LE DOUTE.

Lorsque, le lendemain matin, Geneviève se trouva chez elle, dans sa

chambre, entourée de ses ouvrières qui la soignaient, inquiètes,

attendant anxieusement qu'elle reprît connaissance, la malheureuse leur

demanda comment elle se trouvait en cet état, ce qui était arrivé;

elle ne se souvenait absolument de rien, et faisait de vains efforts

pour se reporter à la soirée de la veille... On lui montra la lettre

qu'elle avait laissée et qui n'avait pas été ouverte. Elle se souvint

alors... Elle se rappela qu'elle avait été la veille au soir à ce

rendez-vous... Elle se suivit pour ainsi dire pas à pas, afin de bien

retrouver son retour chez elle.

Elle était arrivée à la place Royale, un homme l'avait guidée

jusque dans l'ancienne demeure de son mari... Là, le misérable l'avait

entraînée dans la chambre même de Pierre. Et odieux, cynique, il

avait renouvelé ses ignobles propositions, il avait recommencé ses

honteuses tentatives... Elle se voyait perdue, courant dans la

chambre, cherchant du secours..., puis prête à devenir la victime du

misérable..., lorsque soudain l'ombre de son mari était apparue...

A cette pensée, un frisson secoua son corps à ce point que les femmes

qui la soignaient demandèrent:

--Qu'avez-vous, madame? qu'avez-vous?

--Rien!... répondit-elle.

Elle mit son front dans ses mains, et chercha ce qu'il était advenu...

Elle avait été terrifiée... et ne se souvenait plus de rien... Elle

était tombée sans connaissance aux pieds de Fernand. Elle se rappelait

seulement cela...

--Et après?

La vision qu'elle avait eue, et qui l'avait si vivement frappée,

n'était assurément que le résultat de l'état de fièvre dans lequel

elle se trouvait, et surtout joint à l'effroi qu'elle ressentait en se

trouvant dans la chambre même où Pierre était mort. Cette

effrayante vision, cette seconde d'hallucination, en lui faisant perdre

connaissance, l'avait jetée aux pieds du misérable... Qu'était-il

advenu?

Elle avait été là sans force, inerte à ses pieds, et elle savait

Fernand capable de toutes les lâchetés, de toutes les infamies.

Elle pressait son front dans ses mains comme pour en faire jaillir la

lumière, les doigts crispés étrillant ses cheveux, égratignant le

crâne, l'oeil hagard, le rouge au front, elle se demandait:

--Que s'est-il passé?

On était inquiet autour de son lit, se demandant, ce qu'elle avait pour

rester ainsi la tête dans ses mains, et l'une des ouvrières lui dit:

--Madame, est-ce que vous souffrez?

--Non! répondit-elle vivement, repoussant ses cheveux, secouant sa

tête, comme pour se débarrasser de la hideuse pensée qui troublait

son cerveau, comme pour chasser le doute qui faisait monter le rouge de

la honte à son visage.

--Comment suis-je revenue ici, chez moi? demanda-t-elle.

La concierge, qui la soignait depuis la veille au soir, s'avança et

dit:

--Madame Davenne, on vous a ramenée, vers minuit, sans connaissance.

--Vers minuit... Qui m'a ramenée?

Et son oeil fiévreux, inquiet, observa la concierge.

--Personne, fit celle-ci.

--Comment! personne?...

--Vers minuit on sonne..., je tire le cordon et guette qui allait

rentrer, lorsque l'on frappe au vasistas de la loge... Je demande

ce qu'on veut et un cocher me répond: «Je vous ramène une de vos

locataires, qui est très malade...., Mme veuve Davenne; il faudrait

l'aider à descendre....» Vous savez, madame Davenne, comme nous vous

aimons. Ça nous a bouleversés... Je dis à Augustin de se lever, je me

lève moi-même. Nous allons à la voiture..., nous vous voyons..., je

jette un cri, je dis: elle est morte! Le cocher dit: non!... Nous vous

transportons tous les trois dans la loge. Heureusement, Augustin, qui

était sorti pour chercher un médecin, rencontre le pharmacien à la

porte, il le prie d'entrer. Il vient, vous regarde et dit que ce n'est

rien, qu'il n'y a pas de danger..., que c'est une syncope, probablement

arrivée à la suite d'une chute ou d'une peur..., qu'il fallait vous

monter chez vous et que vous ne tarderiez pas à revenir... Pendant que

le pharmacien et mon mari vous montaient, moi je dis: Je vais interroger

le cocher et le payer. Je sors... Il était parti.

Geneviève avait écouté attentivement le récit de la concierge qui

n'apportait aucun éclaircissement dans ses doutes; mais, tout à fait

revenue à elle, elle comprit que l'explication qu'elle n'avait pas, il

fallait la donner à celles qui l'entouraient.

--C'est vrai, fit-elle, c'est à la suite d'une peur. Je venais de

rendre une visite à d'anciens amis de mon mari. Toute la soirée nous

avions parlé de lui, et, en revenant, je ne sais comment, je passais

pour rentrer dans la rue que nous habitions lors de sa mort... En

revoyant la maison, la fenêtre de la chambre mortuaire... j'eus une

hallucination effroyable, il me sembla voir mon mari qui m'appelait.

A compter de cette minute je ne me souviens de rien, je jetai un cri et

je tombai.

Toutes les petites ouvrières eurent des frissons! L'une d'elles fit

même la signe de la croix, et la concierge dit:

--Pauvre madame, ah! je comprends maintenant pourquoi toute cette nuit

vous répétiez sans cesse:

--Grâce!... Pierre!... Grâce!... Pitié... C'est le châtiment.

--J'ai dit cela, fit Geneviève rougissante? Oui..., mon mari se nommait

Pierre Davenne... Qu'ai-je dit encore? demanda-t-elle inquiète.

--Oh! rien que ces mots..., madame...

Geneviève eut un soupir de soulagement, et elle reprit:

--Mesdames, je vous remercie de vos bons soins..., je suis épuisée...,

je vous prie de me laisser quelques heures, je vais me reposer...

--Mais n'avez-vous besoin de rien!

--De rien, que du calme...

--Mesdemoiselles, retirez-vous, dit la concierge et ne faites pas de

bruit... Madame Davenne, dormez, je reste là avec ces demoiselles, et

ce que vous aurez besoin... demandez...

Elles sortirent; et la malheureuse Geneviève resta une demi-heure

assise sur son lit, la tête dans ses mains, en proie au doute terrible,

se voyant inerte aux pieds de celui qui la poursuivait sans cesse, la

catalepsie la livrant tout entière à ses criminelles amours... Elle

entendait la dernière phrase comme un glas:

--Demain, je veux que tu t'éveilles chez toi, puis: Tu es folle! je te

dis que tu es à moi.

--Était-ce vrai? Et cette pensée amena d'abondantes larmes aux yeux de

Geneviève; vaincue, elle se laissa retomber sur son lit, se tordant de

douleur, et gémissant dans ses sanglots:

--Mon Dieu! mais je suis donc maudite!... Tombée, je ne me relèverai

donc jamais!

Elle resta de longues heures ainsi; c'est la pensée seule de son enfant

qu'il fallait sauver à tout prix qui lui rendit un peu de courage.

Geneviève se leva et entra dans son atelier. En la voyant si pâle, les

ouvrières lui dirent qu'elle avait tort de ne pas garder le lit dans la

situation où elle se trouvait; mais elle assura que tout était passé

et qu'elle était redevenue forte.

On lui dit alors que, pendant son repos, un individu singulier, vieux,

petit, maigre, d'apparence assez sale, était venu pour la voir;

qu'on lui avait dit qu'elle était absente. Il avait refusé de faire

connaître le but de sa visite, il avait dit seulement que c'était pour

affaires de famille intéressant beaucoup Geneviève.

--Pourquoi ne m'avez-vous pas éveillée?... fit Geneviève contrariée,

en supposant que c'était de son enfant qu'on était venu lui parler.

--Mais cette homme a demandé les heures auxquelles on était certain

de rencontrer madame, et il a dit qu'il viendrait ce soir, vers cinq

heures...

--Bien! fit Geneviève, satisfaite de voir que l'heure que l'inconnu

avait choisie était avant le départ de ses ouvrières. Ainsi,

lorsqu'il viendrait, elle ne serait pas seule, car de ce jour elle

était résolue à se tenir absolument sur ses gardes...

Puis elle avait pris une décision suprême, elle voulait dans la

journée même se rendre chez le commissaire de police et lui raconter

ce qui s'était passé..., lui dire surtout qu'elle était convaincue

que son enfant était entre les mains de cet homme et qu'elle suppliait

qu'on prît toutes les précautions pour qu'il ne s'éloignât pour

toujours.

Mais la visite qui lui était annoncée pour le soir modifia son

plan; ce pouvait être un envoyé de Fernand, qui venait lui dire une

dernière fois s'il était décidé à lui rendre sa Jeanne. Elle se

résigna à attendre encore.

La concierge, qui était descendue, remonta; en voyant Geneviève

debout, comme les ouvrières, elle se récria; mais, sur l'assurance de

la jeune femme qu'elle ne ressentait absolument rien de l'accident de

la veille, elle se tut, et fit signe à Geneviève qu'elle voulait lui

parler en dehors de ses ouvrières. Geneviève, étonnée, entra dans sa

chambre, elle l'y suivit.

La concierge lui dit alors:

--Madame Davenne, je suis montée exprès pour vous dire une chose qui

vous intéresse.

--Quoi donc?

--Un homme est venu ce matin qui, pendant près de deux heures, nous a

questionnés sur vous.

--Un homme qui vous a questionnés sur moi, fit Geneviève rougissante.

Et attribuant encore cette visite à Fernand, elle se remit vite et

demanda:

--Que vous a-t-on demandé?

--Oh! c'est bien singulier... Mais dame, comme vous êtes veuve, fit la

concierge avec un malicieux sourire..., nous nous sommes bien doutés

tout de suite de ce qu'il en était. On demandait des renseignements

sur votre conduite, les gens que vous recevez..., comment vous vous

conduisez. Nous avons bien vu qu'il s'agissait d'un mariage... Ah! vous

pouvez être tranquille, vous aviez été discrète, vous ne nous aviez

pas prévenus que l'on viendrait peut-être..., ça ne fait rien,

ils n'ont pas à se plaindre. Augustin a dit de vous tout ce qu'il en

pensait et vous savez que c'est du bien... On doit y tenir beaucoup,

car, à mesure que la personne entendait votre éloge, elle était

contente comme tout.

Geneviève était stupéfaite... Quel intérêt Fernand avait-il à

faire prendre sur elle des renseignements de ce genre?..

--Quel genre d'individu était-ce? demanda-t-elle.

--Ah! un drôle de gaillard... un marin, qui ne parle pas comme tout le

monde, qui est bien laid comme les sept péchés capitaux, et qui jure

comme tous les diables... mais un bon vivant tout rond... Il a offert un

verre à mon mari, et en quittant Augustin, il lui a dit:

--Espère! espère! le gabier, on se reverra!

La femme du mort, Tome II (1897) · 第 26 / 44 题