XIV

Un but de voyage que l'on ne propose pas assez souvent à de jeunes

époux désireux de voir sous des cieux lointains se lever leur lune de

miel, c'est la chute du Niagara. Il est vrai que, si leur intention

était de se cacher pour jouir de leur bonheur à l'abri des importuns

et des indiscrets, ils feraient bien d'aller plus loin encore. Il

paraît, en effet, que René Laverdie et sa jeune femme n'ont pu visiter

ces parages sans être reconnus et sans que l'on commentât aussitôt

dans Paris les raisons d'un si excentrique voyage de noces. On suppose

que la première idée en germa dans la tête romanesque de Gabrielle;

son mari considéra ceci comme une grande preuve d'amour et fut heureux

de lui montrer cette nature admirable, au sein de laquelle il avait

travaillé, souffert, et songé à l'ineffable récompense qui

l'attendait.

Ce ne sont pas là, du reste, les dernières nouvelles qu'il a été

possible de se procurer de cet heureux couple.

Dans un boudoir élégant d'un petit hôtel de la rue de Berry, une

vieille dame est assise. Elle paraît fort émue, et, malgré la grande

dignité de son maintien et de ses manières, le trouble qui l'agite

devient tout à coup tellement impérieux qu'il ne lui permet plus de

rester en place. Elle se lève donc enfin. Elle s'approche de la

pendule et regarde l'heure; puis elle soulève les rideaux d'une

fenêtre et jette un coup d'œil dans la rue. Il y a tant d'ardeur et

d'intérêt dans son regard, qu'on le croirait retenu au dehors par une

scène des plus intéressantes; pourtant aussi loin que la vue peut

s'étendre, on n'aperçoit que des trottoirs déserts sur lesquels tombe

sans bruit une pluie fine et persistante. Devant la maison, toutefois,

stationne un coupé de maître. A l'apparence lourde et paisible du

cheval gris, à l'air indifférent du vieux cocher enveloppé dans son

manteau de toile cirée sans nul souci de la tenue, à l'aspect

bourgeois et fatigué de tout l'équipage, on reconnaît la voiture du

médecin.

La maladie visite donc cet intérieur? Tout cependant y paraît doux,

gracieux, paisible; et ce n'est pas précisément de l'inquiétude que

les traits de cette vieille dame expriment.

Soudain la porte s'ouvre: un jeune homme entre dans la chambre.

--Eh bien, chère tante, dit-il, rien encore de nouveau. Rien à

craindre pourtant; le docteur est très satisfait. Mais ne voulez-vous

pas la voir?

--Non, mon enfant: sa mère est là, c'est suffisant. Ah! que ces heures

me paraissent longues!

Le jeune homme s'approche de la vieille dame et lui prend

affectueusement la main.

--Vous nous en voudriez beaucoup, n'est-ce pas, si c'était une fille?

--Je ne vous le pardonnerais jamais, répond-elle avec un sourire.

Il s'éloigne et elle reste seule. Ce dernier moment lui semble

éternel, mais enfin la porte se rouvre; René paraît sur le seuil. Son

expression est si triomphante qu'elle ne laisse aucun doute sur la

réponse qu'il va donner au regard anxieux de sa tante.

Cette réponse est là, du reste, vivante, sous la forme fragile d'un

petit enfant nouveau-né. Une femme le porte avec des précautions

infinies, et soulève des flots de dentelle pour le montrer à la

marquise. Celle-ci le prend: c'est un garçon! Elle le contemple avec

ivresse.

Désormais, elle peut mourir, cette vieille dame; sa mort sera joyeuse:

elle vient de serrer contre son cœur un petit comte de Laverdie,

marquis de Saint-Villiers.

Le mariage de Gabrielle · 第 19 / 22 题