(Suite et fin.--Voyez pages 73, 89, 105, 121, 137 et 166.)
§ VIII.--Le camaldule.
Lorsqu'on va de Subiaco à Rome, on remarque à gauche de la route une
éminence revêtue d'arbres de toute espèce, des buis, des pins, des
chênes, des mélèzes. Du milieu de cette touffe de verdure, on voit
s'élever le toit du couvent, surmonté d'un campanile qui le partage en
deux moitiés égales, et ses murs blancs percés d'une ligne de petites
fenêtres serrées au niveau de la cime des arbres. La maison, posée au
sommet d'un amas de roches, est d'un accès difficile; il n'y a point de
sentier tracé, et à chaque instant l'on est arrêté par des courants
d'une eau limpide et torrentueuse qu'entretient en ces lieux l'épaisseur
des ombrages. C'est dans cette solitude que saint Benoit vint, au
commencement du sixième siècle, se réfugier loin du monde et des
tentations. On montre encore la caverne qu'il habitait, et où il conçut
cette règle fameuse au moyen de laquelle son ordre ne tarda pas à
couvrir l'Europe.
Il était environ cinq heures du soir; on était dans les grands jours de
l'été. Deux hommes descendaient ensemble du couvent: un religieux et un
paysan d'une trentaine d'années; le camaldule en pouvait bien avoir dix
ou douze de plus que son compagnon.
«Vous dites donc, mon ami, que vous êtes envoyé par madame l'abbesse de
Sainte-Claire?
--Oui, mon père, pour vous prier de venir confesser la soeur
Sainte-Léonore qui se meurt.»
A ce nom, le moine ne put s'empêcher de tressaillir, il se remit et
reprit froidement:
«Comment se fait-il qu'on s'adresse à moi? L'aumônier du couvent est-il
malade?
--Oh! mon Dieu, non: il se porte à ravir; je lui ai encore servi la
messe aujourd'hui, car je suis à la fois jardinier et sacristain du
couvent. Mais c'est la soeur Sainte-Léonore qui vous a demandé
elle-même.
--Elle me connaît donc?
--Apparemment... Prenez garde, mon père; voici un courant plus large
que les autres. Mettez vos pieds sur les pierres, après moi; donnez-moi
la main..... là..... bon.
--Je ne sors cependant guère du couvent. Voici, je crois, la seconde
fois que cela m'arrive depuis huit ans que j'y suis entré.
--Oh! cela ne fait rien, mon père. La renommée de votre sainteté a
répandu votre nom dans tout le pays.
--Et cette pauvre soeur Sainte-Léonore, elle est donc bien mal?
--Désespérée, à ce que disent les médecins. Mais je ne saurais le
croire, puisqu'elle peut venir tous les jours dans mon jardin s'asseoir
sous les orangers, c'est-à-dire qu'on l'y apporte dans un fauteuil; mais
c'est égal, je dis que si elle était à sa fin, comme on le prétend, on
ne la sortirait pas de son lit.
--Cela dépend du genre de sa maladie. Qu'a-t-elle?
--Ah! ne me le demandez pas, mon père; je n'en sais rien, et je pense
que personne n'en sait davantage, à commencer par le docteur. C'est bien
singulier! Figurez-vous qu'elle a toujours la tête enveloppée d'un grand
voile de toile blanche qu'elle ne lève jamais, comme si la lumière lui
faisait mal aux yeux. Elle ne parle presque pas, et c'est avec une
petite voix si faible, si faible!... Enfin, moi, qui lui ai parlé
plusieurs fois, je ne l'ai pas encore vue! Je veux dire que je n'ai pas
vu son visage, en sorte que je ne saurais vous rendre compte si elle est
belle ou laide, jeune ou vieille. Pourtant, à sa voix, je la juge plutôt
jeune que vieille.
--Y a-t-il long-temps qu'elle est chez les nonnes de Sainte-Claire?
--Elle y était avant moi, et voilà... combien?... sept ans que j'y suis;
oui, sept ans, à la Saint-Martin.--Prenez garde à ce bourbier; sautez,
mon père... bien!--Je disais donc à la Saint-Martin. Soeur
Sainte-Léonore, à ce qu'on m'a conté, y était arrivée un ou deux ans
plus tôt. Elle fut amenée en grande cérémonie par l'archevêque-cardinal
de... de... j'oublie toujours ce diable de nom! (Pardon, mon père; je
n'ai pas l'habitude de jurer.) Le vieux Grégorio, mon prédécesseur, en
avait conclu que c'était quelque femme d'importance, peut-être une dame
de la cour, qui s'était convertie... Mais vous allez la voir et en
apprendre bien plus que je ne puis vous en dire, car nous voici au
couvent.
«Ma soeur, continua le jardinier, en s'adressant à la converse qui vint
les recevoir, voici le révérend fra Cristoforo que soeur Sainte-Léonore
attend avec impatience; conduisez-le, s'il vous plaît, auprès d'elle. Je
retourne à ma bêche et à mon arrosoir.»
La converse s'inclina avec les marques d'un profond respect, et
conduisit le religieux en silence. Elle lui fit traverser des salles,
des corridors, et l'introduisit dans un jardin qui n'était pas le grand
jardin de la communauté, mais un petit jardin particulier qu'on appelait
le jardin de l'abbesse. C'était un ancien préau que l'on avait
transformé en jardin; un vieux cloître à colonnes de marbre blanc
l'enfermait par les quatre côtés. Ce cloître, dégradé en plusieurs
endroits, au point que le lierre, les framboisiers et les rosiers
sauvages y croissaient librement et eussent fermé le passage à qui
aurait voulu en faire le tour, faisait ressortir, par son air de
délabrement, l'état brillant du parterre entretenu avec le soin le plus
minutieux. Les allées étaient sablées d'un sable fin et doré; les buis
des bordures étaient irréprochables; les massifs de fleurs et d'arbustes
étaient disposés avec une coquetterie dont l'art se dissimulait au
premier coup d'oeil; tout dans cette enceinte respirait le calme, le
bien-être religieux; l'on y sentait cette mélancolie vague et
tranquille, inséparable des plaisirs de la retraite, et dont le charme,
lorsqu'on l'a goûté, se fait regretter au milieu des joies turbulentes
du monde. Il semblait que le vent retint son haleine de peur de déranger
quelque chose aux aimables symétries de ce séjour. Le seul bruit qu'on y
entendît était le murmure d'un jet d'eau qui s'élançait d'une coupe de
marbre placée au centre du jardin. Autour de ce jet d'eau étaient
disposées des caisses d'orangers fleuris, à l'ombre desquels fra
Cristoforo aperçut la malade assise, immobile et voilée, telle que son
guide la lui avait dépeinte.
Il prit un siège auprès d'elle, et, après quelques paroles, la converse
les ayant laissés seuls, soeur Sainte-Léonore commença sa confession,
mais sans lever son voile, qui tombait assez bas pour lui cacher
entièrement les bras et les mains.
Lorsqu'il lui eut donné l'absolution, fra Cristoforo lui demanda:
«Est-il possible, ma soeur, que vous soyez aussi mal qu'on le dit?
--Mon père, répondit-elle, les médecins assurent que je ne passerai pas
cette nuit, et je le sens encore mieux qu'ils ne peuvent le dire.
--Et vous accomplirez sans regret ce sacrifice?
--Sans aucun regret.
--Je vous félicite, ma fille, de ces dispositions. La mort n'est, en
effet, cruelle que pour ceux qui survivent.
--Je ne laisserai personne ici-bas pour me pleurer.
--Quoi! êtes-vous absolument sans famille, sans amis?
--Absolument! Je suis indifférente et inconnue à toute la terre.
--Cependant, ma soeur, je ne sais si c'est une illusion, mais il me
semble avoir déjà entendu votre voix.
--Vraiment! dit la mourante avec un peu d'émotion, vous croyez la
reconnaître?
--Mais j'ai beau chercher dans ma mémoire, je ne puis me rappeler en
quel temps ni en quelle circonstance cette voix a frappé mon oreille.
--Vous vous trompez sans doute.
--Non!... non... je ne me trompe pas. Si vous vouliez m'aider, peut-être
je parviendrais à fixer ce souvenir confus...»
La malade, sans rien dire, tira lentement sa main droite de dessous son
voile et la posa sur ses genoux; cette main était recouverte d'un gant
noir.
«O ciel! s'écria le moine: Rachel!... Êtes-vous Rachel ou Aminé?
--J'étais Rachel, don Christoval. J'ai demandé et reçu au baptême le nom
de Léonor, parce que vous aimiez ce nom. Je suis aujourd'hui la soeur
Sainte-Léonore.
--Rachel! Léonor! O Dieu!... Laissez-moi revoir ces traits...»
Elle arrêta le bras qui touchait son voile:
«Vous ne les reverriez pas: ils sont détruits. Ma beauté d'autrefois
n'existe plus que dans votre mémoire; ne la chassons pas de ce dernier
asile. Vous avez reconnu ma voix, vous ne reconnaîtriez pas mon visage:
la lèpre l'a envahi! Don Christoval, je suis une lépreuse! Reculez-vous
un peu, de crainte de respirer l'air que je respire; car mon souffle
empoisonne et donne la mort!
--Infortunée! Quoi, l'arrêt d'en haut qui pesait sur votre famille ne
vous a pas épargnée!.... Mais par quel miracle vous retrouvé-je ici,
chrétienne, religieuse? Comment sortites-vous du souterrain où je vous
frappai de mon poignard? Que sont devenus votre père, votre oncle, votre
soeur?
--Ils ont satisfait à la justice des hommes; j'espère que Dieu aura
accepté leur supplice en expiation de leurs crimes. Les alguazils
envoyés sur la dénonciation du meunier pour fouiller notre demeure,
m'avaient également saisie; mais le tribunal me déclara innocente et me
relâcha. Qu'eussé-je fait en Espagne? Je vins en Italie; j'abjurai entre
les mains de l'archevêque d'Urbino, et c'est lui qui me fit entrer dans
ce couvent, où j'ai vécu de l'espoir d'être un jour réunie à vous dans
la vie future; car je vous aimais, don Christoval; et pourquoi le
cacher, puisque cet amour n'a rien que de pur? je vous aime encore; je
meurs en vous aimant!
--Funeste amour! il a causé tous vos malheurs.
--Que dites-vous, don Christoval? c'est lui qui m'a portée jadis à vous
délivrer; il a sauvé ma vie, la vôtre et celle de votre Léonor; c'est
par lui que je suis devenue chrétienne, et vous l'appelez funeste amour!
Heureux amour, au contraire! Vous le voyez bien, c'est encore lui qui
fait luire une consolation sur le bord de ma fosse. Mais c'est assez,
c'est trop vous parler de moi, parlons de vous; racontez-moi votre
histoire et cette de cette charmante Léonor, dont j'ai pris le nom, ne
pouvant lui prendre le bonheur qu'elle avait de vous plaire et d'unir
son sort au votre.
Don Christoval fit ce pénible récit, durant lequel il crut entendre
souvent la pauvre Rachel sangloter sous son voile.
Lorsqu'il eut terminé: «Vous avez été, lui dit-elle, tendrement chéri
de deux femmes, et le ciel vous a permis d'entrevoir le bonheur avec
celle des deux que vous aimiez. Ne vous plaignez pas; soyez sûr qu'il
est des destinées plus cruelles que la vôtre. Quant à moi, j'ai le coeur
plein de reconnaissance pour le moment de joie que Dieu me permet de
goûter avant de quitter la terre; je n'espérais pas tant.
--Écoutez, Léonor, car je veux désormais ne vous donner que ce nom: ce
moment peut se prolonger au-delà de cet entretien. Après tant de
malheurs, le ciel veut peut-être nous accorder la douceur de les pleurer
ensemble. Votre maladie n'est point incurable, ou, si elle l'est, on
saura reculer la catastrophe qui doit la terminer. Ni vos liens ni les
miens ne sont indissolubles: je vais me jeter aux genoux du Saint-Père
et lui demander notre liberté. Je dois avoir encore en Espagne des amis
puissants; je les ferai intervenir. Vous viendrez avec moi; je serai
votre frère et vous serez ma soeur; je vous soignerai, je vous guérirai
peut-être....»
En cet endroit, don Christoval fut interrompu par le tintement d'une
clochette. Il se retourna et vit marcher dans le croître un prêtre en
surplis portant une espèce de petite cassette en vermeil. Il était
précédé de deux enfants de choeur dont l'un sonnait cette clochette à
intervalles égaux: l'autre portait une lanterne allumée au bout d'un
long bâton.
«Adieu, dit la soeur Sainte-Léonore, je vais recevoir l'extrême-onction;
adieu, Christoval; mais nous nous reverrons.... Voulez-vous me serrer la
main? il n'y a pas de danger.»
Don Christoval saisit en pleurant cette main, et s'efforçait de
l'approcher de ses lèvres; mais la malade la retira brusquement avec un
mouvement d'effroi. «Merci, dit-elle, merci, mon ami, je suis déjà
heureuse, et bientôt je le serai encore plus.»
La soeur converse s'était rapprochée avec deux hommes dont l'un était le
jardinier qui avait emmené don Christoval. Ils enlevèrent avec
précaution le fauteuil de la malade, et rejoignirent le petit cortège
arrêté sous le cloître pour les attendre. Rachel, sur les épaules de ses
porteurs, se retourna à demi: «Priez pour moi,» dit-elle à don
Christoval, tombé à genoux sur la place que venait de quitter la
mourante. Il demeura quelques secondes abîmé dans sa douleur, et
lorsqu'il revint à lui et put regarder, tout avait disparu.
Fra Cristoforo se releva, et, son capuchon rabattu sur les yeux, il
traversa de nouveau le couvent de Sainte-Claire et reprit tout seul le
chemin des camaldules.
F. G.