Courrier de Paris.
On a beau vivre dans ce pays prodigieux qui s'appelle Paris, être en
quelque sorte le fils de la maison, à tout moment on y trouve des
surprises; on y fait des découvertes comme si l'on débarquait
fraîchement de Limoges avec l'innocence de M. de Pourceaugnac. Je ne
parle pas seulement des étonnements réservés aux différentes nations,
aux peuplades diverses qui composent l'univers parisien, quand par
hasard elles se visitent et voyagent les unes chez les autres. Il existe
à Paris des espèces qui, ne s'étant jamais vues, tombent dans une extase
réciproque en se rencontrant, et se regardent avec, de grands yeux
ouverts et stupéfaits. Prenez un _lion_ sorti de quelque élégante
tanière de la rue Saint-Georges, un lion complètement enharnaché: pattes
vernies, fourrure flottante et à larges basques, face velue, crinière à
tout vent, mâchoire armée d'un cigare, griffes jaune paille; faites
passer le magnifique animal dans la rue de Charonne ou sur la place
Maubert, on se mettra aux fenêtres et sur les portes, et les petits
enfants regarderont les mères d'un air moitié riant, moitié voisin des
pleurs. Qu'un philosophe du quartier Mouffetard, en costume de
l'endroit, se trouve à son tour égaré au boulevard des Italiens, il y
fera sensation. Qu'est-ce? dira-t-on; comment appelez-vous cela? d'où
cela sort-il? Les femmes Chaussée-d'Antin pur sang hâteront le pas
effrayées à l'aspect de cette race inconnue, et les hommes se
proposeront de consulter, en rentrant au logis, leur dictionnaire
d'histoire naturelle.
Rien de plus simple et de plus facile à expliquer: Paris passe pour une
ville unie et compacte, eh bien! point du tout: Paris est un monde
divisé par des espaces immenses: les habitudes, le travail, les moeurs
variant par couches d'habitants et par quartiers, font de Paris une
sorte de vaste continent où le nord ne ressemble pas au midi, où
l'orient ignore l'occident. Telles parties de la ville sont aussi
étrangères l'une à l'autre que si elles étaient Tobolsk et Cadix;
celle-là est pour celle-ci une terre perdue, une île inabordable. Un
naturel de la rue de la Paix se décidera plus difficilement à
entreprendre un voyage à la Montagne Sainte-Geneviève, qu'une ascension
au Mont-Blanc. Il y a des Parisiens qui ont traversé tous les ponts du
monde, excepté le pont de la Cité; il y en a qui courent à toutes les
extrémités de l'Europe, et que vous ne décideriez pas à sortir un matin
de leurs pantoufles et de leur robe de chambre, pour aller à Vaugirard
ou à l'Estrapade, le jour où ils ont ce courage, vous jugez qu'en effet
ils voyagent en pays de découvertes; et peu s'en faut qu'ils ne se
prennent pour des Vasco de Gama et des Christophe Colomb.
Mais à quoi bon aller au-delà des ponts et faire invasion dans les
régions parisiennes reculées et mystérieuses? Paris vous en dispense; il
vous fait des surprises sous vos yeux même, à votre porte, chaque jour
amène quelque changement ou quelque métamorphose; le soir on se couche
avec un magnifique et bruyant café en perspective; le lendemain on met
le nez à la fenêtre, et le joyeux bazar a fait place à un lugubre
magasin de deuil. Voici un boulevard montueux et malaisé; attendez, il
s'aplanit comme un parquet, et vous y marchez de plain-pied. Êtes-vous
resté huit jours sans passer dans la rue voisine, vous la trouvez
démolie; huit jours après elle est reconstruite. Les plus grands
prodiges à Paris se font par le plâtre et la pierre de taille; on y sème
du moellon, et de tous côtés il pousse des maisons et des rues. On bâtit
sous vos pieds, on bâtit sur votre tête; la ville ressemble à une
plâtrière, à un four à chaux, à un atelier de maçonnerie.--Il est
certain, pour peu que cette pousse effroyable de maisons continue et
s'étende, que les entrepreneurs de bâtiments seront obligés d'inventer
une machine à bâtir des locataires.
Une des plus étonnantes conquêtes de la truelle, c'est assurément cette
rue audacieuse qui va relier l'église Saint-Eustache à la place Royale.
Le champ de bataille était vaste et difficile à parcourir; eh bien! déjà
la formidable rue a fait d'immenses brèches dans les flancs des
quartiers Saint-Martin et Saint-Denis, qui lui opposaient les épais
bataillons de leurs carrefours étroits et boueux et de leurs noires
maisons. Du côté du Marais, la rue nouvelle s'étend orgueilleusement sur
deux lignes parallèles, et l'oeil commence à se perdre dans les
profondeurs de son horizon; vers le marché Saint-Denis, des masures en
débris, des murs pantelants annoncent, par leur aspect délabré,
l'approche de la rue conquérante qui se fait passage à travers les
décombres et les ruines; mais elle n'abat que pour relever: elle ne
détruit que pour reconstruire avec magnificence. Avant un an, au lieu de
ces baraques malsaines et de ces ruelles hideuses, la rue Rambuteau, se
rejoignant par ses deux extrémités, facilitera les communications,
adoucira la distance, jettera l'air et le jour dans ces quartiers
populeux et sombres, et étalera, non sans coquetterie, la double haie de
ses blanches maisons. Cette fois, je l'avoue, on doit de la
reconnaissance à la pierre de taille; le maçon, en cette occasion, joue,
sans le savoir, un rôle de philosophe et de médecin: il rapproche, il
civilise, il assainit. Mais suivez-le ailleurs, vers quelque autre point
de la ville: il détruit ici ce qu'il faisait là-bas, interceptant la
respiration et le jour par de monstrueuses montagnes de pierre et de
plâtre, et enlevant chaque matin, à la ville, quelques derniers espaces
d'air libre et de perspective. Si bien qu'un moment viendra où Paris,
n'ayant plus une échappée de terre ni de ciel pour y reposer sa vue par
hasard, vivra resserré et étouffé entre deux maisons à six étages.
Sur le boulevard Poissonnière, un vaste jardin, au fond un magnifique
hôtel, résistaient depuis long-temps à cette invasion, et semblaient se
moquer des entrepreneurs et des architectes à tant la toise. C'était le
jardin de M. Rougemont de Lowenberg. Les passants le regardaient avec
envie, ou plutôt avec une sorte de vénération, le voyant intact et
incorruptible dans un siècle où les hôtels de grande origine, les Biron,
les Richelieu, ne se font pas scrupule de se vendre à beaux deniers
comptants, et de se convertir en boutiques. On admirait, à travers les
grilles dorées, l'immuable persévérance de ces allées régulières, de ces
gazons tondus suivant la mode ancienne, de ces arhres coiffés au goût du
vieux jardin français. L'hôtel de M. Rougemont de Lowenberg, avec ce
parterre pour avant-garde, ressemblait à ces bastions imprenables qui
tiennent bon quand toute la ville est rendue et que le reste de la
citadelle a capitulé. N'était-ce pas d'ailleurs un passe-temps original,
une véritable vanité de millionnaire et de banquier, que d'abandonner
négligemment, en plein air, ce terrain inutile, tandis que tout à côté
chaque morceau se vendait au poids de l'or? Pendant plus de vingt ans,
M. Rougemont de Lowenberg a laissé ainsi deux ou trois millions se
dessécher au soleil. Il n'a fallu rien moins que la mort pour mettre à
la raison ce jardin entêté. Les héritiers de M. Rougemont ne l'ont pas
encouragé dans une plus longue résistance; et, ma foi, ne se trouvant
plus appuyé sur la vertu de ses maîtres, il s'est laissé aller au
penchant et aux vices du siècle; deux déesses toutes-puissantes et
singulièrement adorées de ce temps-ci, la spéculation et la boutique,
viennent de mettre le pied dans les allées vaincues et soumises, foulant
et déracinant la pelouse, abattant les têtes vénérables de quelques
arbres centenaires. L'hôtel est mort du même coup qui a détruit le
jardin; maintenant ce n'est plus que confusion et ruines De cette
cendre, il ne renaîtra pas un phénix, à coup sur, mais un magasin de
draps, un épicier, un restaurateur, un bottier, un marchand de
comestibles: l'utile à la place de l'agréable, si proche parent de
l'inutile.
Puisque nous flânons sur les boulevards et à travers les rues, en
véritable badaud de Paris, parlons un peu des trottoirs; s'occuper des
trottoirs pour les trottoirs eux-mêmes, le plaisir ne serait pas grand.
Que vous importe ces petits sentiers étroits, revêtus de grès ou
d'asphalte, qui côtoient, d'un air monotone, le flanc des boutiques et
des maisons? La matière est dure, et les fleurs de l'esprit y
pousseraient difficilement. Mais une circonstance particulière rehausse
le trottoir et lui donne une importance accidentelle: M. le préfet de
police a daigné récemment jeter les yeux sur lui,--y trouvant, ce
jour-là, un grand désordre et une grande anarchie, le prévoyant
magistrat vient d'expédier au peuple des trottoirs une charte à leur
usage: cette charte n'est pas octroyée; elle ne procède point par ordre
et sous forme de droit souverain; figurez-vous une charte bénévole qui
conseille et ne dit pas: Je veux! Or, ce qu'elle conseille, le voici:
Prenez toujours la droite du trottoir! On devine le résultat de ce
système bien simple et à la portée de toutes les jambes: les passants
allant et venant chacun par sa droite, la foule ne se ruera plus dans ce
pêle-mêle inextricable où elle égarait ses bras, ses pieds et ses têtes,
se coudoyant, se poussant, se renversant, se heurtant nez contre nez, et
enfin, comme dit Oedipe,
Se disputant du pas le frivole avantage.
La foule se diviserait en deux flots distincts, l'un descendant, l'autre
montant, sans mélange de flots mutinés et contraires, et chacun d'eux,
d'un mouvement calme et uniforme, arriverait tranquillement à son
embouchure, et se jetterait dans son bras de mer, sans rencontre
fâcheuse. Voilà la grande harmonie que rêve M. le préfet de police. Je
vous demande bien pardon, monsieur le préfet, mais vous faites là une
entreprise plus difficile à exécuter que le dessèchement de l'Océan. Vos
intentions sont louables, on ne saurait le nier: vous voulez que tout le
monde ait place au trottoir; vous proclamez l'égalité des Parisiens
devant le trottoir; vous entendez que ceux-ci ne soient pas obligés d'en
descendre pour faire place à ceux-là: sans compter les chocs violents,
les yeux éborgnés, les chapeaux renversés, les pieds écrasés, les côtes
meurtries, les glissades et les culbutes sur le pavé, quelquefois sous
les roues, grotesques ou tristes accidents ordinaires à la multitude
indisciplinée des grandes villes; telle est, dis-je, le tohu-bohu
périlleux que vous avez l'honnêteté de vouloir réglementer. Votre
illusion est respectable, ô édile philanthrope! mais que vous connaissez
peu le peuple auquel vous avez affaire! Si vous étiez Anglais, soit: si
vous étiez Allemand, encore mieux; si même il s'agissait de l'Auvergnat,
du Périgourdin, du Franc-Comtois, on pourrait s'entendre; mais obliger
Paris de marcher toujours à droite! allons donc! vous n'y pensez point!
A moins d'attacher à chaque passant quatre gendarmes de service, vous
n'y parviendrez pas. Paris est la ville du monde qui obéit le plus au
hasard et à la fantaisie: à droite aujourd'hui, à gauche demain, tel est
son tempérament, telle est sa vie; et puis le lendemain, au beau milieu
de la chaussée! A défaut de ses trottoirs, son histoire politique et
morale est là pour le prouver. Vous ne le corrigerez pas plus de ses
caprices, qu'on ne corrige un charmant enfant gâté. Paris préfère cent
fois, au risque de se démettre une jambe ou un bras, le désordre de ses
rues, à l'ordre régulièrement monotone que vous lui proposez. Paris se
croirait en procession avec vous, allant par bandes solennelles à un
enterrement, et il en mourrait d'ennui et de chagrin. Pour quelques
coups de coude de plus ou de moins, votre charte-trottoirs ôterait à
Paris son allure vive et hasardeuse, son air leste et cavalier: il ne
s'écraserait plus le bout des pieds, mais il se marcherait sur les
talons. Qu'il aille donc, le chapeau légèrement incliné, le nez au vent,
l'oeil mutin, le pied leste et fantasque, regardant les hommes face à
face et avisant les jolies femmes sous le nez, qu'il aille et qu'il
trotte comme Dieu l'a fait!
L'affaire des trottoirs et de M. le préfet de police est le fait le plus
grave et le plus intéressant de la semaine. On peut lui opposer
cependant la discussion sur la loi des sucres; ces deux événements ont
offert plus d'une analogie. La confusion du trottoir s'est reproduite au
parlement; la gauche, la droite et le centre, ont marché pêle-mêle et
d'un pied confus. Le sucre indigène et le sucre colonial allaient et
venaient, celui-ci poussant celui-là, et réciproquement. Plus d'un
orateur a brisé l'un, taillé l'autre, et de tous côtés, d'ici et de là,
du milieu et des extrémités, on s'est jeté les morceaux à la tête.
Cette grande bataille à coups de canne, mêlée de betterave, ne pouvait
manquer de faire tort aux derniers moments du Salon de 1843. La
curiosité publique, tout entière absorbée dans ce duel à mort de sucre à
sucre, s'est montrée très-froide et très-peu empressée à donner
l'extrême-onction à nos sculpteurs et à nos peintres: le Louvre a fermé
ses portes et le Salon a rendu le dernier soupir en présence d'un petit
nombre de témoins; personne ne paraissait regretter bien vivement le
défunt, et nul oeil n'a versé des larmes. Que voulez-vous? le Salon
vivait depuis deux mois; quelqu'un ou quelque chose qui vit deux mois à
Paris, court le risque de mourir abandonné; d'abord on est plein
d'ardeur et d'enthousiasme: la ville, curieuse et impatiente, se
précipite, c'est à qui arrivera le premier; elle pourrait jouir de la
merveille paisiblement, et chacun à son tour, mais le beau plaisir!
Assiéger les portes, forcer les consignes, s'entasser sur l'escalier,
s'engouffrer dans les salles au risque d'y mourir, voilà le vrai
bonheur! La nouveauté, et non l'opinion, est la reine du monde. Le Salon
de 1843 a eu cette destinée: à sa naissance, peu s'en est fallu que la
foule ne l'étouffât dans ses embrassements; il a disparu l'autre jour au
milieu de l'indifférence universelle; parlez-lui maintenant du _Peintre_
de Meissonnier, ou du _Tintoret_ de Louis Cogniet. Paris ne saura plus
ce que vous voulez lui dire, et sifflera un air.
Si le Salon du Louvre est fermé, il vous reste le Louvre des victimes.
Le bazar Bonne-Nouvelle a ouvert charitablement ses portes aux toiles et
aux cadres frappés d'ostracisme par le jury d'examen. Charitablement est
le mot, et vraiment ces proscrits ne méritent pas autre chose que la
charité. On a dit que M. Bertin et autres académiciens, membres du jury
prescripteur, avaient fait de leurs propres mains les peintures exposées
au bazar, pour prouver leur justice et se donner une excuse sans
réplique; pour moi, je serais tenté de le croire; malheureusement
l'Exposition du Louvre m'a enlevé la douceur de cette opinion.
Voyez-vous, là-bas, ces nez, ces jambes et ces bras? c'est à faire peur
aux petits enfants; et quelle couleur! quel dessin! quelle composition!
quel style! Le jury est pris en flagrant délit; s'il a chassé des
borgnes et des manchots, il a évidemment admis plus d'un aveugle et plus
d'un cul-de-jatte. Donc, les manchots et les borgnes ont raison de se
plaindre et de réclamer leur droit de cité. Pourquoi ces caresses d'une
part et de l'autre ces soufflets?
Après tout, cette question du jury est une question inextricable;
retournez l'institution sous toutes ses faces, chaque année elle
excitera les mêmes griefs et les mêmes ressentiments. Où trouver un
tribunal impeccable et qui ne blesse personne? Vous le choisiriez parmi
les anges, parmi les dieux, vous lui donneriez pour présidents la sage
Minerve elle-même et Thémis à l'inflexible, balance, Apollon et le
choeur des Muses (style classique), qu'Apollon, Thémis et Minerve
auraient fort à faire. Un les traiterait certainement d'ignorants, de
cuistres et d'académiciens. Quoi qu'on fasse, il y aura tous les ans à
la porte du Louvre, et après la bataille d'un jury quelconque, des
centaines de tableaux ou de statues étendus à terre et jetant les hauts
cris: malheureux soldats cruellement blessés dans leur amour-propre et
faisant entendre le long gémissement de cette blessure douloureuse. Vous
en concluez qu'il faut supprimer toute espèce de contrôle et que tout
jury est bon à décapiter; et vous demandez une exposition universelle au
nom de la liberté de l'art; soit! élevez votre musée sur la place Louis
XV ou sur le carré Marigny, mais ayez soin de mettre cette inscription
au frontispice: _Supplément à l'Exposition des Produits de l'Industrie
française._
Le Salon étant enterré, Paris aura besoin de quelque autre distraction
et de quelques menus plaisirs, mais Paris en manque-t-il jamais? Il a
beau les dévorer par douzaines, avec un incroyable appétit, ceux-ci
disparaissent, ceux-là les remplacent. Ainsi l'ogre parisien, cet ogre
insatiable, ne risque jamais de mourir de faim.
L'Académie royale de Musique prépare, pour la collation de sa
seigneurie, une friandise en trois actes, assaisonnée de force
entrechats. Mademoiselle Carlotta Grisi se charge de l'accommodement. Ce
délicat ballet a pour titre _la Péri._ Tout l'Opéra y voltigera; on
parle avec admiration d'un pas d'abeilles. Mille récits merveilleux
courent et bourdonnent à sa louange. Les plus jolies danseuses sortiront
ce jour-là de leur ruche et exécuteront des pas doux comme le miel. Mais
gare aux frelons!
A qui se fier? Nous pleurions l'autre jour Lucile Grahn de tout notre
coeur, lui tressant les plus charmantes couronnes de roses et de cyprès,
et voilà que Lucile Grahn ressuscite; elle a fait une chute de cheval,
pas davantage! Après cette chute, la sylphide s'est relevée plus légère
et plus rapide. On écrit donc aussi des _puffs_ datés de
Saint-Pétersbourg. Enfin Lucile Grahn se porte à ravir; elle aura
l'agrément de lire son oraison funèbre en parfaite santé. Et Dieu en
soit loué! Réjouissez-vous, sylphides! quittez vos habits de deuil,
battez des ailes, et courez sur la verdure et sur la rosée, en bandes
joyeuses! Lucile Grahn, votre soeur, en est quitte pour une entorse et
une égratignure!
Horticulture.
EXPOSITION DES PRODUITS DE L'HORTICULTURE A L'ORANGERIE DE LA CHAMBRE
DES PAIRS.
[Illustration: Rosiers, Pivoines, Uncidiums, Iris, Oreiller d'Ours de
MM. Cels, Chauvière, Paillet, Margotin, Durand, etc.--Vases en terre
cuite de M. Pollet.]
L'horticulture, en France, a subi de bien nombreuses révolutions; son
histoire, si quelqu'un s'avisait de l'écrire, aurait, comme toutes les
histoires, ses rapports intimes avec les moeurs publiques et les
événements publics. Sans remonter plus loin que le grand siècle, le goût
de nos jardins de cette époque a été universel. Tandis que la perruque à
la Louis XIV faisait le tour du monde, il n'y avait pas de grand
seigneur en Europe qui ne voulût avoir un jardin dit fiançais, avec ses
longues ligne» droites, ses ifs bizarrement façonnés, ses lugubres
compartiments de buis, et le fatras mythologique de ses statues: c'était
la mode. Puis sont venus les jardins à la chinoise, adoptés
d'enthousiasme en France sous le nom de jardins anglais, remplacés
aujourd'hui par les jardins paysagers, dont les types les plus beaux
sont en Bavière. Un chapitre à part sur les vicissitudes de nos jardins
publics offrirait un bon nombre d'anecdotes plus ou moins piquantes: par
exemple, peu de personnes savent, en France, que Robespierre a dessiné
de sa main et fait exécuter sous ses yeux les deux parterres renfermés
dans les massifs des Tuileries. Les sièges de marbre qu'il y fit placer
sont aussi construits sur ses dessins. A les considérer sous le point de
vue allégorique, ces sièges, placés là par un homme qui ne devait pas
s'y asseoir, sont un emblème assez triste de son destin politique. Paris
a vu dans ces parterres, sans y donner une bien grande attention,
briller les premières tulipes de collection dont la culture fut importée
en France par M. Tripet, durant la réunion momentanée de la Hollande à
l'empire français. La paix a favorisé le développement du goût de
l'horticulture, devenu de nos jours le délassement de prédilection d'un
grand nombre d'hommes éclairés, pris dans toutes les classes de la
hiérarchie sociale. De ce goût universel pour les fleurs et leur culture
sont nées les sociétés d'horticulture. Elles conservent chez chaque
peuple leur caractère national: les Français y cherchent du plaisir, les
Anglais du profit; les Belges, demi-Anglais, demi-Français, y cherchent
plaisir et profit. Essayons d'esquisser l'historique de cette gracieuse
institution.
L'antiquité païenne avait ouvert la voie: Flore et ses fêtes résumaient
tout ce que les cérémonies païennes avaient de grâce et de poésie,
jusqu'à ce que Rome dissolue eût souillé ce culte, comme tout le reste,
de ses débauches monstrueuses.
Au moyen âge, la chevalerie, malgré ses formes galantes, versait trop de
sang pour donner aux fleurs beaucoup d'attention; çà et là, quelques
moines élevaient dans les jardins des cloîtres un petit nombre de fleurs
vulgaires: autour des châteaux, la place du parterre était envahie par
les fossés et les fortifications. Les républiques municipales d'Italie,
malgré les troubles de leur existence orageuse, créèrent les premiers
jardins consacrés à l'étude de la botanique; celui de l'Université de
Padoue est du quinzième siècle, il passe pour le plus ancien de
l'Europe. Ce fait bien constaté fait présumer un degré de lumières que
confirme le goût des arts alors si répandu en Italie. Les châteaux
italiens eurent sans doute des parterres ornés long-temps avant qu'il
fût question de rien de semblable ailleurs en Europe. Toutefois aucun
monument de cette époque ne donne lieu de croire que les amis de
l'horticulture en Italie aient eu alors la pensée de s'assembler pour
s'éclairer mutuellement, pour jouir en commun des dons les plus gracieux
de la nature.
[Illustration: Pelargonium Zampa, ou Carlianium.]
[Illustration: Fruits et Légumes conserves de Jamin, etc.--Citrons et
Oranges de l'orangerie de Montgeron.--Tulipes de Tripet.]
C'est en Belgique, sous un ciel souvent brumeux, où la rareté des beaux
jours est proverbiale à bien plus juste titre encore que sous le climat
de Paris, c'est à Bruxelles que, vers la lin des troubles du seizième
siècle, quand les Pays-Bas se reposèrent d'une lutte longue et sanglante
sous l'autorité paternelle de la maison d'Autriche, que se fonda la
première société d'horticulture, sous le nom de Confrérie de
Sainte-Dorothée. Cette confrérie brillait d'un grand éclat vers le
milieu du siècle suivant; ses statuts, révisés en 1660, constatent son
antiquité déjà plus que séculaire à cette époque. On voit figurer sur la
liste des confrères des noms de jardiniers de profession, pêle-mêle avec
des noms d'artistes, de magistrats, de grands seigneurs et de princes.
La confrérie de Sainte-Dorothée se soutint, chose bien digne de
remarque, jusqu'après l'invasion française; le registre porte des noms
de confrères admis pendant l'année 1794, date significative qui en dit
beaucoup sur les moeurs et le caractère du peuple belge. Emportée enfin
par le torrent révolutionnaire, la confrérie, détruite en apparence,
conserva toujours un reste d'existence cachée; quelques anciens
confrères se voyaient, se concertaient, s'occupaient en commun de la
culture des fleurs, aspirant au moment de rétablir leur confrérie. Ce
moment se fit long-temps attendre. Sous l'Empire on avait trop d'autres
choses à faire; enfin, sous la domination hollandaise, en 1822, ce qui
restait de l'ancien noyau de l'antique confrérie de Sainte-Dorothée se
reconstitua, sous le titre de Société de Flore, sur de larges bases;
c'est aujourd'hui l'une des sociétés d'horticulture les plus
Florissantes de la Belgique, où ses réunions sont très-nombreuses; les
serres qu'elle a fait construire sont citées parmi les plus belles de
l'Europe. Cet exposé rapide était dû, comme un hommage, à la première
réunion d'hommes ayant pour but de propager le goût et la culture des
fleurs. Nos lecteurs voudront probablement savoir pourquoi la confrérie
des Amis de l'Horticulture en Belgique s'était placée sous l'invocation
de sainte Dorothée; nous satisferons leur juste curiosité à cet égard.
La légende de sainte Dorothée rapporte que, dans une de ses visions, un
ange lui présenta une corbeille pleine de fleurs dont chacune était un
symbole; l'ange et sa corbeille figurent d'obligation sur toutes les
représentations de sainte Dorothée. Telle est la tradition qui faisait
considérer cette sainte comme la patronne de tous ceux qui s'occupaient
en Belgique de la culture des fleurs. Le jour de sa fête, l'église était
parée des plus belles fleurs que chacun s'empressait d'y apporter; ce
furent les premières exhibitions publiques de fleurs, empreintes, selon
l'esprit du temps, d'un caractère religieux.
En France, les jardiniers ont adopté saint Fiacre pour patron. Ce saint
vivait dans un temps ou, le sacerdoce n'étant point un état, tous ceux
qui appartenaient à l'Église et n'avaient point de patrimoine prenaient
honnêtement un métier pour vivre. Saint Fiacre occupait dans l'Église le
rang de diacre; il était en outre jardinier de profession: le patronage
des jardiniers lui revenait de droit, au même titre que celui des
cordonniers à saint Crépin, et celui des voleurs au bon larron.
Deux paroisses, de Paris, Sainte-Marguerite faubourg Saint-Antoine, et
Saint-Médard faubourg Saint-Marceau célèbrent encore tous les ans avec
pompe, le .30 du mois d'août, la fête de saint Fiacre; les plus belles
fleurs et les plus beaux fruits de la saison y sont présentés à
l'offrande par de jeunes jardinières, vêtues de blanc, en présence de
toute la population jardinière du 8e et du 11e arrondissement.
[Illustration: Exposition des produits de l'Horticulture à l'Orangerie
de la Chambre des Pairs.]
Dans le Midi, la corporation des jardiniers s'est placée sous
l'invocation de sainte Madeleine. Nous n'avons pu découvrir quel rapport
les fleurs et le jardinage pouvaient avoir avec la légende de cette
sainte.
En France, les sociétés d'horticulture ont peu de passé; la Société
royale d'Horticulture de Paris est une des plus anciennes, sinon la plus
ancienne de France: sa fondation ne remonte qu'à l'année 1827. Elle
compte parmi ses membres les hommes les plus haut placés dans
l'aristocratie de naissance et d'argent. Le nombre de ses membres est
illimité; chacun d'eux paie une rétribution annuelle de 20 fr. Un
nouveau règlement tend à rendre à l'avenir les choix plus sévères qu'ils
ne l'ont été par le passé. La concorde et l'harmonie, nous regrettons de
le dire, n'ont pas toujours régné au sein de la Société royale
d'Horticulture de Paris. Un grand nombre d'horticulteurs de profession
ont formé, sous le nom de Cercle des Conférences horticoles de la Seine,
une société séparée, qui n'admet dans son sein que des horticulteurs. La
première exposition du Cercle des Conférences horticoles a eu lieu au
mois de septembre de l'année dernière dans l'orangerie des Tuileries,
qu'elle remplissait en entier. Cette exposition offrait un caractère
tout spécial d'utilité jointe à l'agrément; jamais Paris n'avait vu des
fruits aussi variés, aussi parfaits que ceux qui s'y trouvaient offerts
à l'admiration des amateurs. Un millionnaire, qui nous avait prié de l'y
conduire (ce n'était point un Anglais), ne comprenait pas que, sa bourse
à la main, il ne lui fût pas permis de mordre, pour son argent, dans ces
belles poires, dont jamais il n'avait vu ni rêvé les pareilles: il les
aurait payées 20 fr., 40 fr. la pièce; mais elles n'étaient point à
vendre, malheureusement, ce qu'il ne pouvait réussir à se persuader, au
grand amusement des exposants.
La Société d'Horticulture de Rouen date de la même époque que celle de
Paris; c'est une des mieux organisées de France. Nous avons vu à Rouen,
en septembre 1838, une exposition de fleurs par les soins de cette
Société; _seize mille fleurs de dahlia_ figuraient à cette exposition.
Deux pyramides, hautes chacune de quatre mètres, avaient été formées
avec les plus belles de ces fleurs; chacune en contenait _douze cents_,
toutes différentes les unes des autres. Rien de plus riche, de plus
féerique, de plus éblouissant que ces pyramides vues à la lueur d'une
profusion de becs de gaz. L'une des deux pyramides était dédiée aux
sociétés françaises d'horticulture, l'autre aux sociétés étrangères. Au
nombre des amateurs les plus distingués dont s'honore la Société
d'Horticulture de Rouen, nous nous plaisons à citer monseigneur
l'archevêque de cette ville; la collection de plantes rares de ce digne
prélat est une des plus remarquables de France.
[Illustration: (Brassia Cawini.)]
Lille, Caen, Orléans. Angers, Nantes et presque toutes nos grandes
villes ont des sociétés d'horticulture; d'autres, comme Lyon, ont
seulement une société d'agriculture, dont une section s'occupe
spécialement d'horticulture Enfin, des villes du cinquième ordre, comme
Meaux, et de toutes petites villes, comme Meulan, ont des société?
d'horticulture dont les travaux et les succès rivalisent avec ceux des
sociétés établies dans les grandes cités.
En Angleterre, les sociétés d'horticulture sont tellement multipliées,
qu'on ne pourrait s'expliquer leur existence si l'on ne savait qu'elles
sont presque toutes des spéculations; sur quoi ne spécule-t-on pas en
Angleterre? Le nombre des sociétés d'horticulture était en 1838 de cent
trente; il est aujourd'hui de plus de deux cents; chacune de ces
sociétés a son exposition annuelle. Mais ce n'est pas tout beaucoup de
particuliers possédant un local convenable ouvrent, à différentes
époques de l'année, des expositions de fleurs ou le public est admis en
payant, et en payant fort cher: les exposants paient aussi pour le droit
d'apporter leurs collections de fleurs. A York, la société philosophique
du Yorkshire avant ouvert le local de ses séances à une exposition de
fleurs, avait fixé le prix d'entrée à 1 fr. 25 c. de quatre à six heures
de l'après-midi, et à 2 fr. 50 c. de midi à quatre heures, afin d'offrir
aux gens _comme il faut_ l'attrait d'une société moins mêlée. Chacun des
exposants qui apportaient des dahlias et d'autres plantes, payait 9 fr.
50 c., celui qui n'apportait que des dahlias au nombre de quarante-huit
et au-dessous, payait 6 fr. 25 c: enfin, la taxe de celui qui n'exposait
que des fleurs autres que des dahlias, était de 2 fr. 50 c. seulement
Nous citons ces chiffres pour donner une idée de ce que les expositions
de fleurs peuvent faire circuler d'argent dans un pays où, comme le
faisait remarquer dernièrement un journal, le voyageur allant de ville
en ville pourrait trouver une exposition de fleurs à visiter pour chaque
jour de l'année.
Des sommes importantes sont distribuées tous les ans en prix et
encouragements divers aux différentes branches de l'horticulture; ces
prix ne sont pas toujours disputés avec toute la loyauté possible. Il y
a des exemples de dahlias couronnés comme nouveaux et à fleurs
parfaites, qui n'étaient autre chose que des fleurs factices; on avait
inséré avec beaucoup d'art des fleurons de forme régulière dans le
calice commun, à la place des fleurons défectueux. Les fraudes du même
genre sont très-fréquentes, et les juges des concours, quelle que soit
leur expérience, ont beaucoup de peine à les reconnaître.
Cette année, l'exposition de la Société royale d'Horticulture de Paris a
été des plus brillantes; le vaste local de l'Orangerie de la Chambre des
Pairs était entièrement rempli de fleurs remarquables par leur rareté,
leur élégance ou la beauté de leur végétation.
Madame la duchesse d'Orléans a voulu ajouter, cette année, aux prix
décernés sur les fonds de la Société, une médaille d'or de la valeur de
200 francs, sans destination spéciale, s'en remettant au jury de
l'exposition du soin d'en disposer. Cette médaille a été obtenue par M.
Tripet-Leblanc pour sa collection de 700 tulipes.
Les regards des connaisseurs se sont principalement arrêtés sur un
uncidium papilio, admirable orchidée provenant des cultures de M.
Lhomme, jardinier en second du jardin de l'École de Médecine, rue
d'Enfer. Nous avons donné un dessin de cette fleur dans un de nos
précédents numéros. La partie la plus brillante de l'exposition
appartenait à MM. Cels frères; les plantes de toute nature qu'ils
avaient apportées et dont plusieurs paraissaient pour la première fois
dans une exhibition publique en Europe, l'emportaient en nombre, en
variété et en beauté de végétation sur tout le reste de l'exposition.
Nous donnons à nos lecteurs le dessin d'après nature d'une des plus
belles plantes exposées par MM. Cels, la brassia Cawini, appartenant à
la famille des orchidées.
Les pelargoniums étaient nombreux à l'exposition; la beauté des
collections exposées montre les progrès de la culture de ce beau genre.
Nous reproduisons le pelargonium zampa, ou carliana, des cultures de M.
Chauvière, l'un des plus beaux de tous ceux qui figuraient cette année à
l'exposition.
Les masses de rhododendrums, d'azalées, de cinéraires, de calcéolaires,
de rosiers, de pensées, témoignent du goût toujours croissant du public
pour les fleurs de collection.
Dans une allocution pleine d'intérêt, M. Héricart de Thury, écartant les
fleurs de rhétorique toujours déplacées à propos et en présence de tant
de belles fleurs naturelles, s'est contenté de faire ressortir
quelques-uns de ces faits dont nul ne peut contester l'éloquence. C'est
ainsi qu'il a rappelé à l'assemblée, dont bien des membres auront hésité
sans doute à le croire sur parole, que les plantes réunies dans
l'orangerie du Luxembourg pour l'exposition dépassaient la valeur de
300,000 francs, sur lesquels la collection seule de MM. Cels en valait
plus de 30,000. Nous croyons, nous, que MM. Cels, en donnant pour 30,000
francs les plantes qu'ils avaient apportées à l'exposition, auraient
fait un très-mauvais marché, et que l'ensemble des plantes exposées
valait plus de 400,000 francs, chiffre qui dit assez à lui seul l'état
avancé et progressif de l'horticulture en France.
Outre les prix décernés comme encouragement à divers genres de cultures
spéciales, la Société royale d'Horticulture a aussi accordé des
médailles à divers objets d'art accessoires relatifs à l'horticulture,
parmi lesquels nous avons remarqué des vases en terre cuite de formes
élégantes et variées, dont nous reproduisons ceux qui nous ont paru de
meilleur goût.
Beaucoup de transactions particulières ont eu lieu pendant le cours de
l'exposition. Nous y avons remarqué un grand nombre de riches Anglais:
ils pourront dire dans leur patrie que nous aussi nous savons cultiver
les fleurs.
La Vengeance des Trépassés.