des statues colossales. Les portraits de M. Coelès valent mieux, à

notre avis, que son tableau historique.

Enfin, nous croyons devoir une mention toute spéciale à _M. Grevedon_. M

Grevedon, comme chacun sait, est un de nos lithographes les plus

distingués; ses innombrables portraits, populaires entre tous, révèlent

un talent remarquable qui lui eût, sans aucun doute, assuré une place

honorable dans la peinture, s'il n'avait préféré être le premier dans le

portrait lithographie. Cette année-ci, cependant, M. Grevedon a envoyé

au Salon deux portraits peints, entre autres celui d'une jeune et

charmante Espagnole. Il est fort surprenant que les journaux n'aient pas

daigné dire un mot d'éloge ou de blâme sur ces deux portraits, que le

nom seul de l'auteur recommandait à l'attention, je dirai même à la

bienveillance de la critique. Pour notre part, nous félicitons

sincèrement M. Grevedon de cette double tentative, qui nous semble

couronnée d'un très-beau succès.

Quelques mots sur les paysagistes.--Nous passerons à dessein sous

silence la nouvelle églogue de M. _Corot_, nous réservant de parler de

ce peintre, à propos de l'exposition du boulevard Bonne-Nouvelle, qu'il

a bien voulu honorer d'un de ses paysages.

[Illustration: Un Convoi de blessés, par Charlet.]

_M. Ed. Bertin_ peint toujours une nature grave, pensive, stoïque

jusqu'à l'affectation; il semble qu'il y ait une ostentation de

sévérité, une âpreté calculée, dans ces arbres ébranchés par la tête et

monstrueux par la base, dans ces rochers gris et volcaniques dégarnis de

plantes et de mousses, et faisant saillie à tous les coins du paysage,

comme la charpente osseuse sur un corps amaigri. La prétention se voit

sous la simplicité: c'est le manteau troué de Diogène.

[Illustration: (Un Ménestrel, par Couture.)]

Les tableaux de M. Bertin ressemblent à ces livres qu'on ne peut lire et

goûter que dans certaines dispositions de tristesse morale et de

mélancolie contemplative: c'est une campagne ascétique, et au lieu du

pâtre qui l'habite solitairement, nous y placerions plutôt saint Paul ou

saint Augustin. Il y a, par exemple, tel chapitre des _Confessions_ qui

se passerait volontiers dans ces paysages désolés du M. Bertin. _M.

Gaspard Lacroix._--Ce n'est plus la nature austère, pensive et

dépouillée de M. Ed. Bertin, ni l'aspect indécis, voilé, transparent des

paysages de _Diaz_ ou de _Nanteuil_; c'est une nature réelle, précise,

vue avec de très-bons yeux, et prise sur le fait, à ciel découvert. Les

paysages de G. Lacroix ont un aspect printanier; ils offrent une

végétation luxuriante et touffue: toutes les plantes en sont réellement

animées, sans qu'on y voie aucun des mille animaux qui peuplent les

tableaux de Breughel; mais à coup sûr on sent que d'invisibles insectes

fourmillent sous ces gazons vigoureux:

La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes.

Peut-être pourrait-on reprocher à M. Lacroix un excès de curiosité

d'artiste. Il semble qu'il soit épris du soleil et de la verdure, moins

pour la tiédeur des rayons ou la fraîcheur de l'ombre, que pour les

jolis effets de lumière, pour les contrastes heureux de jour et

d'obscurité. Le charme des détails fait oublier au peintre non-seulement

l'impression, mais encore l'harmonie de l'ensemble.

_M. H. Blanchard_ met dans toutes ses toiles un excès de propreté qui

nuit à la vérité et même à la vraisemblance; jamais ses terrains n'ont

un grain de poussière, ses rochers semblent toujours lavés, ses

feuillages toujours frais et luisants comme après une pluie de

printemps. Ce défaut est surtout sensible dans le petit paysage que M.

Blanchard a exposé cette année: les gazons y paraissent tondus et

peignés, les feuilles époussetées et soigneusement arrosées, les chèvres

et les moutons feignent de brouter cette herbe, mais en réalité ils ne

font que la lécher.

[Illustration: Statue de Duquesne, petit modèle, par Dantan aîné.]

M. Blanchard rachète d'ailleurs ce défaut, qui contrarie tant

l'impression poétique, par des qualités éminentes d'exécution, par

l'harmonie de sa couleur, le choix heureux de ses sujets et l'excellente

distribution de la lumière.--Il lui faudrait seulement un peu plus de

fantaisie.

_M. Alp. Teytaud_ mérite peut-être, après._M. Hostein_, la première

place parmi les paysagistes de cette année, moins encore parce qu'il a

déjà produit que par les promesses que semble faire son beau talent. M.

Teytaud est un paysagiste très-idéaliste; il paraît avoir fait une étude

profonde du Poussin et s'inspire sans cesse du sentiment triste et

sévère de ce maître. Ses paysages sont entièrement composés: le peintre

réunit sur une seule toile des arbres, des plantes, des eaux qu'il a

observées, étudiées dans le nord, dans le midi, dans les montagnes et

dans les plaines. Par suite de ce système, il arrive que l'artiste tente

quelquefois un mélange, une synthèse impossible.--Ce qui domine surtout

dans les toiles de M. Teytaud, c'est le sentiment du repos: ses eaux

semblent glacées, il n'y a pas un souffle d'air dans ses feuillages. «Un

paysage sans vent, disait Jean Paul, c'est une tapisserie verte clouée

sur une muraille.» Malgré toutes ces critiques, nous saluons volontiers

l'avènement de M. Teytaud, et nous espérons qu'il passera les espérances

que ses amis et ses admirateurs ont d'abord conçues vis-à-vis de ses

premières toiles.

Nous devons signaler aussi avec éloges une vallée un peu pâle et un peu

chimérique de._M. Lessieur_, et un petit paysage de _M. Gabriel

Bourret_, sous ce titre: _Vue des mares en Normandie_. Les deux toiles

se recommandent par des mérites divers, et annoncent deux artistes

distingués, dont le talent se révélera mieux encore aux prochaines

Expositions. N'oublions pas enfin un charmant tableau de M. Dounault,

_les Paysagistes en voyage_, déjà illustré par _la France littéraire_,

et donnons une mention honorable aux paysages si fins et si francs à la

fois de Léon Fleury.

La fin de Don Juan.

L'Illustration, No. 0012, 20 Mai 1843 · 第 14 / 31 题