Cette année-là, l'été s'annonça très chaud.
Gabrielle avait obtenu de ses parents qu'on n'allât pas demeurer dans
les environs de Paris; mais, dès le commencement du mois de juin, elle
supplia en secret son père de louer de nouveau un chalet à Trouville.
--Comment, ma petite minette, lui disait le bonhomme, mais je croyais
que tu détestais Trouville!
Comme Gabrielle rougit une ou deux fois après de semblables réponses,
M. Duriez finit par comprendre.
--René Laverdie revient par le Havre, se dit-il. Mais c'est une
singulière idée quand même; elle ne le verra pas plus tôt. Enfin, ce
que petite fille veut...
Il partit un samedi soir pour Trouville, et le lendemain, à son
retour, il annonça qu'ayant trouvée libre la maison où la famille
avait passé l'avant-dernier automne, il avait cru ne pouvoir mieux
faire que de la louer. Madame Duriez se montra satisfaite. Émile ne
dit rien: depuis que les événements lui avaient donné tort, il se
renfermait, à la maison, dans un silence plein de dignité; personne
d'ailleurs ne songeait à s'en plaindre. Gabrielle fut gracieuse comme
toujours dans sa reconnaissance. Elle entourait son père de soins,
d'attentions; son affection pour lui semblait avoir grandi. Elle
sentait peut-être qu'elle avait quelque chose à réparer à son égard,
car il était le seul à qui madame Duriez n'eût pas encore entièrement
pardonné.
Lorsque Gabrielle eut devant ses yeux la mer et sous ses pieds le
sable de la plage, elle se trouva contente. Les flots bleus, le port
du Havre, la double jetée de Trouville, représentaient pour le moment
tous ses souvenirs et toutes ses espérances; elle aurait plus de
patience ici que dans tout autre endroit pour attendre le retour de
René. Chacun de ces bateaux à vapeur, dont elle découvrait la première
à l'horizon le panache de fumée, pouvait être celui qui ramenait son
fiancé auprès d'elle.
Son fiancé! C'était donc vrai? Parfois elle se disait qu'elle était
trop heureuse; elle éprouvait une sorte d'effroi. Il lui semblait que
Dieu eût rassemblé tout à coup la somme immense de félicité répandue
sur la terre pour la lui mettre dans le cœur: sa part de joie était
trop grosse, cela devait faire tort à quelqu'un.
Dans cette pensée, elle s'ingéniait à trouver du bien à accomplir, des
tristesses à soulager. Quand elle avait vu chacun satisfait et
souriant autour d'elle, elle s'échappait, allait plus loin, cherchait
dans le pays de pauvres masures, des cabanes de pêcheurs bien
misérables, bien sombres, et les éclairait tout à coup du rayonnement
de son visage radieux; elle y répandait les bonnes paroles et les
poignées d'or. Mais, après avoir ainsi puisé à pleines mains dans son
trésor d'amour et de bonheur, comme elle le trouvait encore grandi,
elle se prenait à ressentir la même épouvante délicieuse.
Un jour, elle reçut ainsi que ses parents une invitation pour un bal.
C'était une fête donnée à bord d'un bâtiment en rade au Havre. Des
membres d'une société savante revenaient, sur ce bâtiment, d'une
longue, périlleuse et très curieuse expédition: le bal était en leur
honneur. Madame Duriez décida que l'on s'y rendrait et Gabrielle
battit des mains, car elle n'avait jamais dansé à bord d'un vaisseau.
Traverser la Seine en toilette de bal, on ne devait pas y songer; il
fut convenu que l'on passerait deux jours au Havre, pour la
circonstance, et des chambres furent retenues à l'hôtel Frascati.
En conséquence, le matin de la fête, madame Duriez, Gabrielle et
Émile, deux femmes de chambre et autant de malles furent embarqués sur
le bateau qui fait le service de Trouville au Havre. Au moment
d'entrer dans le port, il fallut attendre pour laisser le passage à un
steamer de la Compagnie transatlantique. Il arrivait majestueusement,
paré pour le retour, ses vergues dressées, ses voiles roulées et
serrées dans leurs étuis d'une blancheur de neige. Les passagers en
foule se pressaient sur le pont. Parmi eux beaucoup d'étrangers, sans
doute, saluaient pour la première fois les côtes de la France; pour
d'autres, au contraire, ces côtes riantes étaient celles de la patrie,
revues après de longues années: de tant de cœurs, peu devaient être
indifférents.
Sur le bateau de Trouville, sur la jetée, régnait aussi une certaine
émotion: la rentrée au port, comme le départ d'un vaisseau, voilà des
spectacles devant lesquels l'habitude même de les voir ne permet pas
de rester froid.
Ses deux petites mains posées sur le plat-bord, la joue pâle, les
lèvres tremblantes, Gabrielle regardait aussi; son trouble, à elle,
était bien naturel. D'un jour à l'autre, René Laverdie pouvait
arriver; peut-être qu'il se trouvait là, à quelques mètres d'elle,
dans cette foule qu'elle parcourait d'un regard ardent. Mais la
distance était cependant trop grande pour que les passagers des deux
bateaux pussent distinguer réciproquement leurs traits. Le beau
transatlantique vira de bord, parut hésiter une seconde, puis pénétra
dans le port, glissant avec lenteur le long de la jetée, d'où
s'élevèrent aussitôt mille cris de bienvenue.
La fête du soir eut lieu; elle fut très brillante et tout s'y passa à
merveille. Gabrielle dansa beaucoup; on admira sa beauté et la grâce
de sa toilette, mais on trouva généralement dommage qu'une si jolie
personne eût si peu d'animation; quelques-uns de ses danseurs durent
même garder la conviction qu'elle manquait d'esprit, car elle laissa
plus d'une fois sans réponse leurs saillies les plus vives et leurs
compliments les mieux tournés.
Le fait est qu'elle pensait à ce paquebot du matin. C'était ridicule,
sans doute, mais elle se sentait persuadée qu'il avait amené René.
Quelque chose lui disait que le jeune homme n'était pas loin d'elle.
Une ou deux fois, elle tressaillit, croyant qu'elle l'avait aperçu.
C'était pourtant être par trop enfant; car quelle vraisemblance y
aurait-il eu à ce que René, à peine débarqué après deux ans d'absence,
n'imaginât rien de mieux, pour occuper sa première soirée, que de se
rendre au bal?--Qui sait? s'il avait appris que j'y suis, pensait
Gabrielle. Puis elle se moquait d'elle-même et, en ceci, elle n'avait
peut-être pas tort.
Quoiqu'elle se fût couchée tard, Gabrielle ouvrit les yeux de bonne
heure le lendemain matin. Elle secoua sa jolie tête, comme un oiseau
qui se réveille, et promena tout autour d'elle des regards étonnés.
Elle ne reconnaissait plus la position de sa fenêtre, et ne se
rappelait pas avoir jamais eu le malheur de posséder une chambre à
coucher d'acajou. Tout à coup, elle aperçut une robe blanche sur une
chaise et des souliers de satin sur le tapis; le jour se fit aussitôt
dans son esprit. Elle se souvint qu'elle avait dansé la veille à bord
d'un trois-mâts, en l'honneur de la science, et qu'elle était au
Havre, à l'hôtel Frascati. Tandis qu'elle se renversait sur
l'oreiller, suivant le fil de ses idées qui se débrouillait
paresseusement, il lui sembla que soudain une voix lui criait dans
l'oreille: «Il est là.» Et elle se redressa vivement. Une minute
après elle se disait:--Que je suis folle!... Mais, c'est égal, elle
ne pouvait plus se rendormir. Elle s'habilla vite et sonna sa femme de
chambre.
--Céline, lui dit-elle, ayez l'obligeance de faire chercher une
voiture et tenez-vous prête à m'accompagner.
Que mademoiselle se fût coiffée sans son secours et désirât sortir à
sept heures du matin ne parut surprendre en rien la femme de chambre.
Elle obéit avec empressement, et, quand toutes deux furent dans le
fiacre, elle eut à transmettre au cocher l'ordre de les conduire à
Sainte-Adresse.
Il faisait extrêmement beau. L'air était doux, le soleil encore voilé
par cette brume légère qui annonce les journées chaudes. Dans la rue
de Paris, les volets des croisées et les devantures des boutiques
s'ouvraient avec un bruit joyeux. A droite, entre les maisons, au fond
de toutes les rues transversales, on voyait se dresser les mâts des
vaisseaux. En face s'élevait la côte d'Ingouville, avec ses blanches
habitations qui, du sein de leurs nids de verdure, semblaient rire aux
rayons du matin.
La voiture passa derrière l'hôtel de ville et descendit le boulevard
de Strasbourg; puis elle quitta les quartiers élégants et les voies
larges, elle entra dans la rue d'Étretat.
Gabrielle ne connaissait pas le Havre et regardait tout avec
curiosité. A mesure qu'elle s'éloignait du port, l'aspect de la ville
devenait moins intéressant; mais ce qu'elle était surtout impatiente
de contempler, c'était la vue qui l'attendait en haut de la falaise,
cette vue immense de la mer, du Havre et de l'embouchure de la Seine,
la plus belle, a dit Chateaubriand, après Constantinople.
Elle descendit de voiture à l'entrée d'un petit sentier, le plus
singulier petit sentier et le plus charmant que l'on puisse voir; il
grimpe entre deux rangées d'arbres énormes, à peine séparés d'un
mètre, et dont les racines saillantes le transforment en escalier.
L'ascension fut assez longue, mais Gabrielle la trouva délicieuse.
C'est ainsi qu'elle parvint sur la falaise.
Elle voyait donc enfin la mer comme elle avait désiré la voir! Ce
n'était plus l'espace borné, la bande bleuâtre et étroite qu'elle
apercevait de ses fenêtres à Trouville: c'était l'immensité, l'infini.
Sur la surface étincelante de cet abîme, les plus puissants voiliers
semblaient des feuilles mortes jetées par le vent sur le sein d'un
lac; des milliers et des millions de vagues, que la distance
aplanissait, se confondaient en un frissonnement unique, incessant et
doux. A cette grande hauteur, aucun bruit ne parvenait que la voix
imposante, quoique affaiblie, de la mer.
Gabrielle s'était avancée sur la falaise aussi loin qu'il était
possible de le faire sans imprudence. Elle paraissait tout à fait
absorbée dans la contemplation de l'Océan. En se tournant un peu à
gauche cependant, elle eût embrassé du regard une autre partie de cet
incomparable panorama, non moins digne de son admiration: c'était la
ville du Havre, au pied de ses collines chargées de verdure; ses
bassins, sa jetée, ses vaisseaux innombrables; c'était la Seine, dont
les eaux, en se précipitant dans la mer, traçaient au loin à travers
l'azur un monstrueux sillon jaunâtre. La jeune fille se décida à jeter
à la fin un coup d'œil vers la terre; il est probable qu'elle rendit
justice à la beauté du spectacle qui l'attendait de ce côté; elle dut
l'examiner jusque dans ses détails, car elle remarqua dans le port la
double cheminée rouge d'un bateau transatlantique.
Quand elle eut assez regardé et la Seine, et la mer, et la ville, elle
entra dans la chapelle consacrée à Notre-Dame-des-Flots. Tandis que sa
femme de chambre s'agenouillait pour prier, Gabrielle se mit à
examiner curieusement les ex-voto qui couvraient les murs. Presque
tous avaient été placés là en signe de reconnaissance après quelque
délivrance signalée, et presque tous par des marins sauvés d'un
naufrage ou par leurs familles. Une seule des inscriptions exprimait
une prière, et celle-là si navrante que Gabrielle en fut frappée.
C'étaient ces mots, gravés sur une simple tablette de marbre: «Mère
des douleurs, prenez pitié de moi!» Une initiale et une date, et voilà
tout... Mais que de tristesse dans ce cri! Ce n'était pas une
souffrance ordinaire, une épreuve visible qui avait dû l'inspirer,
mais quelque affreuse torture morale, l'étreinte peut-être d'une
effroyable tentation. Il y avait dans cette supplication quelque chose
de si mystérieux et de si mélancolique que les larmes remplirent les
yeux de Gabrielle.
Cependant l'heure avançait, et elle songeait à s'éloigner, lorsqu'elle
s'aperçut que Céline s'était endormie sur son prie-Dieu. La pauvre
fille avait attendu pendant une partie de la nuit le retour de sa
jeune maîtresse, et, la promenade au grand air du matin ayant sans
doute achevé de l'accabler, elle venait de se laisser surprendre par
le sommeil.
Pour certaines âmes, un instant de solitude en face d'une nature
sublime est un plaisir inappréciable. En sa qualité de jeune fille du
monde, Gabrielle rencontrait rarement cette jouissance. Elle se garda
bien d'appeler sa femme de chambre ou de faire le moindre bruit; mais,
s'échappant sur la pointe du pied, elle vint se placer sur le seuil de
l'église.
Un petit enclos et une grille, au-delà la crête verdoyante de la
falaise, le ciel et l'Océan, voilà ce qui s'offrait à ses regards.
Contre la grille, tournant le dos à l'église, un jeune homme était
appuyé. Gabrielle le reconnut et retint un cri: c'était René.
Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, comme si elle eût craint que
les battements de son cœur ne pussent la trahir, et, cherchant un
appui contre une des colonnettes de pierre qui, en s'arc-boutant,
formaient la porte, elle le regarda longuement.
Elle eut le temps de dominer son émotion et de réfléchir: ce qu'elle
éprouva, après le premier moment de joie souveraine, fut une
inquiétude vague, un secret désappointement.
Dans son imagination de jeune fille, René, depuis deux ans, s'était
transformé au physique dans les mêmes proportions qu'au moral. Elle ne
pouvait pas le vouloir plus beau: au contraire, elle l'avait rêvé
moins charmant, mais plus imposant, plus farouche et plus superbe; ses
traits avaient dû vieillir quelque peu, sans doute, prendre un
caractère plus énergique, porter la trace des fatigues et des luttes.
Dans l'homme debout devant elle, elle ne trouvait rien de tout cela.
Il est vrai qu'elle ne voyait pas son visage; mais cette taille
élégante, ce port de tête absolument noble et hautain, ces vêtements
recherchés, cette pose un peu molle et pleine de grâce, c'était
toujours le comte de Laverdie... Dieu! si après tout il n'avait pas
changé! S'il allait tourner vers elle ces yeux si fiers et si froids
qui ne lui avaient jamais parlé, dont le regard indifférent avait
glacé son jeune amour!
Une terreur étrange s'empara d'elle à cette pensée. Elle se souvint de
la triste inscription qu'elle avait lue dans la chapelle.
Machinalement, elle se prit à répéter au fond du cœur ces quelques
mots: Prenez pitié de moi! prenez pitié de moi!... Les mains toujours
croisées sur sa poitrine, le regard toujours attaché sur le jeune
homme, il lui semblait que c'était à lui qu'elle adressait cette
prière déchirante. Son angoisse devint si intense qu'elle souhaita
sincèrement de mourir avant qu'il eût tourné la tête.
Tout à coup, brusquement, comme si on l'eût touché. René se retourna.
Sans aucun doute, pendant une seconde, il dut croire à une
hallucination, à la vue de cette ravissante figure, se détachant sur
le fond sombre de l'église, entre les deux colonnettes blanches, comme
dans un cadre. Mais on n'a pas d'hallucination en plein jour, au grand
soleil, et en face de la mer. Une émotion indescriptible se peignit
sur son visage, et il murmura d'une voix basse, profonde,
passionnée:--Gabrielle!
Il poussa la petite grille et il entra.
Elle le regardait s'avancer sans rien dire. Ses deux mains restaient
appuyées sur son cœur, et, dans ses grands yeux clairs et doux, des
larmes de joie montaient.
Quand il fut tout près d'elle:--Me voilà, dit-il avec douceur.
Et il ajouta:
--Me permettez-vous à présent de vous dire que je vous aime?
Alors elle détacha ses deux petites mains de son sein gonflé et les
lui tendit.
--Toujours! lui répondit-elle en souriant.