LE CALVAIRE D'UNE FEMME.

Depuis le jour où Geneviève avait appris que sa fille pouvait lui

être rendue, elle s'était transformée. La scène qu'elle avait eue

avec Fernand amenait un nuage sur son front chaque fois que la pensée

lui en revenait; mais, cependant, il fallait s'y résoudre,

puisque c'était par lui seul qu'elle pourrait retrouver sa Jeanne.

Certainement, le passé était à jamais fini... Libre, elle ne

consentirait jamais à recommencer une vie dont le souvenir seulement

lui faisait monter le rouge au visage! Mais comment revoir son enfant?

Geneviève pensa à agir de ruse: peut-être par des promesses le

rendrait-elle plus souple. Si, adroitement, elle pouvait savoir

l'endroit où la petite Jeanne était cachée, alors elle n'hésiterait

plus, elle chasserait l'odieux misérable et demanderait aide et

protection à la police. A cette heure, la moindre démarche dans ce

sens pouvait tout compromettre.

A chaque heure du jour, la pauvre femme était poursuivie par cette

unique pensée. Superstitieuse, elle se rendait tous les jours au

cimetière; elle passait une heure dans le caveau, agenouillée, parlant

bas, demandant grâce et jurant qu'elle resterait ce qu'elle devait

être pour racheter sa faute: une honnête femme! Puis elle revenait et

elle croyait toujours que sa prière avait été entendue, et que, comme

gage de pardon, elle retrouverait chez elle sa Jeanne...

Un jour, en rentrant, elle trouva une lettre chez elle, elle reconnut

l'écriture. Elle l'ouvrit, tremblante; la lettre disait:

«Geneviève,

«Si tu veux, maintenant que, libre, tu es à toi tout entière, si

tu veux redevenir la femme adorée aux genoux de laquelle je restais

autrefois, si tu veux renouer la chaîne du passé..., viens!... A ce

prix seulement tu retrouveras ton enfant... que j'aime autant que toi et

de laquelle je veux remplacer le père...

Si tu consens, ce soir à dix heures, trouve-toi place Royale. Un homme

ira vers toi, te dira ton nom...; tu n'auras qu'à le suivre!... sinon,

dès demain je pars... et tu ne reverras jamais ta fille... Tourne le

feuillet.»

Geneviève, frémissante de rage et de honte, tourna le feuillet, il en

tomba une mèche de cheveux blonds et dorés... elle les saisit et les

embrassa follement. Oh! c'étaient bien les cheveux de sa Jeanne... Elle

lut deux mots griffonnés par une main d'enfant:

Viens, petite mère.

«JEANNE.»

Elle devint pâle, et, pour ne pas tomber, elle fut forcée de s'appuyer

à un meuble. Cette infamie l'épouvantait: le misérable se servait

de l'enfant pour perdre la mère... Cette petite tête d'ange, il la

faisait servir au crime!... Et c'était vrai... il avait sa Jeanne;

c'était lui qui avait pris sa fille... le misérable! la vie du père,

l'honneur de la femme! et aujourd'hui l'enfant... et tout cela, pour

atteindre le même but: sa fortune, qu'il poursuivait encore à cette

heure.

D'abord devant cette cynique infamie, Geneviève eut l'idée d'aller

immédiatement prévenir la police avant de se rendre au rendez-vous.

Mais elle pensa qu'elle devait être surveillée et que la moindre

démarche le mettrait sur ses gardes, qu'alors elle ne retrouverait

plus sa fille!... Aussi que faire? Fallait-il donc souscrire à ces

monstrueuses conditions?... Oh non! La mort plutôt que semblable

honte... Mais Jeanne, qu'allait-elle devenir?

Geneviève passa la plus effroyable journée... parfois, prête à

mourir, puis décidée au sacrifice et à la mort ensuite après avoir

tout dit chez le commissaire... Le soir seulement elle s'y résolut

héroïquement. Elle écrivit une longue lettre dans laquelle elle

racontait en détail tout ce qui se passait depuis quatre jours. Elle

déclarait se rendre au rendez-vous donné, décidée à mourir, mais

elle réclamait aide et protection pour son enfant: elle demandait

qu'il fût arraché des mains du misérable... Sa lettre terminée, elle

écrivit l'adresse du commissaire avec la recommandation de la porter

aussitôt. Elle la plaça sur l'établi de ses ouvrières... et elle

partit. Elle donna une clef à la concierge, disant que comme elle

rentrerait tard et ne voulant pas être éveillée par l'arrivée des

ouvrières, elle laissait cette clef avec laquelle elle pourrait rentrer

dans l'atelier. Sur l'établi était l'indication de ce qu'elles avaient

à faire...

Elle sortit et gagna les boulevards... Elle cherchait une boutique

d'armurier encore ouverte. Elle en vit une, entra:

--Monsieur, je voudrais un revolver, tout petit... Et elle se hâta

d'ajouter, voyant qu'on la regardait avec curiosité... C'est pour un

tout jeune homme, et pour tirer dans un appartement.

--Le voulez-vous en ivoire?

--Oh non! une arme simple.

On lui fit voir plusieurs armes; elle choisit la plus facile à

cacher... Elle n'osait demander qu'on la lui chargeât... Mais le

marchand lui offrit un paquet de cartouches, et elle le prit... Une

fois dehors, elle entra sous une porte, s'accroupit et chargea son arme.

Puis, ayant glissé le revolver dans sa poche, elle se dirigea vers la

place Royale.

La place était déserte à cette heure. Naturellement les grilles

étaient fermées et elle ne savait de quel côté elle devait attendre:

elle se décida à en faire le tour... Elle revint à son point de

départ et ne vit personne... Elle craignit cette fois d'avoir été

victime d'une mystification.

Elle allait encore une fois faire le tour des grilles, lorsqu'un homme,

passant près d'elle, dit:

--Geneviève Davenne?

Elle s'arrêta aussitôt, et dit:

--C'est moi!

L'homme vint alors vers elle et lui demanda:

--Vous êtes madame veuve Davenne?

--Oui, monsieur.

--Vous êtes décidée à ce qui vous est demandé?

--Oui, monsieur.

--Avant, je dois vous demander, madame, si vous n'avez prévenu

personne?

--Pourquoi me dites-vous cela?

--C'est que si nous étions suivis... ce qu'il me sera facile de voir,

je ne vous guiderais pas vers la demeure où est votre enfant... Mais

vous devriez à jamais renoncer à l'espoir de la retrouver.

--Monsieur, je suis venue seule.

--Je dois vous demander de me faire ce serment, sur la tête de votre

enfant vivant..., sur votre mari mort...

--Je vous jure que je suis venue seule... Je vous jure qu'à cette heure

je n'ai dit à personne la démarche que je fais.

--Alors, madame, veuillez me suivre.

L'homme marcha quelques pas en avant, il prit quelque distance, se

retournant pour s'assurer qu'ils n'étaient pas filés. C'est seulement

en arrivant rue Payenne que Geneviève jeta un cri en voyant celui qui

la guidait se retourner...

--Mon Dieu! dans cette rue!

--Madame, c'est dans votre ancienne demeure qu'on vous attend... Je dois

me retirer et veiller pendant tout le temps que vous resterez, et si

des personnages suspects paraissaient, je vous le répète encore, tout

serait fini...

L'homme se releva. Geneviève crut un moment qu'elle ne pourrait aller

plus loin. Ainsi, le misérable avait choisi, pour l'attendre, le lieu

même où il avait été criminel! Cependant elle ne pouvait rester

ainsi, il fallait agir au plus tôt. Elle leva les yeux au ciel en

embrassant la mèche de blonds cheveux qu'elle avait reçue le matin, et

elle dit:

--Ayez pitié de moi, Seigneur! et protégez-moi!

Et elle se dirigea vers le petit pavillon... La porte s'ouvrit

aussitôt...; elle entra et la porte se ferma sur elle... Un instant

elle crut qu'elle allait tomber, elle ne pouvait faire un pas... elle

sentit qu'on lui prenait la main et qu'en la soutenant, on la conduisait

jusqu'au vestibule. Un frisson mortel courait dans son sang et dans

ses moelles... Elle entra dans le pavillon, et, comme au retour du

cimetière, elle tomba à genoux.

Le vestibule s'éclaira, et elle vit que c'était Fernand qui la

dirigeait. Elle resta à ses genoux et lui dit suppliant:

--Rendez-moi mon enfant, rendez-moi mon enfant...

--Viens, fit celui-ci.

Geneviève crut qu'il cédait; elle se redressa aussitôt et le suivit.

Il la conduisit vers la chambre de son mari. À la porte elle eut peur

et se recula; mais, voyant la transformation de la chambre en atelier,

elle exhala un soupir de soulagement. On se souvient que la chambre

était devenue un atelier de sculpteur. Le regard de Geneviève chercha

autour d'elle. Fernand le vit, car il lui dit:

--Geneviève, ne cherche pas Jeanne; je t'ai dit les conditions que je

mettais pour te la rendre...

--Mais vous savez bien que c'est impossible!... Mais cet amour me

tuerait... Je ne suis plus une femme, je suis uniquement une mère, je

veux mon enfant...

--Jeanne est en mon pouvoir...

--Où l'avez-vous placée?... qu'est-elle devenue?... parlez-moi

d'elle... Écoutez, pour la revoir, si vous le voulez, fixez vous-même

le prix que vous voudrez.

Fernand haussa les épaules...

--Ainsi, en venant ici, tu n'étais pas décidée à souscrire aux

conditions imposées...

--Oh! jamais, fit Geneviève en frissonnant.

Fernand lui tendit la main et lui dit d'une voix plus douce:

--Donne-moi tes mains..., Geneviève, et causons une seconde.

Ce changement subit étonna la jeune femme; elle crut qu'il revenait

à de meilleurs sentiments, elle domina sa répulsion et lui donna ses

mains...

--Là! fit-il.

Geneviève ne quittait pas son regard; elle vit sa physionomie changer

d'expression; elle sentit ses mains écrasées comme dans un étau...

Elle jeta un cri en se sentant prendre; puis, violemment rejetée sur le

divan, elle retomba muette, effrayée... et elle vit Fernand qui tenait

dans ses mains le revolver qu'elle avait acheté...

--Ah! tu ne venais pas avec de bien aimables intentions; tu avais

acheté cette arme et tu étais assez naïve pour croire que je ne

le savais pas; depuis deux jours je ne fais qu'observer tous tes

mouvements...

--J'avais acheté cette arme parce que je suis résolue à mourir

plutôt qu'à accepter vos indignes propositions.

--Il est trop tard, ma belle amie. Il ne fallait pas commettre

l'imprudence de venir.

--Je ne veux pas vous croire aussi misérable!

--Tu dis des niaiseries... Je veux, entends-tu, pour un but que je

poursuis, je veux que tu deviennes ce que tu étais autrefois... Ici,

tout est fermé, la maison est gardée, tu es chez moi, et demain je

veux que tu t'y éveilles chez toi...

Geneviève avait regardé autour d'elle, cherchant une issue, mais elle

se vit enfermée. Elle eut peur, voyant sur une selle de sculpteur,

parmi des ébauchoirs, un couteau, elle se précipita pour le prendre,

mais Fernand la saisit dans ses bras et il l'embrassa.

--Tu es folle, répéta-t-il; je te dis que tu es à moi...

--Lâche! laissez-moi! Et elle s'arracha de ses bras et courut vers la

fenêtre; elle la secouait pour l'ouvrir.

--Renonce encore à cela, le volet est fermé par une traverse en

dehors.

Et il courut vers elle; elle avait ouvert la fenêtre et avait frappé

violemment le volet. Fernand la reprenait dans ses bras, lorsque soudain

le volet s'ouvrit tout grand, et, à la lumière blanche de la lampe,

elle vit paraître un homme. En le reconnaissant, elle jeta un cri

terrible:

--Grâce, s'écriait-elle, folle, épouvantée, oubliant Fernand,

reculant devant l'apparition... Elle ferma les yeux et tomba sans

connaissance.

Fernand, au contraire, avait eu un cri de joie en reconnaissant Pierre

Davenne...

--Enfin, cria-t-il, je n'ai jamais eu si belle occasion de la faire

vraiment veuve.

Et il tira trois coups de revolver. Pierre était resté debout, il tira

encore. Pierre était dans la chambre, à deux pas de lui et souriait.

Fernand ne comprenait plus rien, il tira encore, et voyant Pierre,

toujours impassible se diriger sur lui, il eut peur à son tour et

il recula, laissant échapper l'arme de ses mains. C'était donc

véritablement l'ombre vengeresse puisque les balles ne pouvaient

l'atteindre. Pierre, droit devant lui l'écrasait de son regard... Il

cacha son visage, ferma les yeux et il entendit:

--Lâche! assassin, voleur... où est ma fille?... Et cette fois il vit

bien que ce n'était pas une ombre qu'il avait devant lui, car il sentit

sur son front le froid de l'acier d'un canon de pistolet.

--Dans la chambre de sa mère..., dit-il vivement tremblant de

lâcheté.

--Vois, Simon, dit Pierre au matelot qui entrait.

La porte venait de s'ouvrir, et, presque en même temps que Pierre

entrait par la fenêtre, le matelot paraissait.

--Faites donc feu; il faut en finir une bonne fois, disait-il. Mais, sur

l'ordre de son lieutenant, il courut voir les chambres.

Il trouva la petite Jeanne endormie dans le lit qu'elle occupait

autrefois. Il revint aussitôt dire à Pierre qu'il avait l'enfant.

--Vite alors, commanda le lieutenant, dont l'arme se baissa.

Fernand releva vivement la tête.

--Que voulez-vous maintenant?... Allez-vous m'assassiner?

Pierre haussa les épaules en disant:

--Je laisse au bourreau cette besogne.

Pendant ce temps, obéissant aux ordres de son maître, le matelot avait

pris l'enfant sans l'éveiller, et l'avait descendue dans une voiture

qui les attendait au coin de la rue Payenne. Il était remonté vivement

et avait enlevé le corps inanimé de Geneviève, l'avait descendu;

puis, ayant hélé une voiture, il y plaçait la malheureuse toujours

évanouie. Il avait dit au cocher dans la voiture duquel était

Geneviève:

--Va où tu sais... Tu réveilleras le concierge, tu diras qu'elle s'est

trouvée mal, qu'on la monte chez elle; pour le reste, t'as pas un mot

à répondre.

Le cocher partit aussitôt, et le matelot se hâta de retourner à la

maison après avoir bien recommandé l'enfant.

--Faut qu'il se dépêche ou nous allons être pincés.

Il grimpa l'escalier, et il vit son maître, les bras croisés, l'arme

toujours à la main, à deux pas devant Fernand; celui-ci, froid,

dédaigneux, semblait écouter sans comprendre.

--Si j'avais voulu ta vie, tu sais bien, misérable, qu'elle

m'appartenait: tu sais bien qu'un combat entre nous deux, c'était ta

mort certaine... J'ai voulu te punir par tes vices mêmes... Tu étais

riche criminellement, je t'ai fait pauvre... Tu étais estimé, je t'ai

fait mépriser... A force de t'obliger à défendre ta vie, je t'ai

fait l'aimer assez pour que tu deviennes lâche... et aujourd'hui je te

crache au visage.

--Je ne vous répondrai pas... Vous avez souffert.

--Que dis-tu?... J'ai eu le courage d'arracher de mon coeur l'amour

malsain qui le faisait vivre; j'ai eu le courage de renoncer à vivre

pour laisser à mon enfant l'honneur d'un nom respectable... Toi,

bandit, toi, chien qui mords la main qui t'a nourri..., tu ne t'es

attaqué qu'aux faibles, aux femmes et aux enfants... Ce matin, tu

tentais d'assassiner une malheureuse que tu avais trompée...

--Votre maîtresse!

Pierre haussa les épaules et continua:

--Tout à l'heure, c'était encore à une femme que tu t'adressais; tu

n'es redevenu souple et lâche que devant un homme.

--Il vous sied de parler de lâcheté, vous avez une arme dans les mains

et je suis désarmé.

--Tu deviens pâle, lorsque tu as une arme dans les mains, je l'ai vu

tout à l'heure. Il n'y a qu'un être au monde que tu aies aimé et

respecté, c'est Iza.

Fernand releva la tête et dit effrontément:

--Coupable envers vous, vous pouvez tout me dire... Mais, c'est là que

votre droit s'arrête, et vous n'allez pas insulter ma femme...

--Je n'insulte pas les femmes, monsieur Séglin... Si vous voulez

retrouver la vôtre, vous irez au bois, elle y va chaque jour... et

comme Iza ne vous a jamais aimé..., s'il suffit pour vous détacher

d'elle de savoir ce qu'elle est..., elle est prête à vous raconter la

longue histoire de ses amours...

--Ah! je ne permettrai pas...

Et il se dressait menaçant.

--Qu'est-ce à dire?... fit Pierre en dirigeant sur lui le canon de son

arme.

--Feu! feu donc! lieutenant, disait le matelot d'une voix sourde, car

depuis qu'il était monté, il écoutait la scène, accoté au mur,

les poings crispés, rageant de la générosité de son maître,

maugréant...

--Il y a longtemps que ça serait fini... Ça se passe en conversation.

--Monsieur Séglin, je pourrais vous tuer; mais je vous condamne à la

vie que vous vous êtes faite... d'autres ont charge de me venger.

Puis, prêt à se retirer, il lui dit:

--Si tu veux devenir un des nombreux adorateurs de ta femme, ton Iza

demeure rue de Navarin. Sois heureux!... et Pierre sortit laissant le

misérable écrasé.

Le matelot rageait en le suivant; avant de sortir, n'y pouvant plus

tenir, il dit:

--Mon lieutenant..., si c'est parce que ce travail vous dégoûte,

chargez-m'en, c'est plus prudent; je remonte et en deux temps j'ai

fini...

--Non! hâtons-nous de retourner à Charonne.

--Mais, mon lieutenant, ce sera encore à recommencer demain...

--Non! car je ferai venir Geneviève...

Et ils montèrent en voiture; la petite Jeanne dormait toujours. Ils se

firent conduire à Charonne. Depuis le matin, ils étaient sur pied et

étaient las. En quittant Charonne, ils étaient venus rue Payenne; la

maison était vide. Le matelot Simon fut placé en observation pour voir

si Fernand entrait ou sortait emmenant l'enfant; il devait ne point le

quitter; pendant ce temps, Pierre se rendait rue du Temple; il prenait

des renseignements et restait également à observer si Geneviève

sortait avec sa fille.

Le soir, il la vit sortir, elle était seule, il la suivit... Il fut

fort étonné en la voyant acheter un revolver, plus étonné encore

de voir qu'elle était suivie. Il observa celui qui la filait... et

commença à être très inquiet en la voyant se diriger sur la place

Royale, c'est-à-dire du côté de la rue Payenne... En voyant l'homme

lui parler, puis Geneviève le suivre, Pierre eut l'idée de ce qui

se passait. On vendait à Geneviève l'enfant enlevé le matin... ou

c'était un guet-apens tendu à la jeune femme; elle n'était donc pas

complice... Il la vit entrer dans la maison... Décidément, elle allait

voir l'enfant, la petite était là, et c'était Geneviève qui avait

chargé Séglin de s'en emparer.

Pierre était aise de trouver ensemble les deux misérables et d'en

finir... Il attendit que l'homme qui avait suivi Geneviève se fût

retiré; lorsqu'il l'eut vu tourner la rue, il chercha son matelot.

Simon était absolument caché derrière des touries vides laissées

devant la porte d'un magasin... Il vint sur son maître, et celui-ci lui

dit alors ce qu'il devait faire.

Ils allaient par surprise entrer dans la maison... Pierre en avait

encore les clefs. Le volet du premier, où l'on voyait de la lumière

et où les deux misérables se trouvaient, était fermé en dehors; à

cause des vitraux, il l'avait fait faire ainsi. Avec l'échelle qu'on

devait trouver dans le jardin, il montait au premier, pendant que

Simon, pieds nus, entrait, par la porte et montait au premier; il

devait s'arranger de façon à se trouver ensemble. Au bruit des vitres

brisées, Simon devait entrer.

On a vu comment Pierre était entré beaucoup plus vite... et de quelle

façon il avait été reçu... D'abord, en entendant le premier coup de

feu, il était devenu pâle, mais ne se sentant pas touché après

deux coups tirés à bout portant, il avait résolument marché sur son

adversaire. On a vu ce qui s'était passé.

Ce qui avait sauvé Pierre, c'est que l'armurier auquel Geneviève avait

acheté le revolver, avait d'abord craint que cette femme ne l'achetât

dans un mauvais dessein, et il allait demander des explications, lorsque

celle-ci, allant au-devant, lui avait dit que c'était pour un enfant;

pour s'assurer qu'on ne le trompait pas, il avait offert des cartouches.

C'étaient des cartouches pour jouer, sans balles. Geneviève n'y avait

pas même fait attention. C'est grâce à cette circonstance que Pierre

était encore vivant.

X

La femme du mort, Tome II (1897) · 第 25 / 44 题