COMMENT NASR’EDDINE MÉDITA SUR LE PARADIS, ET SES CONCLUSIONS

«... Donne-moi le dixième, donne-moi le vingtième, donne-moi seulement

cinq piastres: oui, pour cinq piastres, j’épouse ta fille, ta mère, ta

grand’mère et toutes tes tantes!»

Mais Nasr’eddine n’eut rien du tout, ni la fille, ni la mère, ni les

tantes, ni l’ombre de quoi que ce soit, parce qu’il était musulman, et

qu’on ne saurait accorder de chrétiennes à un chien de musulman. Et

quand il parvint à Kutaieh, l’honnête musulman qu’il comptait avoir pour

beau-père, en payant, hélas! en payant, lui dit:

--Ma fille? Tu viens trop tard, ô saint homme. Voici quinze jours

qu’elle est mariée.

--Bissimillah! dit Nasr’eddine. Telle est la chance que m’a écrite le

Rétributeur: j’ai chevauché quinze jours sur cette mule, cette mule a

une crampe dans le dos d’avoir porté mes reins, mes reins ont une crampe

égale pour avoir été secoués sur ce dos, et il nous faut maintenant

retourner sur nos pas, l’un portant l’autre, avec nos crampes et nos

déconvenues. Toutefois cette mule est plus heureuse, cette mule n’avait

nul espoir de mariage, cette mule, de toute sa vie, ne fut jamais tentée

par espoir de mariage! Allah est le plus grand, mais il aurait bien dû

faire les hommes comme les mules.

Ces pensées, qu’il agita tout le long de la route, durant son retour,

firent que le hodja résolut de suivre un autre genre de vie et de se

livrer à la contemplation. Et voici de quelle manière: quand il était

hors de chez lui, il continuait sagement de ne penser à rien; mais dès

qu’il était rentré au logis, et qu’il entendait la voix de sa femme, et

les reproches de sa femme, et les pleurs de sa femme, tout de suite il

se mettait à méditer si profondément sur les mystères de l’autre vie

qu’il en perdait le sens des réalités désagréables. Si sa femme Zéineb,

par rancune, ne cuisait aucun dîner, il s’abstenait de dire: «Mais

quelle heure est-il?» et demeurait les jambes pliées, sur son tapis bien

propre, hochant la tête en mesure, les yeux fermés et l’air ravi.

Parfois Zéineb, irritée, tirait violemment ce tapis par derrière, et

alors il tombait le front sur le sol, prosterné sans le vouloir: et

c’était autant de fait pour la prière.

Ahmed-Hikmet, pendant ce temps, se morfondait, ne voyant pas venir sa

chance, et Zéineb songeait, ne voyant plus sortir son époux: «Il ne s’en

ira donc jamais? Pourtant, que pourrais-je encore lui dire?»

--Chien de hodja! répétait-elle, hodja des chiens! A quoi penses-tu?

--Au bonheur des vrais croyants quand ils sont morts, répondait

Nasr’eddine. Car il est écrit: «Ils auront tous les fruits qu’ils

pourront souhaiter, les viandes qu’ils désirent, et des femmes aux yeux

noirs, blanches comme des perles enfilées.» J’étais au ciel, ya Zéineb,

j’étais au ciel!

Il était d’ailleurs fort pénible à Zéineb, toute autre raison mise à

part, que son époux s’en allât chaque jour sans elle, en esprit, dans un

endroit plein de femmes pareilles à des perles enfilées. Le saint jour

de vendredi, sur la pelouse très verte qui est au-dessus du cimetière

des poètes, près du tekké du sultan Mohammed le Gracieux, dont le

grillage est fait de lierre et de marbre enlacés, elle rencontra ses

amies: Eitoûn hanoum, dont le mari fabrique des babouches, Nedjibé

hanoum, qui est à Kenân l’homme riche, et Souléika hanoum, veuve de

bonne réputation; et quand elles furent toutes quatre assises en cercle,

relevant le bas de leur voile pour que le torrent de leurs paroles pût

entrer plus facilement dans le canal de leurs oreilles, elle leur dit:

--Les ongles du Cheïtan puissent s’étendre sur ce chien de hodja, mon

époux! Qu’il ait un rat dans le ventre et une belette dans l’estomac!

Puisse-t-il mourir en vérité! Car, vivant, il ne vaut guère mieux pour

moi: il prétend passer tous ses jours et toutes ses nuits avec les

immortelles de la septième sphère.

Et c’est pour cette cause que Nedjibé, qui était comme une lune, et

fraîche, et rieuse, et joyeuse, put dire le soir même à son mari Kenân:

--Ya Kenân! Je ne devrais pas te le révéler, car le secret d’un ménage,

c’est le secret de la foi musulmane; mais figure-toi que Nasr’eddine

n’entend plus songer qu’aux épouses divines promises aux musulmans après

leur mort; et il ne regarde plus celle qui a été écrite ici-bas pour

lui...

Kenân regarda les cils de Nedjibé la Délicieuse; puis il regarda ce

qu’il y avait sous les cils, puis ce qu’il y avait dans une fossette sur

le deuxième quart, en bas de la joue droite, puis ce qu’il y avait aux

deux coins de la bouche, et entre les dents blanches, et sous la peau

transparente et lisse du menton: et c’était un rire, un rire, un rire!

--Par Allah! fit-il, moi je connais une mortelle qui me suffit, qui me

suffit!

--Cela n’empêche, ya Kenân, répondit-elle. Tu devrais arranger cette

affaire du hodja. Allah t’a donné la subtilité.

Le lendemain, Kenân alla trouver Nasr’eddine sous les ifs et les

platanes, près des tombeaux où dorment les sultans. Le hodja était

assis, parfaitement immobile. Baissant la tête au milieu de sa barbe, il

laissait doucement, tout doucement la lumière filtrer entre ses cils

clignés, et il la buvait par les yeux avec volupté, comme font les

infidèles du vin fort du Liban ou du mastic laiteux de l’archipel grec.

Quant à l’autre vie, il n’y pensait d’ordinaire qu’en présence de

Zéineb. Mais il était comme tous les hommes: aussitôt qu’on commençait

de le contrarier il se mettait à tenir à son opinion.

--La bénédiction sur toi, ô Nasr’eddine! dit Kenân.

--Sur toi la bénédiction, ô Kenân! répondit Nasr’eddine.

--Est-il vrai, hodja, continua Kenân le Riche, que tu t’adonnes

maintenant à des méditations sur la vie future?

--Je m’y adonne, dit Nasr’eddine, je m’y adonne. Méditer sur la vie

future est une grande consolation pour les pauvres gens, au cours de

celle-ci.

--De même qu’il est fort possible, répliqua Kenân, que ce nous soit dans

l’autre monde une bien grande distraction que de nous rappeler celui-ci.

--Je ne le crois pas! répondit le pauvre hodja en frissonnant. J’ai

toujours eu sur cette terre l’impression d’être enfermé avec un chat

dans un tonneau. Ce n’est pas drôle, je le jure par le Livre saint et la

Foi! Tandis que dans l’autre vie, nous serons, toi et moi, parfaitement

heureux.

--Tu en es sûr, ya hodja?

--Cela est dans le Coran.

Il allait ajouter, par habitude: «Et bien que...», mais il se retint: en

cet instant il éprouvait le besoin de croire aux promesses du Livre.

--Tu es allé à la Mecque, insista Kenân, et tout le monde dit que le

tombeau du Prophète--la bénédiction sur lui!--y est suspendu dans la

Câba, entre le sacré parvis et la coupole.

--Il n’en est rien. Je le croyais comme toi avant d’y être allé, mais il

n’en est rien.

--Eh bien, dit Kenân, s’il en était de même du paradis? Tu médites sur

l’autre monde, Nasr’eddine, mais tu n’y es pas allé.

* * * * *

Ces paroles donnèrent fort à penser au hodja. «Il est certain, se

dit-il, que malgré mes efforts, ma raison seule a réfléchi sur

l’existence de l’au-delà, comme si je lisais les récits d’un voyageur;

mais je ne suis pas allé jusqu’à l’extase: je n’ai pas, comme le

recommandent les grands saints, transporté mon âme même sur ce plan de

l’infini. Que ferai-je pour triompher de ma lourdeur humaine? Que

ferai-je?»

Comme il s’en allait lentement, il sentit une ombre froide au-dessus de

sa tête. C’était celle des cyprès du cimetière de Bounar-Bachi; ils

dressaient leur taille droite et mince, bien rangés devant les

cénotaphes, comme si, venant de faire leur prière, ils s’étiraient avant

de partir.

«Voilà le moyen, pensa Nasr’eddine. Je me coucherai dans une de ces

tombes fraîchement préparées, et mon âme se figurera que mon corps y est

pour toujours. Elle contemplera la mort; elle s’identifiera enfin à la

mort; elle verra par les yeux magiciens de la mort... Et je te salue, ô

lune qui regardes à travers les cyprès. Tu vas m’aider!»

Il se coucha donc dans une tombe qu’on n’avait pas fini de creuser.

Parfois un mulot fouissant son trou arrivait juste au-dessus de son

corps et le regardait de ses petits yeux presque tout recouverts de peau

noire; parfois c’était une courtilière, qui frottait l’une contre

l’autre ses deux pattes faites comme des pelles et s’enfuyait

épouvantée; et parfois aussi il y avait dans les arbres une espèce de

tremblement; et Nasr’eddine tremblait à son tour. Cependant il se

disait:

«J’ai bien peur, par Allah! Mais je n’en vois pas davantage.»

Or, il advint que sur la route, juste à ce moment-là, s’avançait la

caravane qui, chaque année, part de Kutaieh avec son chargement de

faïences bleues, de faïences roses, de carreaux où l’on voit des

arabesques et des faisans, de plats couleur reflet-de-soleil,

d’aiguières, de tasses et de vaisselle. Très grands, très maigres, et

noirs dans leurs caftans poilus, les chameliers marchaient silencieux,

buvant la fraîcheur de l’air, en attendant de boire aux fontaines

proches. Et les chameaux reniflaient doucement à chaque tournant des

murs de pierre, interrogeant leur mémoire, comme font toujours les

chameaux: «Est-ce que j’ai déjà vu celui-là? Est-ce que je suis passé

ici l’année dernière? Inchallah! Je crois bien que nous arrivons.»

Alors, quand ils relevaient le cou, ils faisaient tinter leurs

sonnailles de bronze.

«L’extase est venue, décida Nasr’eddine. Je vois l’autre côté du monde.

Voici les djinns, très sûrement. Qu’ils sont étranges!»

Il se mit sur son séant pour les distinguer mieux. Et quand ils

aperçurent cette ombre, les chameliers se rejetèrent les uns sur les

autres, en grand désordre. Et quand les chameaux virent que leurs

maîtres étaient en désordre, ils se hâtèrent de se jeter eux-mêmes en

désarroi, selon leur nature qui est sournoise, révolutionnaire et

malicieuse. Et ils se mirent à baver, et à rogner, et à grogner. Et il y

en eut qui se couchèrent, et d’autres qui leur plantèrent les pattes sur

le dos, et d’autres qui revinrent sur leurs pas, tandis que les derniers

disaient dans leur langue de chameaux: «Allons, allons, avancez, nous

avons soif!» Et tous les carreaux bleus et roses, les plats mordorés,

les aiguières très minces, et les plats pour les sauces, et les plats

pour les rôts se brisèrent avec grand fracas.

«Je vois, soupira Nasr’eddine, et j’entends surtout beaucoup trop bien,

j’ai peur! Il est temps de m’en aller.»

Mais quand il eut mis ses genoux sur ses pieds, ses reins sur ses

genoux, et sa taille sur ses reins, les chameliers s’aperçurent de leur

méprise et que l’épouvantail était un homme bien vivant. Et comme leur

chargement n’était plus qu’un tas de tessons, qu’on ne vend pas tessons

au bazar, qu’on ne fait pas cent lieues pour apporter tessons, ils

tombèrent sur le hodja, pleins de fureur, avec leurs bâtons très lourds,

avec les pierres de la route, avec la corde de leurs ceintures. Ils le

battirent par devant, ils le battirent par derrière, sur les côtes et

sur le crâne, sur le nez et sur les cuisses, sur les dents et sur les

joues. Et quand ils furent essoufflés, seulement quand ils furent

essoufflés, Nasr’eddine s’échappa.

* * * * *

Le lendemain, ayant rencontré Kenân le Riche, il lui dit:

--Je sais maintenant comment est fait l’autre monde, je le sais! J’y ai

été.

--Eh bien? demanda Kenân.

--Hélas! c’est tout à fait comme dans celui-ci, continua Nasr’eddine. Et

même il faut faire encore plus d’attention à la vaisselle!

--Le Prophète n’en a pas dit plus, fit le bon Kenân. Les hommes ne

peuvent s’imaginer autre chose que ce qu’ils connaissent. Le paradis ne

sera jamais pour eux que la réalité, _moins_ quelque chose. Et ce ne

doit pas être cela.

--Il faut donc, gémit Nasr’eddine, que je rentre chez moi, ou plutôt

chez ma femme, que je continue à vivre dans mon tonneau, avec le chat,

sans savoir, sans savoir si du moins plus tard...

--Oui, dit Kenân, il faut rentrer chez soi. C’est la vie.

V

COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEIL DE KENÂN ET DE DEUX HISTOIRES

PROFITABLES

«Il faut rentrer chez soi; c’est la vie...» Nasr’eddine jugea cette

observation pleine de sens, mais elle le rendit mélancolique. Toutefois,

considérant que Kenân avait parlé en homme raisonnable, il lui accorda

sa confiance, s’entretint avec lui plus fréquemment que par le passé. Il

finit par lui demander, mais discrètement, et comme parlant toujours de

questions générales:

--Si un musulman venait me dire: «Ya Nasr’eddine, ma femme est comme un

paon à la saison des amours: beau plumage, certes, beau plumage, mais

insupportable voix. La répudierai-je, ainsi que la loi m’en donne le

droit?» que me conseillerais-tu de lui répondre? De la répudier, selon

la loi?

--Tu le peux, hodja, tu le peux! répondit Kenân.

--Et si ce même homme, poursuivit le hodja, me venait dire: «Ma femme

est une dévergondée!» lui conseillerais-je aussi de la répudier, selon

la loi?

--Tu le peux, Nasr’eddine, tu le peux! répéta Kenân. Tu connais le Livre

mieux que moi.

--Aussi n’est-ce point sur la loi que je t’interroge, fit le hodja. Je

t’interroge parce qu’Allah--loué soit son nom!--t’a doué de la véritable

prudence. Serait-ce le meilleur conseil? Tel est le point.

--Cela, reconnut Kenân, est une autre affaire. Si j’osais dire mon

opinion, je crois que je conseillerai toujours à un musulman de répudier

une épouse dont les paroles lui sont trop souvent importunes: car à cela

il n’y a point de remède. Mais s’il s’agissait de l’autre chose, oui, de

l’autre chose... Mon avis est que peut-être il ne faut point se hâter

d’aller chez le cadi. Quand j’étais à Constantinople, j’y appris

l’aventure de Youssouf-Zia. Elle me fit grandement réfléchir.

--Je ne la connais point, avoua Nasr’eddine.

Or donc ils s’assirent sur l’herbe, devant le kiosque d’Abdallah le

cafedji, qui leur apporta le café, puis ayant reçu pour le café quatre

métalliques, se remit à jouer de la flûte. Et Kenân conta l’

HISTOIRE INSTRUCTIVE DU BOUCHER ENTREPRENANT D’YOUSSOUF-ZIA LE SALEPJI

INGÉNIEUX ET DE LA BELLE ADOLESCENTE

Rassim était à Stamboul un boucher d’entre les bouchers, établi rue des

Bouchers, au bazar; et son commerce était un bon commerce, car il

mélangeait comme il convient le gras avec le maigre, la réjouissance

avec les abats, les poumons avec le foie et les bonnes pièces avec les

mauvaises. Mais il ne mêlait en aucun cas l’amertume des mauvaises

paroles au miel coutumier de son langage. Si on lui faisait un reproche,

il répondait: «J’avais tort, j’avais tort! qu’Allah me soit

miséricordieux, j’avais tort!» Si une douce ménagère lui rapportait un

quartier de viande en se plaignant de la qualité, il allait chercher un

autre quartier de viande, exactement pareil, mais en disant: «Il me

coûte le double, j’y perds, par Allah! j’y perds! Mais que ne ferait-on

pas pour toi, ô délicieuse!» Enfin, c’était un boucher, rose de teint,

comme tout bon boucher, de chair tendre, sans trop de graisse, jeune

sans rien de la fade mollesse de l’enfance, large des côtes, savoureux

de la langue; quant au râble et ce qui s’ensuit, merveilleux! et, je

l’affirme, au dire de tous ceux et surtout de toutes celles qui

fréquentaient sa boutique, le plus fin morceau de sa boucherie.

Or, il est impossible que tu l’ignores, ya Nasr’eddine, chez nous ce

sont presque toujours les femmes qui font les premières avances,

puisqu’elles sont voilées et que les hommes ne connaissent pas leur

figure. Mais Djanine hanoum, la femme de Youssouf-Zia, le marchand de

salep, n’était pas une ombre noire pour Rassim. Non, elle n’était pas

une ombre noire, malgré son voile! Car Rassim avait joué avec elle, du

temps qu’elle n’était pas encore une femme faite, mais une gamine bien

maigre, avec une voix qui commençait à changer, preuve que le reste

allait changer aussi. Et Rassim, quand elle entrait chez lui, son

_yachmak_ sur le visage, se rappelait ses yeux de violette, son nez

droit et mince, sa bouche fleurie, et il songeait: «Maintenant, quel

beau vase cette croupe large doit faire à l’ancien bouquet!» Tandis que

Djanine, au même moment, rêvait: «Je connais le goût du chevreau, je

connais le goût des choses qui pendent à ces crocs, ou nagent dans ces

bassines de cuivre; mais je ne connais pas le goût du boucher!»

Et voilà pourquoi, désireuse de connaître ce goût, elle entra chez lui

vers le soir, à l’heure où nul acheteur n’était plus dans la boutique;

et Rassim, bien qu’elle fût voilée, dès que le premier mot eut chanté

dans sa bouche, se dit: «C’est elle!»

--Il me faudrait, commanda Djanine, de la chair d’agneau, du gras et du

maigre, pour faire des brochettes et des boulettes savoureuses.

Et comme Rassim baissait un peu la tête pour prendre son tranchet, il

sentit un bras rond, nu jusqu’au coude, qui passait devant son visage.

Alors ses yeux brillèrent. Il se redressa.

--Djanine?... fit-il.

--Tu me porteras la chose toi-même, n’est-ce pas, toi-même!

--Mais, demanda Rassim, est-ce que... est-ce qu’il n’y aura personne,

personne que toi quand je la porterai?

--O le plus bouché des bouchers débauchés! dit-elle en riant. Ne sais-tu

pas que mon mari--puisse sa marchandise lui échauder le ventre et faire

de ses pieds un plat tout bouilli pour le diable!--sort tous les matins

dès l’aube pour aller vendre son salep? Qui t’empêche de venir dès qu’il

est parti?... Et tu m’apporteras la chose, dit-elle tout à coup, à cause

d’un chaland qui entrait, c’est bien entendu, la chose!

--Oui, dit Rassim en clignant de l’œil, j’apporterai la chose.

* * * * *

Or, Youssouf-Zia, époux de cette Djanine la Dévergondée, était un homme

juste et craignant Dieu, crieur de salep, comme elle avait dit. Et le

salep, tu dois le savoir, est un breuvage bien sucré, bien gluant, bien

délectable, fait de différentes graines broyées et bouillies, édulcoré

de miel, parfumé d’essences: un breuvage indispensable, enfin, à ceux

qui sortent dès l’aube par la froidure d’automne ou le gel de l’hiver,

alors qu’on voit, à Constantinople, les chiens roux, les chiens noirs,

les chiens blancs, tous ramassés en gros tas, dans chaque quartier, la

tête sous le ventre les uns des autres, les plus heureux par-dessous,

les plus faibles et les plus vieux par-dessus, le poil hérissé par la

bise. C’est à ce moment-là que sortait du lit, abandonnant sa femme aux

bras tièdes, le pauvre Youssouf-Zia, pour aller vendre sa marchandise

aux rameurs de caïques, aux portefaix de la Corne d’Or et aux gabelous

innombrables qui dès le matin travaillent de leur métier. Et dès qu’il

s’en était allé par sa route, cet industrieux salepji vendeur de salep,

par la fenêtre de la rue, la fenêtre garnie d’un grillage de bois

impénétrable aux yeux, Djanine, cette épouse perfide, laissait tomber de

toutes petites plumes blanches, volées aux édredons de sa couche de

délices; et alors Rassim l’Entreprenant, embusqué au coin de la rue, ne

faisait qu’un saut jusqu’à la porte entre-bâillée, la porte

entre-bâillée du paradis!

Seulement, il y avait des jours, bien des jours, où le bon Youssouf-Zia

le faisait attendre! On est si bien, dans la chaleur du lit, on a tant

de vaillance, parfois, au réveil! Et tandis qu’il se dulcifiait, Rassim

l’Entreprenant se morfondait.

--Allons, dehors, paresseux! Dehors, ô toi qui veux mettre ta pauvre

femme sur la paille! disait Djanine impatiente à son époux très patient.

--Loué soit le Rétributeur! répondait Youssouf: il n’y a pas d’autre

salepji dans le quartier; donc les amateurs de salep ne m’échapperont

point.

Quand Rassim pouvait entrer, Djanine était obligée d’attendre qu’une

chaleur bienfaisante lui eût rendu l’empressement qu’elle souhaitait; et

Rassim, gémissant, disait que le froid, bientôt le ferait mourir.

--C’est qu’il n’a pas de concurrent, ce chien de crieur qui est mon

mari! répondait Djanine. S’il avait un concurrent, il n’en prendrait pas

tant à son aise.

--Eh bien, dit un jour son ami, j’ai une idée!

* * * * *

Le lendemain, alors que l’aube n’avait même pas blanchi les toits,

Youssouf rêva qu’il entendait, dans le lointain, un cri singulier. Il en

était à ce moment où le sommeil, n’étant plus une accablante nécessité,

devient un voluptueux plaisir; et voilà que ce plaisir se changeait en

cauchemar. Le bruit se rapprochait; oui, quelqu’un, dans la rue, criait,

quelqu’un clamait de toute sa voix:

--Salep, salep! Salepji, salep!

Djanine réveilla tout à fait son époux.

--Écoute, vaurien, écoute! Tu as un concurrent, à cette heure, un

concurrent qui s’est levé avant toi. Tel est le fruit de ta mollesse,

œuf de tortue! cloporte!

--Que cent mille tonneaux de diables s’installent dans ses boyaux et y

tiennent garnison trois mois! s’écria Youssouf, qui, s’habillant à la

hâte, se précipita dans la rue pour joindre son rival.

Il avait à peine disparu que Rassim le remplaçait dans la chambre bien

chaude, dans la chambre amoureuse.

--N’est-ce pas que j’ai bien imité la voix du marchand de salep, ô ma

colombe? dit-il.

--C’était toi, débauché! C’était toi, poète! C’était toi, dominateur!

Viens, que je te paye, incomparable marchand de salep, et donne-moi

encore de ta marchandise!

Et Rassim lui en donna encore, et encore, et encore, et ils furent

heureux jusqu’à la limite de l’anéantissement, par delà les voluptés. Et

le lendemain, d’encore meilleure heure, le pauvre Youssouf fut réveillé

par la voix du crieur de salep.

--Je l’attraperai, cette fois, dit-il.

Il n’attrapa rien du tout, que des cornes. Mais il en avait déjà; et le

surlendemain, et tous les autres jours que fit Allah, il en fut de même,

sauf que c’était maintenant par la nuit noire que cet insaisissable

crieur de salep annonçait sa venue déloyale: par la nuit noire, car

Rassim était si pressé!

* * * * *

Mais Allah est la justice! Allah voulait bien que Rassim fût aimé de la

belle adolescente, et que la belle adolescente fît porter des cornes au

vrai marchand de salep. Qu’est-ce que cela fait au salep que le marchand

ait des cornes ou n’ait pas de cornes? Qu’est-ce que ça change au salep?

Qu’est-ce que ça change à l’ordre de l’univers? Seulement, on ne doit

pas changer la besogne des heures. On peut prendre sa femme à un mari:

il y en a toujours autant pour lui. On ne doit pas lui prendre son

sommeil: cela ne se retrouve point. C’est pourquoi, sans aucun doute,

une dernière fois que le calamiteux concurrent venait de faire entendre

sa clameur astucieuse, comme Youssouf, à sa recherche, arpentait les

pavés en criant: «Où est-il? où est-il?» il tomba pour ainsi dire dans

les bras d’Ahmed, le veilleur de nuit, le propre veilleur de sa rue.

--L’as-tu vu? lui demanda-t-il.

--Je vois un fou, répondit Ahmed sévèrement. Un fou qui court quand il

devrait dormir.

--Il y en a un autre bien plus fou que moi, dit Youssouf l’infortuné.

C’est celui qui vient à ma barbe me voler ma clientèle, et toujours me

devance pour crier sa marchandise.

--Oh! oh! fit Ahmed, est-ce là le point? Je l’entends bien, moi aussi,

et je l’ai vu, ton concurrent; mais il ne porte ni tasses à salep, ni

vase d’étain plein de salep, ni salep, ni odeur de salep. Et je crois,

je crois, je crois...

Il ne dit pas ce qu’il croyait, mais Youssouf n’en pensa pas moins.

--Veux-tu, demanda-t-il à Ahmed, me laisser veiller à ta place, la nuit

prochaine?

--Bon! fit Ahmed, je comprends. Qu’il en soit à ta volonté!

* * * * *

Le lendemain, après son souper, Youssouf partit sans vouloir dire où il

allait. Et Djanine, qui n’avait aucun soupçon, pensa seulement: «Ah! si

je pouvais le prévenir, l’autre, le délicieux! Mais, patience, il

viendra bientôt. Dormons.»

Elle dormit. Les chiens se battaient, les heures coulaient. Youssouf, de

sa canne pesante, les annonçait en frappant sur les dalles, comme font

les veilleurs de nuit. Les étoiles tournaient lentement avec le ciel,

au-dessus de la ville, et, dans le petit cimetière tout proche, les

cyprès droits et tristes avaient l’air de monter la garde autour des

morts.

... Rassim arriva, sans se douter de rien, et, du bout de la rue,

commença de crier:

--Salep! Salepji! Salep!

--Ah! c’est toi qui prétends vendre du salep? dit Youssouf. Et où sont

tes tasses, et où est ton vase d’étain, et où est la licence de Son

Excellence le préfet de police qui t’autorise à vendre du salep?

Or, comme Rassim se gardait de répondre, il le battit comme linge au

lavoir. Puis, ayant repris sa respiration, comme un âne; puis, ayant

soufflé de nouveau, comme un Allemand, Rassim, qui avait mis son caftan

sur ses yeux pour n’être pas reconnu, s’en alla sur sa meilleure jambe.

De l’autre, il boitait très fort. Et voilà pour lui.

Alors, Youssouf-Zia, l’âme pacifiée, rentra dans sa demeure.

--C’est toi, mon amour? dit Djanine, dans l’ombre.

--C’est moi, ton amour, dit Youssouf d’une voix tranquille.

* * * * *

Ce n’était pas cet amour qu’attendait Djanine, mais c’était de l’amour

pourtant: Youssouf en profita.

--Ce n’est pas ton heure, Youssouf, dit-elle faiblement, ce n’est pas

ton heure.

--Non, dit-il bonnement, mais je crois que c’est la tienne.

Il s’était aperçu d’une différence. Et, comme c’était un vrai sage, d’en

profiter lui fut une grande consolation.

* * * * *

--Évidemment, approuva Nasr’eddine, évidemment! Ce Youssouf-Zia fut un

grand sage. La seule question est de savoir si tout le monde peut être

aussi sage que lui.

--Mais il y a une suite, hodja, il y a une suite! poursuivit Kenân. Elle

n’est peut-être pas aussi instructive, mais elle est charmante, elle est

charmante! Écoute!

A quelque temps de là, Hadji-Chukri, iman des derviches tourneurs, était

assis sur une pierre plate, au milieu du petit jardin qui est tout près

de la mosquée du sultan Mahmoud, à Stamboul. De sa personne rien ne

bougeait, sinon ses mains qui égrenaient un chapelet aux boules de

santal, et ses lèvres qui énuméraient les quatre-vingt-dix-neuf

perfections d’Allah. Mais ses yeux, sous son grand bonnet de bure à la

persane, demeuraient fort vifs.

Une femme--et si jeune de taille et de port sous le _tcharchaf_ noir qui

cachait son visage!--passa rapidement devant lui, disant:

--C’est celui-là, saint homme, celui-là dans le cimetière, qui est mon

époux. Tu as promis...

Hadji-Chukri ne commit pas l’inconvenance de lever les yeux, mais son

grand bonnet s’inclina d’un air savant.

Youssouf-Zia, le même Youssouf-Zia que tu viens de voir, s’apprêtait à

déposer sur la tombe où dormait son père deux petits bols de riz encore

chaud, tirés d’un beau vase en étain étroitement clos par un couvercle

luisant où se lisait, en longues lettres arabes, ce verset du Coran sur

les élus: «Ils auront tous les fruits qu’ils peuvent souhaiter, les

viandes qu’ils désirent, et des femmes aux yeux noirs, blanches comme

des perles enfilées.» Je ne sais s’il est entièrement conforme à la

logique d’apporter deux bols de riz à un élu qui dans le paradis possède

déjà tant de choses meilleures: mais telle était la religion de

Youssouf, parce qu’il avait le cœur simple.

Du haut de ce petit cimetière de Stamboul, tant leur couleur était forte

et violente, les eaux de la Corne d’Or et du Bosphore semblaient

remonter jusqu’à ses yeux. Avant toutes choses, avant les minarets des

mosquées, les dômes innombrables, les maisons par dizaines de mille qui

déferlaient en vagues figées sur les pentes, c’était la beauté de ces

eaux marines qui frappait, retenait, attirait comme une sorcellerie:

vertes et bleues à la fois, transparentes, profondes. La Corne d’Or

semblait la poignée d’un cimeterre avec ses émaux, ses turquoises, ses

brillants, et le Bosphore en jaillissait comme une lame immense, jetée à

plat entre les montagnes fendues.

Comme l’heure en était sonnée, devant ce paysage magique Youssouf-Zia

fit sa prière, suivant les rites, avec les génuflexions qui conviennent;

et chaque fois qu’il relevait la tête, encore appuyé sur ses deux mains,

la beauté des choses lui apparaissait plus vivante et plus forte. Les

chrétiens ignorent qu’il faut considérer tout ce qui n’a pas de mesure,

la mer, les montagnes, le ciel, du niveau d’un brin d’herbe. Les

musulmans savent. Ils savent tout ce qui grandit Dieu.

Youssouf se releva, reprit son vase d’étain, et quitta le cimetière

après en avoir refermé la porte avec la grande clef de fer rouillée qui

pèse près d’une demi-livre et qu’il remit au gardien de la rue. Ce n’est

pas à cause des hommes qu’on ferme les portes des cimetières à

Constantinople; les musulmans respectent leurs morts comme il faut: ils

ne les craignent pas, mais ils les vénèrent. C’est à cause des chiens,

qui ne sont pas bons musulmans.

--Que la vie est bonne, dans la solitude! se disait Youssouf. On dirait

qu’elle est... qu’elle est déjà éternelle!

Or, il chantonnait ces paroles à demi-voix, et les yeux mi-clos, ainsi

que font beaucoup de Turcs du populaire, quand ils sont sur les routes,

parce que leur race n’oubliera jamais tout à fait que jadis elle était

nomade, et que chaque cavalier des temps héroïques chantait ainsi pour

lui-même, à travers les espaces indéfiniment plats, dans les prairies

mongoles. Et Hadji-Chukri le derviche, qui l’observait ainsi que je te

l’ai fait voir, lui dit enfin:

--Le salut avec toi, Youssouf! Mais que dis-tu de la vie éternelle?

--Qu’elle doit être comme celle-ci, juste comme celle-ci, quand on est

seul au sein de la beauté des choses. Car c’est alors qu’on s’élève

jusqu’à concevoir l’idée des perfections d’Allah, répondit le bon

Youssouf.

--Il ne faut pas le croire, dit l’astucieux Hadji-Chukri, sévèrement, il

ne faut pas le croire, ya Youssouf: la solitude est condamnée par le

Livre.

--Elle est condamnée par le Livre?

--En mille endroits. Est-ce que se glorifier de rester seul, jouir

d’être seul, ce n’est pas prétendre--ô sacrilège!--s’égaler au Seul

Unique? Est-ce qu’Allah--louange au miséricordieux!--n’a pas mis les

étoiles en troupes, les herbes en touffes, les hommes en groupes? Est-ce

que nous autres, derviches tourneurs, nous ne nous assemblons pas pour

tourner, pour célébrer en tournant, tournant, tournant toujours, le

tournoiement des astres dans le ciel? Est-ce que le Prophète--qu’il soit

exalté!--n’a pas dit que les croyants ne devaient pas rester seuls, mais

prendre femme, pour procréer d’autres croyants et vivre au milieu d’eux?

»C’est pour cette cause, ajouta Chukri, que notre Prophète--qu’il soit

glorifié!--a dit que toutes les fois qu’un croyant s’approche de sa

femme, il ajoute un kiosque à la demeure qu’il occupera dans le paradis.

--Il a dit cela? fit le pauvre Youssouf.

--Il l’a dit. Et agir contrairement à ce qu’il a dit est un péché très

noir, qui ne sera point pardonné.

--Qui ne serait point pardonné? répéta le pauvre Youssouf.

--Qui ne serait point pardonné, quand même on vivrait ensuite une vie

dix fois plus longue que celle de l’éléphant.

--Ouallahi! fit Youssouf. Je n’en savais rien... Le salut sur toi,

Hadji!

--Le salut sur toi, Youssouf!

Hadji-Chukri, l’air malin, le regarda qui s’éloignait; et il

s’applaudissait dans son cœur d’avoir su dire ce qu’il voulait dire sans

offenser en rien la discrétion. La jeune femme au _tcharchaf_ noir, qui

s’était tenue derrière le mur du couvent des derviches, se rapprocha de

lui, si souple, si fraîche, si vive dans cette enveloppe sombre et trop

large! Une anguille dans une nasse obscure, ya Allah! Voilà de quoi elle

avait l’air. Et c’était Djanine, la femme de Youssouf.

--Il sait ce qu’il faut qu’il sache, prononça le derviche du bout des

lèvres.

--Allah t’a donné la sagesse, saint homme, répondit Djanine. Prends ceci

pour les œuvres de ton couvent, et ne tiens pas au dédain, je te prie,

la pauvre offrande d’une pauvre femme.

* * * * *

Depuis le matin que le bon Youssouf, crieur de salep, avait rossé

Rassim, boucher trop entreprenant, Rassim le Défrisé n’était pas revenu

chez Youssouf, crieur de salep, et Djanine avait trouvé que Youssouf,

son époux, quand il voulait, pouvait remplacer Rassim avec avantage,

avec avantage! Mais Youssouf ne voulait plus, mais Youssouf mangeait,

mais Youssouf sortait, mais Youssouf criait son salep; et puis il

rentrait, et puis il mangeait, et se couchait, et dormait, et telle

était sa journée, et telle était sa nuit; et quand il se levait c’était

pour crier son salep, comme s’il n’y avait que salep au monde, et il

s’en allait en sa route, et Djanine trouvait que c’était une mauvaise

route.

Alors, de sa part, une veuve âgée était allée, avant elle, parler à

Hadji-Chukri, et Hadji-Chukri avait dit: «J’entends ce que j’entends, je

sais faire ce que je sais faire.» Et voilà l’histoire!

Djanine avait de petits pieds, de petits pieds qui marchaient vite, de

petits pieds qui couraient, quand ils allaient au plaisir. Et Youssouf

avançait tout doucement, ya Allah! il méditait: un homme qui médite va

doucement.

Il retrouva Djanine qui l’attendait, sans _tcharchaf_, en caleçons verts

diaprés d’où sortait sa taille dans une chemisette translucide et une

veste très ouverte. Elle avait un collier d’ambre jaune, un peu plus

haut que les seins, et les petites boules claires montaient un peu et

glissaient sur sa gorge ronde, parce qu’elle était amoureuse, et que sa

gorge bondissait.

Il arriva ce qui arriva. C’est le secret de la foi musulmane.

* * * * *

--... Je crois que ce kiosque était un très beau kiosque, dit Youssouf.

--Un kiosque? interrogea Djanine d’un air innocent.

--C’est une chose que tu ne sais pas! dit Youssouf, qui était fier de sa

science. Je viens de me construire un kiosque en paradis; c’est la

récompense d’Allah.

--Loué soit le Rétributeur! s’écria Djanine. Que tu es beau, mon

architecte!

Le lendemain Youssouf alla encore vendre son salep et gagner avec son

salep le pain du ménage.

--Le paradis vient, songeait-il, à l’heure où il est écrit. La faim

vient en attendant, la faim vient tous les jours.

Il disait cela, étant un homme raisonnable. Cependant il construisit

encore un kiosque, par prudence et par idée de grandeur. Et Djanine

l’aida avec conscience, et elle y mit de la magnificence, et ils firent

une œuvre immense. Et quand ils eurent achevé la coupole, ils ajoutèrent

des clochetons; après les clochetons, des pendentifs; après les

pendentifs, des arabesques, et après les arabesques, un portique.

--Je crois, dit Djanine à son tour, que c’est un très beau kiosque.

--Je le crois, répondit Youssouf.

--Il sera pour moi, dit Djanine.

--Si tu veux, répondit Youssouf.

Il bâillait fort, et s’endormit.

Mais, le lendemain, Djanine suggéra:

--Il y a un kiosque pour toi, il y en a un pour moi, il n’y en a pas

pour les hôtes que nous recevrons dans le paradis. D’ailleurs, il en

faut pour l’hiver, et il en faut pour l’été.

Youssouf réfléchit une minute et répondit:

--Djanine, je suis assez bien logé comme ça. Et puis il n’y a plus de

place pour bâtir; je t’assure qu’il n’y a plus de place!

* * * * *

--Je te remercie, ya Kenân, dit Nasr’eddine. Mais en effet la fin de

cette histoire, bien qu’au bout du compte plus morale, est moins

instructive que son commencement.

Nasr'Eddine et son épouse · 第 12 / 32 题