IX

Le surlendemain, René de Laverdie reçut de sa tante la lettre

suivante:

«Mon cher enfant,

«Il m'est impossible d'aller vous voir: je suis vieille, faible,

et tant d'émotions m'ont brisée.

»Vous viendrez causer avec moi, car j'ai des choses importantes à

vous dire; pourtant j'aime mieux auparavant vous en écrire le

résumé... La plume risque moins de s'égarer que la parole, et je

vois si peu clair dans tout ceci que je crains de commettre une

erreur; elle deviendrait certainement fatale. Réfléchissez bien

vous-même avant de tirer la moindre conclusion ou de vous arrêter

à un parti quelconque.

»J'ai vu Gabrielle. J'étais résolue à pénétrer, fût-ce de force,

dans son cœur, et j'y ai réussi.

»Mon enfant, elle vous aime. Ne vous réjouissez pourtant pas trop

à ce mot. Cette jeune fille a changé, je ne la comprends plus;

elle paraît lutter contre son amour, et, si j'ai découvert ses

sentiments, c'est bien malgré elle. Je lui ai dit (vous m'en

voudrez, je le sais; mais puis-je laisser mes deux enfants courir

à leur malheur sans tout faire pour les arrêter?), je lui ai dit

que j'étais arrivée juste à temps pour vous empêcher de mourir,

et c'est alors seulement qu'elle s'est émue... Oh! ne croyez pas

que je me sois trompée, que j'aie vu seulement ce que je désirais

voir... D'ailleurs, elle s'est expliquée ensuite, mais attendez.

»Qu'est-ce que vous vous imaginiez donc à propos de cet officier,

de cet Arnauld?.. Mais elle n'a jamais pensé à lui! Vous auriez

dû voir l'expression de son visage quand je l'ai nommé, je

pourrais rire en y pensant. Voilà un rival peu redoutable, et il

n'était pas besoin de le maltraiter comme vous l'avez fait.

»Mais supposerait-on jamais qu'une petite fille refuse d'épouser

un homme qu'elle aime parce qu'il est comte? C'est pourtant ce

qui m'a paru ressortir des demi-aveux de ma filleule. Il s'est

passé quelque chose que j'ignore...

»N'y a-t-il rien eu entre vous? De pareilles idées sont entrées

tout récemment dans la tête de Gabrielle: il y a un mois elle n'y

eût pas songé. Elle m'a parlé de position sociale, de noblesse

et de bourgeoisie, que sais-je, moi? Je l'ai grondée, puis je me

suis moquée d'elle, rien n'y a fait. Elle employait un petit ton

calme, ferme, tout nouveau dans sa bouche rieuse. C'est à y

perdre la raison! Pour moi, je ne sais plus où j'en suis...

Tenez, je voulais être claire, et cette lettre est un vrai

galimatias.

»Voici ce qu'il vous faut entendre: mademoiselle Duriez vous

aime, cela est certain; et, ce qui ne l'est pas moins,

malheureusement, c'est qu'elle ne veut pas vous épouser.

»Venez au plus tôt, mon cher René, que je vous répète en détail

toute notre conversation. Vous y verrez peut-être quelque chose

que je n'ai pas su y découvrir. Je m'efforce de ne pas désespérer

encore: je vous en supplie, faites de même.

»Votre tante.»

René lut cette lettre et resta longtemps pensif.

Quand il se leva enfin, il avait sur les lèvres un sourire triste et

doux.

--Allons, enfant, murmura-t-il, allons, jeune noble paresseux, inutile

et fier, voyons si tu peux être un homme, voyons comment tu sais

aimer.

Il fit quelques pas dans sa chambre et vint appuyer sa main sur la

table; mais là, il s'arrêta et resta debout, le front penché. Il se

passait en lui une lutte grave, terrible.

--Elle a dû souffrir, dit-il encore. Voilà ce qu'il me faut expier.

Alors il s'assit et écrivit quelques mots qu'il mit sous enveloppe. Il

s'habilla ensuite pour sortir. Quand François le vit passer le chapeau

sur la tête, le pauvre homme s'approcha de lui, tout ému.

--Monsieur le comte sort? fit-il. Monsieur le comte s'est habillé

seul?

--Oui, dit René.

--Ne dois-je pas avertir le groom?

--Je vais à pied.

--Ah! monsieur le comte, mon cher monsieur René, reprit le vieillard

tout inquiet, ne puis-je donc rien faire pour vous?

René se retourna, très touché.

--Mon vieux François, fit-il, mon bon vieil ami! rassure-toi: je n'ai

besoin de rien et je ne cours aucun danger. Tout à l'heure, je te

demanderai tes services et je m'adresserai à ton dévouement.

En quittant la maison, il se rendit tout droit chez sa tante.

Madame de Saint-Villiers fit un cri de joie en l'apercevant. Malgré

la parole qu'il lui avait donnée, elle craignait tout du découragement

profond où elle avait vu le jeune homme; la lettre qu'elle lui avait

écrite ne portait pas non plus de consolation bien efficace. Depuis le

départ de cette lettre, elle en retournait avec angoisse toutes les

phrases dans sa tête, craignant de s'être mal exprimée, d'avoir laissé

trop peu d'espoir et poussé à l'excès le chagrin de son neveu.

Elle était étendue sur une chaise longue dans son petit salon. René

s'assit en face d'elle.

--Eh bien, dit la marquise, que faire?

Comme elle allait reprendre et répéter mot pour mot tout ce qui

s'était passé entre elle et sa filleule, René l'arrêta doucement.

--Ce n'est pas nécessaire, fit-il, j'ai compris.

--Quoi donc?

--J'ai compris que mademoiselle Duriez possède un cœur plus grand

encore, plus élevé que nous ne pensions l'un et l'autre. Oh! ma tante,

comme je l'ai blessé cruellement, ce pauvre cœur! Oui, elle m'a aimé,

elle m'aime, la douce, la généreuse créature! et elle a vu cette chose

horrible: que je l'épousais pour son argent.

--Oh!

--Elle l'a vu! Et maintenant, si je me jetais à ses pieds, si je lui

disais que je l'aime, si je lui peignais mon repentir, mon désespoir,

elle me croirait peut-être...

--Eh bien?

--Eh bien, je ne le ferais pas! Est-ce que j'agirais autrement si je

n'étais pas sincère? Que coûte un serment à un homme qui a pu nourrir

de si viles pensées?

--René, mon ami, vous vous exagérez vos torts. Je m'explique, en

effet, la conduite de Gabrielle si elle a deviné vos motifs

intéressés. La pauvre enfant a dû bien souffrir! Je m'étonne pourtant

qu'une pareille idée lui soit venue... A son âge, avec si peu

d'expérience du monde! C'était bien dur de sa part. Et puis, enfin,

elle aurait dû songer que sous ce rapport tout se compensait

parfaitement, et que votre alliance...

--Madame, interrompit René dont les yeux s'enflammèrent, si vous avez

la moindre pitié pour moi, ne parlez pas ainsi!.. Gabrielle savait que

je ne l'aimais pas, parce que j'ai eu la barbarie de le lui faire

sentir. Je croyais agir avec franchise; je me disais: «Au moins je ne

la tromperai pas.» Je supposais que, de son côté, elle ne souhaitait

que mon titre... Voyez-vous, à présent, pourquoi elle ne veut pas de

ce titre odieux? Elle partagerait encore sa fortune avec moi, mais

elle refuse d'être comtesse!

--Ah! mon Dieu, dit la marquise, voilà bien des subtilités! Alors, que

résulte-t-il de tout cela? Vous concluez comme Gabrielle: je l'aime,

mais je ne l'épouserai pas. Cela fait hausser les épaules.

--Non, ma tante. Je conclus: je l'aime, et je me rendrai digne d'elle;

je l'aime, et je le lui prouverai.

--Voilà qui paraît plus raisonnable. Quels sont vos projets, voyons?

Le jeune homme baissa la tête d'un air embarrassé.

--Je crains, ma tante, fit-il, que vous ne m'approuviez pas.

--Ne vous êtes-vous jamais passé de mon approbation? demanda la

vieille dame en souriant avec malice.

--C'est vrai. Mais cette fois le parti que j'ai pris est grave. Ce que

je redoute avant tout, c'est le chagrin qu'il vous causera. Pourtant,

ma tante, continua-t-il d'une voix plus ferme, ce parti est

irrévocable. Ma conscience et mon cœur me l'ont dicté, et je suis

décidé à leur obéir, quoi qu'il m'en coûte.

--Vous m'effrayez, René. Quelle résolution a pu vous dicter votre

conscience que je ne doive pas approuver?

René vint se placer plus près encore de la chaise longue; il était

assis sur un pouf très bas, et s'inclina de façon qu'un de ses genoux

touchait le tapis lorsqu'il répondit, d'une voix vibrante d'émotion.

--Ma chère tante, oh! comme je voudrais... oui, j'espère que vous me

comprendrez. J'ai vingt-huit ans, et j'ai vécu jusqu'à présent en

égoïste et en insensé. A cet âge, où tant d'autres ont déjà accompli

de grandes choses, moi je n'ai encore songé qu'à mes plaisirs. Je

découvre que je suis un être inutile, et plus qu'inutile, malfaisant;

car j'ai brisé le cœur d'une enfant innocente et j'ai failli tuer un

homme. Et tout ceci, savez-vous bien pourquoi? Savez-vous comment il

se fait que j'arrive si tard à la vérité, que je me vois si tard tel

que je suis?.. A cause d'un préjugé monstrueux, m'aveuglant comme un

bandeau fixé sur mes yeux!--Tu es noble, me disais-je, tu es comte.

Va, jouis, qu'as-tu besoin de savoir si d'autres souffrent et

travaillent! Ces gens-là sont trop heureux s'ils peuvent seulement te

voir passer sur ton cheval de sang ou dans le fond de ton coupé, quand

tu cours à des fêtes... Tu n'as plus d'argent... problème affreux pour

un honnête bourgeois! Mais toi, n'as-tu pas ton nom? Fais des dettes!

Les créanciers ne respectent rien dans ce siècle de roture: eh bien,

marie-toi; voilà des millions... Il faudra prendre aussi ce cœur de

jeune fille: bah! c'est chose de peu d'importance et qui ne

t'embarrassera guère. Et si quelque rival se présente, tu lui donneras

un coup d'épée. Oui, voilà quelles sont les pensées que j'ai nourries

pendant vingt-huit ans!--Tu es noble, tout labeur serait indigne de ta

main patricienne: mange, bois, danse, chasse et divertis-toi! Quand tu

deviendras vieux, si tu n'es pas trop sot, tu feras de la politique,

et tu élèveras ces belles maximes à la hauteur d'un système de

gouvernement.

René, qui avait commencé de parler presque à genoux, d'un ton humble,

persuasif, dans son anxiété de convaincre sa tante, s'était peu à peu

redressé après les premiers mots et à présent s'exprimait avec une

chaleur extrême. La marquise l'avait écouté avec surprise d'abord,

puis avec impatience, enfin avec colère.

--Où voulez-vous en venir? fit-elle, craignant de deviner, mais

désirant avant tout rester calme.

--A ceci: mes meubles et mes chevaux payeront mes dettes; car, si le

comte de Laverdie peut laisser protester sa signature, René Laverdie

ne veut rien devoir à personne! Or voilà mon nom désormais... Et je le

rendrai plus grand par mon travail et mon courage qu'il n'a jamais

été, surmonté d'une couronne et d'un blason à huit quartiers.

La marquise de Saint-Villiers était déjà bien pâle; deux jours

d'angoisse avaient profondément altéré ses traits fins, mais un peu

durs, et la blancheur de ses cheveux ondés tranchait à peine sur son

front mat et uni comme de la cire; mais, après les paroles de son

neveu, son visage sembla se décolorer plus complètement encore. Ses

yeux sombres prirent tout à coup une expression sévère, presque

farouche; elle les attacha sur ceux de René, et les y tint fixés

longtemps sans prononcer une parole.

Il soutint ce regard avec tristesse et respect, mais avec fermeté.

--René, dit la vieille dame d'un ton tranquille, ne m'avez-vous pas

dit que votre décision était irrévocable?

--Ma tante, j'avais espéré....

--Répondez-moi, je vous prie.

--Oui, ma tante, elle est irrévocable.

--Eh bien, c'est la dernière fois, n'est-ce pas? que vous m'avez

appelée ainsi. Vous n'êtes plus mon neveu et je ne suis plus votre

tante. Adieu, monsieur.

Elle se leva et traversa la chambre pour sortir. Le jeune homme

s'était levé aussi, atterré.

--Madame, s'écria-t-il, écoutez-moi: je voudrais vous dire un seul

mot!

Elle se retourna, toujours aussi calme.

--Vous pouvez parler, fit-elle.

--Vous m'avez empêché de me tuer, reprit-il.

Il était si agité qu'il parvenait avec peine à former des phrases

régulières et s'arrêtait à chaque instant.

--... Vous m'en avez empêché... C'était pourtant conforme à

l'honneur... selon vous... Vous pouvez encore choisir... Je l'aimerais

mieux, je vous assure... Gabrielle m'oubliera vite. Elle ne me

méprisera plus lorsque mon sang aura coulé.

La marquise revint sur ses pas et prit les mains de son neveu, non

plus dure et hautaine, mais les yeux pleins de larmes.

--Que dites-vous, mon pauvre enfant? Moi, désirer, ordonner votre

mort? Mon Dieu!... Il est vrai que je mérite de semblables paroles,

j'ai été bien cruelle!.. Mais savez-vous quel coup vous me portez? Je

n'aimais que vous au monde, vous et Gabrielle. Je rêvais de l'élever

jusqu'à vous, et c'est vous qui descendez jusqu'à elle... Et je vous

perds ainsi tous les deux!... Le nom de nos aïeux, René, toute notre

race, y avez-vous bien songé?

Le jeune homme se taisait, car c'était cet orgueil de race qu'il se

proposait de sacrifier.

--Je suis pauvre, dit-il enfin, il faut que je travaille; et je ne

veux pas garder les armes d'un croisé en prenant la plume d'un commis.

Madame de Saint-Villiers lâcha, ou plutôt repoussa les mains de René

qu'elle tenait encore, avec un mouvement indigné.

--Votre père vous eût maudit! s'écria-t-elle. Moi, je n'en ai pas le

courage. Adieu, soyez heureux si vous le pouvez, mais ne reparaissez

jamais en ma présence! Elle sortit. René se laissa tomber sur un

siège, le front dans ses mains, en proie à une émotion violente.

--Si je me trompais!... Si je me trompais!... murmura-t-il à plusieurs

reprises. De grosses gouttes d'une sueur glacée perlaient lentement

sur son front.

Peu à peu cependant, il devint plus tranquille. Il releva la tête. Ce

n'était plus la physionomie dédaigneuse, spirituelle, un peu molle

d'autrefois: c'était un visage nouveau, exprimant une ardeur virile;

de rudes combats, des résolutions énergiques l'avaient transformé

ainsi.

--Mon père m'aurait maudit? se disait-il. Oui, peut-être... s'il eût

vécu, s'il eût encore foulé cette terre où l'orgueil et le préjugé

enfoncent de si fortes racines. Mais, s'il pouvait me voir, maintenant

qu'il a connu la vérité et la justice éternelles, ah! je suis sûr

qu'il ne me maudirait pas, mais qu'au contraire il me bénirait!

Il se disposa à partir; mais, comme il allait ouvrir la porte, il jeta

encore un regard sur cet intérieur délicat dont il était exilé, sur

les mille objets qui semblaient porter l'empreinte de l'esprit si

altier, mais si fin de la marquise, sur la chaise longue, au pied de

laquelle, enfant, il avait joué.

--Oh! si je pouvais revenir à cet âge, pensa-t-il, et vivre

différemment! Ma pauvre tante! ma pauvre tante!

Il se hâta de quitter la chambre, car les larmes lui venaient aux

yeux.

Lorsqu'il revint rue d'Anjou-Saint-Honoré, il eut à subir une épreuve

à peine moins pénible; il s'occupa des dispositions à prendre pour la

vente de son mobilier. Un découragement cruel le saisit plusieurs fois

à la pensée qu'il allait se séparer des trésors d'art réunis là peu à

peu, avec tant d'études, de soins et d'amour. L'idée du suicide se

glissa de nouveau dans son cœur, tandis qu'il examinait une à une ses

armes précieuses. Il songeait aussi aux chevaux, pour lesquels il

avait toujours fait des folies; il en possédait d'admirables, et,

lorsqu'il se rappelait ces pauvres bêtes, il aurait pu pleurer comme

un enfant.

Ce furent de tristes heures que le comte de Laverdie passa chez lui ce

soir-là. L'épreuve qu'il traversait eût été véritablement au-dessus de

ses forces, et il n'eût pas résisté à la tentation d'en finir avec la

vie, si son amour et l'idée qu'il se devait à Gabrielle ne l'avaient

pas soutenu.

L'après-midi, avant de se rendre chez sa tante, il avait tracé

quelques mots, dans l'espoir que celle-ci se chargerait de les

remettre à la jeune fille. Mais, vu la façon dont s'était terminée

cette visite, la lettre était restée dans le portefeuille de René. Il

l'en sortit pour la relire et songer par quel moyen il pourrait la

faire tenir à Gabrielle.

Voici ce qu'il avait écrit, aussi simplement que possible:

«Mademoiselle,

»Ce n'est pas en vain que pendant quelques jours vous m'aurez cru

digne de vous. Vous m'avez inspiré l'ambition de le devenir.

Cette ambition remplira désormais ma vie avec un autre sentiment

que je n'ose vous avouer, car, hélas! j'ai mérité que vous ne

puissiez pas y croire.

»Pardonnez-moi, ah! pardonnez-moi. Je vous ai fait beaucoup de

mal, et vous m'avez fait tant de bien! Vous me sauvez de

moi-même, vous m'arrachez à une vie méprisable et frivole, et

votre souvenir m'empêchera de jamais y retomber.

»Je vous supplie d'écouter, d'accepter ce serment solennel:

»Vous que j'aime de toutes les puissances de mon âme, je jure de

ne point vous le dire avant de vous l'avoir prouvé.

»Et ce moment-là, je ferai qu'il vienne bientôt. Ah! s'il m'était

permis de penser que vous l'attendrez avec la plus faible partie

de l'impatience que j'éprouve, combien je serais heureux, malgré

les regrets et les remords qui me déchirent le cœur!

»RENÉ DE LAVERDIE.»

Ces lignes étaient l'expression si sincère des sentiments du jeune

homme, qu'en les parcourant le courage lui revint avec l'ardent désir

de mettre à exécution les engagements qu'elles contenaient. Il

s'agissait seulement de décider comment il allait s'y prendre pour y

parvenir, et il ne se cachait pas que des difficultés et des obstacles

sans nombre l'attendaient dans sa nouvelle voie.

Renoncer à un titre aussi ancien et aussi glorieux que celui que

n'importe quelle famille régnante de l'Europe, se séparer de tout ce

qui jusque-là avait fait le charme et l'intérêt de sa vie, lui

semblaient encore une trop faible expiation pour les lâches calculs

qu'il avait pu former et une preuve médiocre de son amour. René

voulait aller plus loin, il voulait travailler. Honteux de songer que

pendant si longtemps il avait considéré le travail comme un opprobre,

il rougissait pour ceux qui l'avaient élevé dans de pareils principes.

Une révolution s'était accomplie en lui depuis quelques jours, depuis

quelques heures. Comme toutes les révolutions, qui ne s'arrêtent

jamais après la chute de la première erreur ou la destruction de la

première idole, elle avait fait bien des ruines et elle eut ses excès.

Les révolutions sont aussi marquées par des mouvements de recul, de

brusques ressauts en arrière; qu'elles ébranlent un État ou qu'elles

bouleversent une âme, les phénomènes en sont les mêmes, et l'équilibre

rompu est très long à se rétablir. René de Laverdie commençait à

éprouver tout cela; mais il possédait en lui les deux forces qui

rendent sublimes de tels orages lorsqu'elles les soulèvent: il était

inspiré par l'enthousiasme et l'amour.

Comment ferait-il parvenir sa lettre à Gabrielle? voilà ce qui

l'inquiétait d'abord. Il n'était pas question de l'envoyer tout

simplement par un messager quelconque, encore bien moins par la

poste. Il fallait qu'elle fût remise à la jeune fille par quelqu'un en

qui celle-ci eût pleine confiance, et qui se portât pour ainsi dire

garant de la sincérité de René. Les quelques mots qu'il avait écrits

ne signifiaient pas grand'chose par eux-mêmes, et pourtant il ne

pouvait sans inconvenance s'expliquer davantage. Ah! si sa tante avait

voulu le comprendre, si elle était restée entre Gabrielle et lui pour

les unir, au lieu de les séparer par sa désapprobation et sa colère,

comme tout eût semblé plus facile!

Tout à coup, l'idée lui vint de s'adresser à M. Duriez. Cet honnête

homme lui était sympathique; il ne ressemblait en rien à l'image que

le jeune comte se faisait autrefois d'un parvenu: simple, généreux et

droit, s'il avait quelques faiblesses, quelques velléités de vanité ou

d'ambition vulgaires, il les devait à l'influence féminine qu'il

subissait sans presque s'en douter. En songeant à madame Duriez, René

sourit involontairement; son imagination lui représenta cette dame,

les yeux levés au ciel, et suivant d'un regard consterné une couronne

munie d'ailes mystérieuses qui s'envolait dans les nuages. Puis, sa

gaieté fit place à une certaine inquiétude; il ne se souciait pas de

rencontrer là une hostilité que le désappointement pourrait cependant

faire naître. Il serait curieux que la bourgeoise, sortie du peuple,

vît avec autant d'indignation que la hautaine marquise son

dépouillement volontaire. A cette pensée, René se redressa, comme

saisi d'un soudain dégoût pour les petitesses de la nature humaine.

Gabrielle lui apparut alors, tout émue au spectacle de son sacrifice,

et, dans la contemplation de ce visage adoré, il oublia le reste.

Il était bien tard dans la soirée, lorsque François frappa à la porte

de son maître.

--Monsieur le comte, dit-il en hésitant, m'a recommandé de ne pas me

retirer avant qu'il m'ait parlé. Il est plus de minuit: voilà pourquoi

j'ai pris la liberté de déranger monsieur le comte.

--Mon pauvre garçon, s'écria René, tu as très bien fait. Comment, déjà

minuit! Oui, assieds-toi là; ce que j'ai à te dire est assez long.

Il fallut que le vieux domestique reçût pour la seconde fois l'ordre

de s'asseoir en face de son maître, avant de consentir à le faire.

Ce François était le dévouement en personne.

Sa famille, de père en fils, avait été attachée au service des

Laverdie. Elle montrait aussi sa généalogie: généalogie de serviteurs

désintéressés et fidèles, qui n'avaient pas épargné leur travail, et

quelquefois leur sang, pour l'illustre maison; l'un d'eux, en

province, se fit tuer, pendant la Révolution, parce qu'il changea

d'habits avec son maître, dont le château se trouvait envahi par une

bande de furieux. François était le neveu et le gendre de ce héros,

ayant épousé sa propre cousine. Il perdit celle-ci avant la naissance

de René; il n'en avait pas eu d'enfants; son cœur était donc vide

quand ce nouveau Laverdie vint y prendre place, le remplissant tout

entier et pour toujours. Cette affection s'accrut encore lorsque le

jeune comte demeura de son côté le seul représentant de sa famille; ce

ne serait pas trop de la qualifier de maternelle, et pourtant elle ne

fut jamais familière, car François était plus fier pour son maître que

son maître lui-même; il l'avait bercé dans ses bras, et, maintenant

que ses propres cheveux étaient blancs, il ne se serait pas assis ni

couvert devant lui. René riait des manies du bonhomme; il se plaisait

à l'en taquiner, mais il eût fait n'importe quoi pour lui épargner un

chagrin.

Cependant François, tout confus, avait pris place à quelque distance

du comte. Son embarras disparut, lorsque celui-ci commença à parler,

pour faire place au plus vif intérêt, puis à l'étonnement et à la

tristesse. René ne crut pas devoir lui faire une confidence entière

et ne prononça pas le nom de mademoiselle Duriez. Il dit simplement

qu'il se trouvait ruiné et forcé de vendre ce qu'il possédait pour

payer ses dettes; qu'il comptait sur François pour lui chercher dès le

lendemain une ou deux chambres meublées, et pour y faire transporter

ses effets ainsi que plusieurs objets dont il ne voulait pas se

séparer et qu'il lui indiquerait. Il ajouta que, son intention étant

de gagner désormais sa vie par quelque emploi honorable, probablement

dans les affaires, il pensait renoncer à son titre et se faire appeler

Laverdie, supprimant même la particule.

Le respect, et plus encore l'émotion empêchaient François de répondre.

D'ailleurs, il n'était pas grand orateur et les mots lui auraient

manqué; mais aucun n'eût ajouté à l'expression de douleur peinte sur

son honnête visage. Il attachait sur son jeune maître des regards

remplis des sentiments qu'il n'osait et ne pouvait rendre en

paroles: pitié, tendresse, reproche aussi; de grosses larmes les

obscurcissaient peu à peu. A la fin, n'y tenant plus et ne trouvant

pas d'autres moyens d'exprimer ce qu'il éprouvait, il se laissa tomber

à genoux sur le tapis, devant le comte et leva les mains vers

celui-ci, sans cesser de le regarder du même air suppliant et désolé.

Très troublé par cette scène inattendue, René lui fit signe de se

rasseoir.

--Parle, lui dit-il; qu'est-ce que tu veux me faire comprendre? Est-ce

que tu me blâmes?

--Je vous plains avant tout; mais, c'est vrai, je vous blâme aussi,

mon bien-aimé jeune maître.

Et au bout d'un instant, il ajouta avec force:

--Vous serez toujours, toujours pour moi le comte de Laverdie.

Sa figure avait pris soudain une dignité singulière, René l'admira;

mais surtout il se sentit ému de la sincérité de cette douleur, et il

voulut répondre à un tel dévouement par une confiance sans réserve; il

s'ouvrit à son humble ami, ne comptant guère être compris toutefois;

il lui apprit les motifs secrets de sa conduite, et ne pensa pas

abaisser son amour en le laissant entrevoir à ce cœur fidèle et

simple.

Le résultat de sa confidence eut lieu de le surprendre. La physionomie

de François changeait, devenant tour à tour tranquille, joyeuse, puis

presque triomphante. Quand le récit fut achevé, le vieux domestique se

leva et fit un pas en avant, la main droite à demi étendue, dans un

geste presque solennel.

--Soyez béni, s'écria-t-il. Ce que vous faites là est bien, est beau,

est digne d'un comte de Laverdie!

Puis, stupéfait de sa hardiesse, et comme saisi du son de sa propre

voix, le pauvre homme s'arrêta et laissa retomber sa main, tandis que

le sang venait colorer légèrement ses joues jaunies, sillonnées de

longues rides.

René sauta sur ses pieds et courut lui prendre la main.

--Merci, merci, lui dit-il en la pressant. C'est quelque chose que

l'approbation d'un honnête cœur comme le tien.

Il lui donna alors quelques indications sur ce qu'il aurait à faire le

lendemain.

Les premières démarches avaient été accomplies par lettres dès

l'après-midi pour la vente des écuries et du mobilier. L'appartement

du comte passait à bon droit pour une des merveilles de Paris; les

acheteurs et les curieux ne tarderaient pas à s'y presser. René ne

pouvait songer à cela sans frémir. Il voulait que tout fût terminé

promptement et pensait dire adieu dès le lendemain à des trésors qui

contenaient toute sa jeunesse, il aurait dit autrefois: sa vie.

Lorsque François l'eut quitté, il se coucha.

C'était la dernière nuit; il ne put guère dormir.

Cette chambre gothique, dans laquelle il se trouvait et qu'il

préférait à toute autre pièce, était plus belle et plus curieuse

encore aux lumières que pendant la journée. L'éclairage répondait à

l'ameublement: c'étaient des bougies de cire, que portaient des bras

de fer scellés dans le mur aux deux côtés de la cheminée, ou des

flambeaux placés sur la table. Deux de ces derniers étaient restés

allumés. Leur clarté insuffisante donnait aux objets une apparence

fantastique; elle flottait vaguement parmi eux, faisant rayonner les

uns et laissant les autres dans l'ombre, comme par caprice. Des

étincelles s'accrochaient aux petits carrés des vitraux entre les

lourdes tentures; dans une des parties les plus noires de la chambre,

un éclair jaillissait tout à coup d'un casque ou d'une épée touchée

par la lumière. Ici, comme une tache sanglante, brillait le satin

rouge d'un coussin; là, les raides figures des tapisseries semblaient

prendre vie pour se livrer aux plus effrayantes contorsions.

Combien de fois René, dans ses jours de jeunesse et d'enivrement,

n'était-il pas demeuré étendu ainsi, pendant des heures, dans ce

milieu qui lui plaisait, et si heureux qu'il en oubliait le sommeil!

Il avait toujours été rêveur; et, comme il se retraçait sa vie passée,

elle lui parut elle-même un rêve. Elle s'était envolée sans qu'il en

restât rien, brillante, rapide, très douce, mais vide et légère comme

un songe. De tout ce qu'il avait possédé, il n'emportait que deux

choses dans une existence nouvelle: l'amour d'une enfant et

l'approbation d'un pauvre vieillard. Il sourit en songeant à la

bénédiction naïve de François. Puis il rappela à son souvenir le

regard de Gabrielle, ce regard qu'il avait surpris, lui aussi,

lorsqu'il avait levé la tête dans l'avenue des Acacias: c'est alors

qu'il avait eu à la fois la révélation de son propre amour et la honte

de sa bassesse. Il se retraça les traits de ce visage inquiet, pensif

et charmant, tourné vers lui avec tant d'amour... il le savait

maintenant. Et c'est ainsi qu'il ferma les yeux.

Les bougies achevaient de se consumer dans les flambeaux, et de

faibles rayons de jour, pâlissant le vitrail, venaient déjà se jouer

sur le front du dernier comte de Laverdie.

X

C'était le samedi suivant. Il fit ce soir-là une chaleur terrible.

Vers trois heures de l'après-midi, M. Duriez était seul dans son

cabinet, rue des Petites-Écuries. Il venait de recevoir et d'expédier

quelques dépêches, et, pour la vingtième fois, il consultait sa

montre.--Ciel! que cette journée est longue! se dit-il. Quand donc

est-ce que l'heure de partir viendra!

Il devait dans la soirée prendre le train pour Trouville, où sa

famille se trouvait depuis le commencement de la semaine. Il se

sentait très fatigué, et, comme il était lourd et gros, la chaleur

l'éprouvait beaucoup.

La maison qu'il occupait se composait de deux corps de bâtiment

séparés par une cour. Au fond, était une assez jolie construction à

deux étages où demeurait la famille; par-devant, sur la rue, il y

avait les bureaux. Ceux-ci étaient au premier; le rez-de-chaussée

renfermait de vastes magasins, dans lesquels on voyait des ballots de

toutes tailles et de toutes formes, échantillons ou marchandises de

passage. Sous la voûte, partant de la chaussée et tournant jusqu'au

milieu de ces espèces de hangars, des rails de fer brillaient, usés

par le frottement des roues, le va-et-vient des lourds colis.

Le cabinet de M. Duriez donnait sur la rue. On avait, ce jour-là,

fermé complètement les volets des trois fenêtres, à cause du soleil,

ce qui n'empêchait pas que l'on y étouffât. La tâche de la semaine

était terminée, du moins pour le chef de la maison; mais il voulait

attendre le dernier courrier. Il était pourtant plus impatient de s'en

aller qu'un écolier qui part en vacances. D'abord, pour lui, six jours

loin de sa famille étaient aussi longs que six mois; Émile même

l'avait abandonné; on avait permis au jeune homme de quitter les

affaires pour installer sa mère et sa sœur dans leur chalet. Puis des

brises et des murmures de mer, évoqués par sa fantaisie, venaient

bercer les sens du pauvre négociant jusque sur son fauteuil de cuir et

devant son bureau ministre, chargé de journaux et de papiers. Dieu!

qu'il ferait bon sur la plage, loin de ce brûlant Paris! L'atmosphère

était si pesante qu'elle semblait assourdir les bruits mêmes du

dehors. On entendait à peine, comme le sifflement irrité et persistant

de quelque énorme insecte, la roue d'un rémouleur en plein vent

mordant l'acier d'une lame; et l'on eût dit que les coups de marteau

donnés en face, chez l'emballeur, tombaient sur de la ouate, tant ils

résonnaient affaiblis et sourds.

Un camion roula dans la rue, puis s'arrêta tout à coup. M. Duriez,

dont les paupières se fermaient, fut rappelé par ce fait à la réalité

des choses; machinalement, il se pencha pour regarder à travers les

volets. C'étaient des caisses que l'on venait prendre chez l'emballeur

et que l'on commençait à charger, non sans peine. Il apprécia mieux

son bien-être relatif en suivant des yeux les mouvements des hommes

qui remuaient ces masses; ils étaient alertes et gais pourtant, malgré

leurs visages rouges et ruisselants de sueur. Ses regards se

reportèrent alors sur les affiches jaunes indiquant les paquebots en

partance; les noms de leurs destinations étaient écrits en lettres

immenses: Buenos-Ayres, Rio de Janeiro, les Antilles. Cela le ramena à

l'idée de la mer qu'il allait voir le soir même, et il se disposait à

tirer de nouveau sa montre, lorsque quelque chose d'inattendu le

retint à la fenêtre et le fit regarder plus attentivement au dehors.

Un cabriolet de place venait de s'arrêter devant la maison; un jeune

homme, à la tournure et à la mise d'une distinction absolue, en

descendit, et, après s'être assuré par un coup d'œil qu'il ne se

trompait pas, pénétra sous la voûte.

Le mariage de Gabrielle · 第 14 / 22 题