OÙ L’ON VOIT NASR’EDDINE GAGNER CINQUANTE-CINQ DU CENT DANS UNE
OPÉRATION PHILANTHROPIQUE
La mésaventure dont Nasr’eddine avait été victime lorsqu’il s’enterra
dans une des fosses du cimetière de Bounar-Bachi n’était point restée
inconnue: à défaut des chameliers qui ne manquèrent point d’en faire
leurs gorges chaudes, il y aurait eu Kenân; à défaut de Kenân, Nedjibé.
Ah! comme Nedjibé sut bien la conter, à la fontaine! C’est depuis ce
jour qu’on dit à Brousse, toutes les fois qu’il se casse un pot: «Voilà
encore Nasr’eddine qui s’en revient du Paradis!» Et le saint homme alors
passa pour un peu fou. D’autres disaient stupide: il n’était ni l’un ni
l’autre; il aimait seulement parfois, comme les enfants, croire à une
belle aventure. Quelques semaines plus tard, il n’était plus question
que de son grand sens et de la parfaite connaissance qu’il avait des
choses de la terre, s’il pouvait se tromper sur l’apparence et la nature
des visions du Paradis.
Ce fut quand le vint voir Néchat-effendi, un Jeune-Turc d’entre les
Jeunes-Turcs, qui avait fait ses études en Europe, et pour cette cause
venait d’être envoyé en exil à Brousse par Sa Majesté: car Sa Majesté
n’aimait point la science que les Occidentaux nomment Économie
Politique, dont Néchat-effendi était tout farci. Il avait de grands
projets de réformes.
--Je suis sûr que tu m’écouteras, hodja, dit un jour Néchat. Ton âme est
bonne, tu aimes les pauvres, ta main est ouverte, ton cœur généreux; et
tu sais comme ces chiens d’usuriers, les juifs et les chrétiens,
exploitent les malheureux paysans?
--Je le sais, dit Nasr’eddine. Car ces paysans sont pauvres en effet
comme bourdons d’automne qui n’ont rien amassé, bourdons dans leurs
bourdonnières, et vivent encore, pourtant, quand il n’y a plus de
fleurs. Le caïmacan vient, et leur dit: «As-tu l’argent, pour
l’impôt?--J’ai de l’argent, mais c’est pour les semailles, pour acheter
les semailles, Excellence.--Ça ne fait rien, répond le caïmacan, donne
tout de même!» Et quand ils ont donné, et n’ont plus rien, ils songent:
«Avec quoi ensemencerai-je? Je n’ai plus ni orge ni blé. Je vais mourir,
je vais mourir.» Et en attendant de mourir, ils se couchent sous leurs
oliviers. Et alors il vient, le marchand d’argent, qui dit: Rustem, ou
Nazmi, ou Sélim, ces oliviers produiront des olives. Je te donne tout de
suite dix medjidiehs, pour cent oques d’olives.» Et cent oques d’olives
valent presque le double. Il gagne au moins huit medjidiehs, le marchand
d’argent, et il laisse au paysan juste ce qu’il faut pour ne pas mourir.
--Eh bien, dit Néchat ardemment, si d’honnêtes gens, comme toi et moi,
prêtions à ces malheureux, comme font les banquiers roumis en Europe, à
cinq ou six pour cent, l’année faite? Ce ne serait plus l’usure, qui est
défendue par le Livre, c’est l’aumône, hodja, c’est l’aumône.
--Ouallahi! fit Nasr’eddine, tu as raison. Ce n’est plus pécher, ce
n’est plus pécher! Car tout est dans l’intention: la prospérité sur ton
intention... Et qui as-tu chargé, mon fils, d’aller porter cette bonne
nouvelle et faire les avances aux laboureurs?
--Abd-el-Kader-ben-Yaya, Kenân, et Bachir le Borgne. Tu les connais, ya
hodja.
--Je les connais, ya Néchat, je les connais. Tu vas avoir mon argent; et
je prends comme ils te donneront. Comme ils te donneront, je prends.
* * * * *
En voyant qu’il triomphait à si peu de peine, Néchat se sentit inquiet
dans l’âme de son âme. Car presque toujours, si un homme vous dit tout
de suite: «Tu as raison!», c’est qu’il pense: «Il a tort, mais n’en
disons rien; c’est mon avantage!»
Mais quand Zéineb, la femme de Nasr’eddine hodja, s’aperçut que son mari
avait été déterrer le pot où se trouvaient les medjidiehs d’argent fin,
et qu’il y avait pris tous les medjidiehs, et qu’il avait retourné le
pot devant Néchat en disant: «Tu vois, tu vois, il n’y en a plus!
Emporte ce que tu emportes, ya Néchat, et avec toi la paix!» quand
Zéineb vit tout cela, sur-le-champ la colère noircit ses yeux, la fureur
enfla son nez, et ses doigts devinrent tout griffus, ses dix doigts
devant sa poitrine.
--O toi, l’âne des ânes! dit-elle. Toi, plus fou qu’un lièvre qui court
en mars et n’a pas encore trouvé sa femelle, toi, sot comme une araignée
sans toile, ivrogne sans avoir bu, goitreux! Si tu ne voulais,
décervelé, laisser cet argent où il était, ne pouvais-tu le confier à
Abraham-ben-Manassé, qui t’en aurait donné vingt-deux pour cent, l’année
faite, ou le placer chez Théotokopoulo, Grec d’Athènes, qui est encore
bien plus malin que Manassé? Assassin de toi-même, bourreau de ta femme,
brûleur de ta maison, tête plus vide que ta jarre vide, idiot!
--Un de nos plus saints califes a dit, répliqua Nasr’eddine: «La prière
nous conduit à moitié chemin de Dieu, le jeûne nous mène à la porte de
son palais, l’aumône nous y fait admettre.» C’est une aumône que j’ai
voulu faire, tu es témoin que c’est une aumône!
--Et avec quoi payeras-tu pour couvrir le toit qui est percé, ô infirme
de raison? pour l’ânesse qui est morte, et qui n’a pas fait d’ânon,
imbécile? pour la terre qu’il faut faire valoir à bras loués, vagabond
qui n’as pas d’esclaves?
--Allah est le plus grand! fit Nasr’eddine. J’ai dit que je voulais
faire une aumône. Mes intentions sont pures, il n’est rien de plus pur
que mes intentions! Mais il arrivera ce qui arrivera. C’est
Abd-el-Kader-ben-Yaya, Bachir et Kenân qui sont chargés d’avancer
l’argent: n’as-tu pas entendu?...
Et il s’absorba dans une méditation profonde, et il n’y eut plus rien
dans sa bouche, rien sur sa langue, rien sur ses dents. Et voilà pour
lui, jusqu’à l’heure.
* * * * *
Néchat avait passé de longues années en Europe. Il était éclairé parmi
les musulmans: mais c’était aussi un croyant, car il n’est pas de plus
vrai musulman qu’un vrai Turc. D’instinct, il cultivait davantage que la
charité, la bonté, se considérant sans nul effort comme seulement l’égal
des plus humbles. D’instinct, la colère, l’orgueil, l’avarice, il les
avait en abomination. Il y avait peut-être bien des choses auxquelles il
ne croyait plus dans les prescriptions du Livre. Il se disait: «Quand
elles furent écrites, on ne savait déjà plus pourquoi on les écrivait.
Mais il s’agissait de pratiques universellement respectées; et si on ne
les avait introduites dans la nouvelle religion, les gens eussent pensé
que c’était une mauvaise religion. Quand Mohammed ordonna aux fidèles de
ne pas manger de porc ni boire de vin, il ne songeait même pas à leur
santé, il enregistrait de vieux tabous, pour entraîner l’adhésion de
ceux qui croyaient à ces tabous. Cela, je l’ai appris dans les
universités de France et d’Allemagne, où j’ai passé. Cependant je ne
violerai pas ces tabous, je vivrai en bon musulman, afin que les
musulmans m’écoutent, quand je les inviterai à fréquenter des voies dont
Mohammed n’a jamais parlé, et qui par conséquent ne sauraient être
interdites. Les musulmans ne pensent qu’à leur salut dans l’autre vie.
Qu’ils n’y renoncent point, mais apprennent aussi à sauver leur part de
bonheur dans celle-ci.»
Voilà comme rêvait le bon Néchat.
* * * * *
Arriva la saison des olives et l’on cueillit les olives, et l’on mit
olives en corbeilles, puis olives en chariots, puis olives dans les
pressoirs. Et tout le pays sentait olives: olives noires, olives
fraîches, olives rancies, olives, olives. Et comme le hodja se promenait
au bazar, il aperçut Néchat en conversation bien vive avec Bachir le
borgne bavard, Abd-el-Kader le prudent, et Kenân l’astucieux.
--La paix soit sur toi, Néchat! dit Nasr’eddine. Nos amis auraient-ils
manqué à placer notre argent, ou n’auraient-ils pu en recouvrer le
capital et l’intérêt, le petit intérêt; ou nieraient-ils ce qu’ils te
doivent?
--Ah! dit Néchat désespéré, ce n’est pas cela, ce n’est pas cela!
Regarde au contraire quelle est ta part, d’après les comptes!
--Je regarde, fit le hodja.
--Tu avais avancé, n’est-ce pas, cent livres?
--Cent livres, tu l’as bien dit.
--Eh bien, ces misérables t’en apportent cent cinquante-cinq.
--Cent cinquante-cinq, fit le hodja. Hé, hé! voilà qui va bien! Je
n’aurais jamais cru qu’un placement à l’européenne, cinq pour cent,
escompte en dedans, une aumône, une aumône, fît rendre cinquante-cinq
livres à cent tomans tout secs. Où sont-ils, mes chers cent
cinquante-cinq, où sont-ils? Qu’on me les donne; je les emporte.
--Mais, cria Néchat, tu ne comprends donc pas que ces réprouvés, ces
voleurs, ces usuriers, Bachir, Abd-el-Kader et Kenân...
--Hé là, hé là! fit Bachir. Nous agîmes pour t’obliger. Il fallait nous
dire que tu étais fou, on n’aurait pas opéré comme pour un homme
raisonnable. Le moyen de croire que tu voulais faire pour rien du tout
un commerce qu’on a toujours vu rendre cinquante-cinq du cent! Il
fallait prévenir.
--J’ai prévenu! cria Néchat.
--Tu as prévenu, dit Abd-el-Kader, mais on ne pouvait pas croire que
c’était sérieux. Et si on avait cru que c’était sérieux, on n’aurait pas
travaillé avec toi. On a son honneur!
--Et même, si on avait voulu travailler, protesta Bachir, le borgne
bavard, on n’aurait pas pu! Qu’est-ce qu’ils auraient dit les paysans?
Ils se seraient méfiés. Ils se seraient demandé: «Quel intérêt ont-ils,
ceux-là, à se faire payer moins cher que les autres? C’est louche, c’est
très louche! Ils veulent nous voler!»
--Ouallahi, cria le hodja, il a raison.
--Mais ce n’est pas ainsi, dit Néchat, qu’on prête en Europe.
--En Europe, fit le hodja, l’argent rapporte à ceux qui en font affaire
cinquante-cinq pour cent, comme ici, très probablement; mais le commerce
est retourné. On ne prend pas d’intérêt aux gens, on leur en donne; mais
on leur fait payer cinq cents livres une chose qu’ils sont forcés de
vous revendre deux cent cinquante un mois plus tard. Cela s’appelle des
actions... Mais il n’y en a pas ici; il faut donc s’en tenir aux vieux
usages. Pour moi, mes intentions étaient pures: j’ai voulu faire
l’aumône; rends-moi témoignage que je voulais faire l’aumône. C’est donc
Allah qui m’octroie ce don... Bachir, fais-moi part du don d’Allah!
Et il s’en fut, emportant les cent cinquante-cinq livres. Mais il ne
montra pas tout à Zéineb.
* * * * *
En la regardant, il était le seul à ne pas se féliciter outre mesure du
succès de son opération occidentale.
--Kenân a raison, se disait-il; le Paradis, c’est la réalité, _moins_
quelque chose; et, en attendant le Paradis, il faut rentrer chez soi, on
y trouve la réalité, telle qu’elle est.